«Belle merveille», de James Noël: Haïti, répliques poétiques

«Dans quelques années tous ces enculeurs de mouches qui tournent dans les ONG crèveront d’intoxication avec l’argent sale des morts ensevelis dans les fosses communes, mais les orphelins parasismiques résisteront.»

 

 © Fabrice Celony (FotoKonbit*) © Fabrice Celony (FotoKonbit*)

 Peu festif anniversaire ce mois pour tous les Haïtiens, habitants de la ‘perle des Antilles’ ou membres de la diaspora. Janvier 2010-janvier 2020. Dix ans se sont écoulés depuis le drame. Depuis la disparition des proches infortunés. Incompréhension des survivants, rage devant la lenteur de la reconstruction et l’inertie d’un pouvoir désorganisé (litote); réminiscences brutales du chaos en action, de la terre en furie. Dix ans aussi depuis l’installation du grand barnum international qui a - oui, bien sûr - aidé et sauvé maintes vies mais également fouetté davantage la corruption endémique, accéléré l’affaiblissement d’un Etat déjà instable, menant à la situation pré-révolutionnaire actuelle. Où sont passées les montagnes de dollars ? Maître Minuit - esprit marcheur de l’île - les enjambe, les montagnes, mais il ne les avale pas. Alors ? Vol au-dessus d’un nid de coucous. 

pap pap pap papillon... 
Do ré mi fa sol... 
Les selfies souriants des dames-patronnesses devant les gosses amputés n’auront pas suffi à rebâtir le pays; bloquer l’aéroport pour permettre au jet privé de John Travolta d’atterrir prioritairement (accompagné d’une armada de caméras et même peut-être de fascicules prosélytes en nombre) aux dépends de l’avion d’urgentistes cubains non plus : c’était un peu court, avouez. Le reste du monde a pleuré, a promis beaucoup (les yeux humides), les ONG ont placardé leurs logos partout puis, la zapette a repris ses droits. Le reste du monde a oublié Haïti. Une fois encore.

Sol fa mi ré do... On connaît la musique.
« Selon l’évangile des gens de lettres (ces gens qui lisent le cœur penché afin de parler en italique), la mort d’un homme c’est la mort de tous les hommes. Je ne suis pas calé en maths, mais si la mort d’un seul homme peut rendre si lyriques les amateurs de belles oraisons funèbres, que dire alors de la mort de trois cent mille âmes. »

12 janvier 2010, Haïti. Le séisme que même les loas n’ont pas vu venir atteint la magnitude destructrice de 7,3. Port-au-Prince et ses environs s'écroulent comme des châteaux de cartes, aucune supplique n’a le temps d’atteindre le ciel. Du fond de son canapé, télécommande en main, le reste du monde (celui menacé par le cholestérol) redécouvre l’existence de ce pays pauvre, utilisé comme un pion par les grandes puissances régionales dans leurs batailles stratégiques, fragilisé dès son indépendance par une dette colossale envers son ancien colonisateur (la France) et désormais frappé au cœur par les éléments. Il en était resté, le reste du monde, au vague souvenir cinématographique des tontons macoutes-zombies, aux images folkloriques des cérémonies vaudoues (tambours, transe, masques, coqs zigouillés et tout le toutim) recyclées par Hollywood pour ses séries z. Hollywood a toujours été très fort pour recycler/dévitaliser les cultures étrangères. À la guerre comme à la guerre, même si les armes n’ont jamais été à égalité. « On ne nous a pas appris ça à l’école », s’excuse la belle Italienne. Non, en effet. On s’intéresse assez peu aux conséquences lointaines, dans nos écoles.

pap pap pap...

Belle merveille, paru en 2017 aux éditions Zulma, lui rafraîchit la mémoire, au reste du monde. Il s’agit du premier roman du poète James Noël, ancien pensionnaire de la Villa Médicis, auteur d’une quinzaine de recueils de poésie, jongleur émérite de mots (maux de l'âme, maux insulaires, mots habités) et co-fondateur de la dynamique revue IntranQu’îlités. Après son succès critique dans l’hexagone, la traduction de Belle merveille va d’ailleurs prochainement sortir en Allemagne. 

« "Tu es poussière, souviens-toi." Abrupte vérité que la sécheresse de la poussière... Est-ce que tu l’intègres finalement, hein papillon ? Des maisons entières s’effondrent en chœur sur nos têtes. Des pans de ciel nous sont tombés dessus. Pluie de sang, corps retranchés, petits fragments d’histoires brutes. Un grand bruit me fait entendre ce que c’est que l’agonie d’une foule vaste. Dans ce magma de sang, moi, j’étais bien mort de mon vivant. Mort de ne pas être pris pour un cadavre. Puis la Belle est venue, c’est merveilleux. Son nom est Amore, elle m’a reconnu entre dix mille, entre quinze mille. Parmi les chiffres, elle a reconnu le visage d’un homme, en ce jour biblique de la résurrection d’un mort au centre-ville. Résurrection partielle en somme, vu que parmi les toutes les carcasses, j’étais le seul engin à être remis en marche. La pluie qui a suivi le grand chaos a fait monter l’odeur intime de la terre dans ma poitrine. 
Pour la première fois, j’étais vivant.
Mon histoire n’a pas d’autres chapitres, papillon, à part la ville grandiloquente, soliloque et disloquée. Mon histoire n’a pas d’importance, j’aurais aimé n’avoir rien à dire sur la décomposition des cadavres et des chiens écrasés. Mais toi papillon, tu enquiquines, tu cherches la petite bête, pourtant c’est toi qui es le vent, tu es Loko, dépositaire de tous les savoirs du monde visible et invisible. » 
Do ré mi fa sol...

 © Roberto Stephenson © Roberto Stephenson

Belle merveille’. Noël brouille les pistes, le lecteur a cru qu’il évoquait l’Amore. Mais les Haïtiens, qui décrocheraient sans doute le premier prix si un concours international de la résilience existait, ne craignent pas les antiphrases. C’est ainsi qu’ils évoquent les catastrophes. Les postures victimaires, non merci : quand on n’a plus rien, on chérit l’ironie, le sarcasme poétique. Comment faire autrement ? Sinon on arrête là et on se loge une balle, point.

James Noël, dans ce roman solaire (oui, il parvient à planer et à nous faire planer au-dessus de la désolation, du cynisme. La littérature, appelle-t-on cela), traite de trois sujets principaux : la survie. La rencontre sensuelle de deux êtres perdus (dont un, poète intégral, qui s’est même rebaptisé) qui se révélera salvatrice (Amore, Amore, la mort s’éloigne, puisqu’il faut bien vivre). Mais aussi la critique des ONG qui se sont octroyées un pouvoir exorbitant, déstabilisateur, après le tremblement de terre, s’arrangeant entre elles et avec les politiques suspects, avec les millions bon teint quand 45% de la population vit toujours avec seulement 1,25$/jour. Qui a oublié le scandale Oxfam ? Des abus sexuels au sein d’une ONG qui aboutissent à « une enquête interne ». Les bienfaiteurs tout puissants s’envoyaient joyeusement en l’air avec l’argent de la reconstruction : les putes locales ont-elles seulement remercié les bedonnants satisfaits ? Haïti, "République des ONG" ! Un État dans l’État, ce conglomérat d’organismes humanitaires qui est passé de 400 à 10.000 après le séisme (overdose de bonnes consciences, de virginités à refaire, d’opportunités en or à saisir) et qui contrôle dorénavant plus qu’il n’est contrôlé. Pour le respect et le renforcement des institutions, indispensables à toute nation en transition, il faudra repasser... Avant, il était désigné comme "la première République Noire", le pays; le premier libéré de l’esclavage par lui-même. Le peuple haïtien : le peuple briseur de chaînes. Dix ans plus tard, dix ans après le cataclysme et le cirque médiatique mondial, 80% de la population haïtienne demeure exposée aux catastrophes naturelles. Les dons promis, les dons vertigineux, les promesses : bah! Elles n’engagent que ceux...c’est bien connu ! Êtes-vous sénateur-entrepreneur, contrôlez-vous au moins un gang de rue ? Non ? Alors circulez ! Oye ! Nous on agit dans l’urgence, quand les caméras tournent; on n’a jamais dit qu’on attendrait des résultats pérennes avant de voler vers la prochaine catastrophe rentable.

pap pap pap papillon...

Do ré mi fa sol

« Dans cette ville où les amis s’entretuent par franche camaraderie, il y a le système et le système solaire. Faut pas croire que c’est brillant simplement par le fait qu’on parle soleil. Mais non, dans cette ville où les amis s’entretuent par franche camaraderie, faut faire partie du système pour pouvoir dire "l’État c’est moi". Le grand problème, c’est que le système solaire ne tourne pas, ne se propage pas pour tout le monde. D’un autre côté, il y a le secteur privé qui fait tout en privé, en caste, en famille, en chapelle. Les ONG occupent le reste du marché, avec les plus grands experts qui tournent en satellites en soufflant le chaud et le froid dans un climat dit tempéré, selon la météo. 

La ville est pavée de trous et de bonnes intentions. L’État veut structurer l’aide internationale mais les ONG ne l’entendent pas de cette oreille. » 

Et la Fondation Clinton (ah, la force de l’image : les deux King Kong bienfaiteurs unifiant en mode philanthropique, public, leurs réseaux...), en quête d’une tête d’affiche qui en jette niveau lacrymal, d’en prendre pour son compte. La Terre entière voulait sa face sur la photo.

« Dans quelques années tous ces enculeurs de mouches qui tournent dans les ONG crèveront d’intoxication avec l’argent sale des morts ensevelis dans les fosses communes, mais les orphelins parasismiques résisteront. » 

Sol ré mi...

Retour d’ascenseur, retour des dollars vers les pays donateurs pour des matières premières trouvables pourtant sur l’île à moindre coût (rien ne se perd messieurs-dames !) Constructions de maisons provisoires qui ne seront remplacées par rien, vite pourries mais du moment qu’elles portent les logos adéquats au moment opportun... Clic clac, c’est dans la boîte ! "Angelina est-elle dispo ? C’est pour Vogue !"

pap pap pap papillon... Où est le reste ? Loko ne se nourrit que de spirituel, alors...? 

Do ré mi fa sol... Air connu. Il devient blasant, faut bien reconnaître. 

‘Belle merveille’. Non, elle n’est pas une antiphrase. Elle est attendue, la nouvelle magique qui remettra tout en ordre. Comment ont-ils fait pour nous faire croire à une simple pirouette stylistique ? La ‘nation des écrivains’ a bon dos. La belle merveille...l’espoir. Sinon rien. 

l'auteur © James Noël l'auteur © James Noël

Do ré mi fa sol... Une petite cantate du bout des doigts 

« Elle marche dans la ville comme on marche dans un rêve, la démarche d’Amore est une danse sensuelle qui ne sait pas si elle fait sens, qui ne sait pas si elle est danse. Une démarche insensée et dangereuse. Cela ne tient pas seulement à ses hanches culottées ou à la personnalité ferme et sphérique de ses fesses. Pour elle, la vie est cheminement, pas la grand-route, n’empêche qu’elle a appris si longtemps à se mettre en mouvement que son corps s’élance comme une flèche dans le temps, survolant naturelle des kilomètres de hasard. Quittons le cantique pour prendre la prière. Une fois, je marchais avec Amore, on longeait la rue Frangipane, là où elle a son studio avec terrasse couverte de fleurs et de plantes grimpantes. Amore ne trouve pas mieux à faire que prendre ma main, puis elle écarte mes doits pour analyser chaque trait, chaque ligne. "À présent, je sais ce que dit ta main." Sans attendre ma réaction, Amore me place la main dans sa culotte. Un monde chaud. Bouillant. J’aurais pu en rougir si je n’étais pas un animal des tropiques. Je ne m’attendais pas à bruler ainsi ma vie au cœur de la rue Frangipane quand Amore me place la main dans le vif du sujet. On marchait côte à côte, Amore gardait ma main prisonnière et heureuse dans sa culotte. Je nageais dans le bonheur, en même temps j’étais fort gêné. "C’est la première fois que je te vois embarrassé, mon petit coco", constate Amore tout en suivant son rythme normal sur la route. Moi, je marchais comme un automate, en vrai zombie. Je dis à Amore que je veux toucher la lune juste un instant, mais que je ne souhaite pas nous faire apercevoir par ces passants et ces statues qui cachent leur sexe au moyen d’une feuille de vigne pour ne pas réveiller leur désir, leur priapisme séculaire, millénaire. Je dis à Amore que ces choses-là se passent en général dans une chambre, elle me répond qu’en tant que femme, elle n’a rien d’un sexe faible et que ça l’excite de me rendre efféminé, ça lui donne de l’électricité au corps en se frottant de si près à mon choc culturel. » 

pap pap pap papillon...

Sauts de cabri dans la vieille cité romaine, respiration lointaine loin de l’île endeuillée, libellules qui resurgissent du passé; pas seulement un papillon indifférent par ici mais également des corps vibrants, sensuels, n’en pouvant plus d’être en colère. Refusant de se laisser étouffer par le carcan de la mémoire, de l’hypocrisie, de la mort. 

Une plume inventive, bondissante. Un récit aussi décillant, sans concession que bouleversant. Un hymne à la vie et, par là même, un formidable hommage du poète à vif aux disparus d’Ayiti, à l’espoir qui, tant bien que mal, envers et contre tout, survit et fait tenir. 

Le narrateur et sa belle de papillonner sur les ruines, blessés mais rayonnants, fuyant folie et désespoir. Tandis que les coucous prennent leurs aises, que le pouvoir vacille, que le vernis s’effrite. 

Do ré mi fa sol... Pas de deux. Le couple lumineux s’enlace, les regards convergent, les peaux ne se séparent plus. Suivant sa petite musique à lui. Et le lecteur en refermant cet ouvrage éblouissant de rêver en secret de les suivre, ces deux étoiles en fusion qui dominent maintenant le médiocre et la peur. Réussir à écrire un roman d’amour si touchant, si subtil, à partir d’une telle catastrophe, à chanter la vie malgré les morts et la rage : chapeau, poète. 

 

Belle merveille’, de James Noël, éditions Zulma 

 

[sur le séisme de 2010, voir également ‘Les immortelles’, de Makenzy Orcel

* FotoKonbit a pour but d’aider les jeunes photographes haïtiens à mettre leur travail en valeur. N’hésitez pas à visiter leur site 

 

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  — Feuilles Volantes — 

 

 

 

 

 

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