'Les Immortelles', de Makenzy Orcel : aux dames de la Grand-Rue

Le 12 janvier 2010 à 16h53 heure locale les plaques tectoniques se mettent en branle, la faille d’Enriquillo qui traverse Port-au-Prince rompt : les dés sont jetés, sauve qui peut, le cruel jeu de la vie et de la mort s’accélère en l’espace de 52 répliques destructrices.  « Cette nuit-là la terre voguait, voltigeait. Dansait. S’abîmait pour s’exhumer d’elle-même. »

  "Non, je ne veux pas oublier. Oublier, c’est la pire des catastrophes. C’est la première fois de ma vie que je vois si près la blessure, les vulnérabilités du monde avec autant de pathétisme, de vrai. Que je vois tout le monde pleurer à la fois. Tout le monde. Sans exception." 

La catin de la Grand-Rue, survivante, se souvient. C’est le deal. L’écrivain notera son récit, transcrira sa colère ses peurs et tout le reste avec ses mots à lui, fera un livre de cette vie de funambule surprise par un chaos soudain, dantesque, qui dépasse et sa personne et même l’île d'Hispaniola. Car le tremblement de terre n’a pas emporté que des êtres, détruit que des bâtiments : il a aussi retourné l’âme de tous les Haïtiens qui en ont réchappé, forçant chacun d’entre eux à regarder sans filtre leur existence en face. En contrepartie ? Le corps de la professionnelle; ses caresses expertes. Son nom ? On ne le connaît pas. « En fait, mon nom importe peu. Mon nom c’est la seule intimité qui me reste. Les clients eux s’en foutent pas mal. Ils paient. Je les fais jouir. Et ils s’en vont comme si de rien n’était. C’est tout. » Son nom, seule intimité qui lui reste, on ne le connaîtra pas même quand elle deviendra la narratrice principale de ce premier livre fulgurant de Makenzy Orcel, atteindra l’immortalité une fois les phrases posées. Même lorsque la faconde, les réminiscences et le désespoir nerveux de cette fille (qui n’a plus de joie que l’appellation) tourneront encre nourricière pour la plume de l’écrivain-client, double littéraire d’Orcel.

12 janvier 2010, la terre tremble à Haïti. Sa fureur n’épargne personne et marque au fer rouge la psyché de toute une nation déjà fragilisée par les tempêtes tropicales et le chaos politique (né de la colonisation, des dictatures successives, de la corruption endémique). Le peuple haïtien fier, oui, qui garde tête haute face aux épreuves, certes, mais que faire de la fierté lorsqu’un plafond d’une tonne lui tombe dessus ? 12 janvier 2010, la terre tremble à Haïti telle l’ultime malédiction jetée par une divinité planquée, sadique, obsédée, le dernier coup d’un sort qui n’en finit pas de s’acharner sur un peuple déjà exsangue. Le 12 janvier 2010 à 16h53 heure locale les plaques tectoniques se mettent en branle, la faille d’Enriquillo qui traverse Port-au-Prince rompt : les dés sont jetés, sauve qui peut, le cruel jeu de la vie et de la mort s’accélère en l’espace de 52 répliques destructrices. 

« Cette nuit-là la terre voguait, voltigeait. Dansait. S’abîmait pour s’exhumer d’elle-même. » 

La magnitude du séisme est de 7,3 (l’équivalent d’une bombe H), son épicentre à environ 25km de la capitale Port-au-Prince. 230.000 personnes ont rendez-vous avec la mort et ne se sont pas préparées; 220.000 autres sont sévèrement blessées. Bâtiments officiels comme cabanons pourris s’écroulent subito façon dominos, engloutissant sans distinction les vies parfois à peine entamées de celles et ceux qui sont devenus prisonniers de leurs murs. « Nous n’avons rien mais au moins nous avons un toit. » Bing ! Puissants ministres ou gueux, conducteur malodorant de BMW rouge comme prostituée téléphage trop dilettante : la Faucheuse hilare s’en cogne, frappe à l’aveugle, insatiable, et se revendique ce jour-ci d’humeur égalitaire. 

« Le jour s’effondre / la nuit enveloppe tout / inerte / fissuré / le temps ne s’acharne plus à compter / chaque corps est un puit où s’engouffrent / tous les cris du monde / seule dans le noir absolu de la nuit / une ville agonise » 

 © Reuters © Reuters


Des villages entiers rasés, des écoles bondées affalées, 3 millions de sinistrés au moins et des répliques de force 6 achevant de détruire ce qui tenait encore debout; finissant de décourager les survivants terrifiés. 
« Électrocutée. Écrabouillée. Désintégrée. Assiégée par une armée d’êtres étranges, maquillés d’un mélange fameux de poussière, de larmes et de sang sortant de partout et de nulle part. La ville ressemblait à un théâtre de revenants. »
Exode, pénurie de vivres, d’eau potable, incurie de l’état, épidémies, insécurité (le pénitencier central touché, la libération de 3000 prisonniers est actée dont beaucoup de caïds du gang de cité Soleil) et bientôt les amputations réalisées à la va-vite, pas forcément nécessaires, par des secouristes étrangers trop pressés (ajoutant à l’effroi) : Haïti devient l’Enfer. Et les rescapés réalisent que ce séisme fera désormais pour toujours partie de leur vie, maintenant qu’il a enlevé proches et certitudes. 

« Jésus, pour plus d’un - les chrétiens surtout -, était à la fois l’auteur de cette chose et le sauveur de tous ceux qui en sont sortis indemnes. Une dame sortie de justesse des décombres agitait les deux bras en l’air et commençait à hurler dans toutes les directions : ‘men Jezi m t ap pale w la’. Voilà le Jésus dont je te parlais. Quand on l’a pour seul et unique sauveur, voilà ce qu’il peut faire. Que mille maisons tombent à ta gauche. Que mille maisons tombent à ta droite. Tu ne seras pas atteint. Alléluia ! En toute fin de compte, il ne manquait que cette chose au palmarès de ce Jésus pour remporter la palme d’or et devenir incontestablement, indubitablement, le mort le plus assassin, le plus ridiculisé de tous les temps. » 

Et la pute de Port-au-Prince de comprendre bientôt qu’elle a perdu le seul être cher dans cette chienne de vie : la petite, sa protégée. Elle lui avait pourtant dit, à la petite ! Elle l’avait prévenue, Shakira (comme la chanteuse qui bouge ses hanches à tout va, oui) ! Les vraies putains de la Grand-Rue ont le trottoir et seulement lui pour territoire, elles ne doivent pas s’enfermer dans les bordels, et encore moins dans les appartements miteux qui procurent un sentiment injustifié (preuve est faite) de sécurité ! Trop tard. Shakira a été « la première à crier. La dernière aussi à trépasser. Après douze jours. Après avoir prié tous les saints. Elle, toute frêle comme je la connais, passer plusieurs jours sous tout ce que les hommes considèrent comme marque de grandeur, d’ascension sociale ! » Douze jours sous les décombres, douze jours à espérer; en vain. Et ce chiffre désormais maudit de revenir en boucle dans le récit, dans la bouche de sa protectrice, dans celle de sa mère bigote, dans celle de Shakira elle-même tant ces douze jours-là de panique sous les gravats demeurent inimaginables. A-t-elle songé, Shakira la beauté la plus convoitée de la Grand-Rue, à Jacques Stephen Alexis, son écrivain préféré dont elle dévorait les livres (« va te faire foutre, Jacques Stephen Alexis ! ») ? À son enfant secret, « abandonné (quelque part) dans l’immense marécage qu’est le monde » ? À sa daronne détestée qui se perdra bientôt, lancée à sa recherche (est-on obligé de les aimer, ses parents ?) ?

 © Frédéric L'Helgoualch © Frédéric L'Helgoualch

Makenzy Orcel, avec ‘Les Immortelles’, premier roman court mais intense, à la langue crue mais élégante, hommage inoubliable aux prostituées ensevelies de Port-au-Prince, donnait un coup de pied dans la porte du salon littéraire et imposait d’emblée son style à la fois poétique, charnel et à vif. Point d’ode à la liberté ou à la résilience, ici. Non, ce serait trop facile. Chacun fera comme il peut, avec ce qu’il a. De quoi demain sera fait ? Cela... Les happy ends sont laissés aux doux rêveurs. La vie, elle ne les ménage jamais les doux rêveurs, les gentilles rêveuses (encore moins lorsqu’elles sont des putes). Alors Orcel remue plutôt la boue du quotidien (« je connais par cœur tous les recoins de ce désert de béton. Tous les visages. Tous les caprices de la clientèle. La ville est un triste tableau où les bêtes et les humains mangent et font leurs besoins dans le même plat. Font la paire »), plonge les yeux vers les âmes éruptives, la plume dans les blessures intimes. Le sexe, les pulsions de vie à travers les corps libérés, face à l’hypocrisie des moralistes; Haïti l’effrayante, Haïti l’attirante; la mort qui frappe tel un crotale, imprévisibilité permanente et résistance, instinct de survie au milieu de la crasse, pour ne pas dire de la merde. L’enfance, aussi, malgré tout (ou surtout ?), qui affleure forcément. Souvenirs de l’innocence perdue. Réminiscences brièvement tendres, réconfortantes puis : follement douloureuses. Secousses. Répliques incontrôlables. Et toujours l’écriture. L’écriture qui sauve; un peu. Les mots qui transforment les filles de la Grand-Rue, invisibles le jour lumineuses la nuit, en ‘Immortelles’, pour toujours et à jamais. Car les personnages des romans, eux, ne disparaissent point sous les décombres. Ils survivent sur le papier imprimé, dans la mémoire des lecteurs touchés.


"Les mots mon amour sont des tanières de sang et de cris. Je raconte pour toi, ma petite. Je te raconte et t’appelle de mon exil intérieur. De mon île la plus secrète, la plus lointaine. Les mots mon amour sont muets. Les gestes aussi pour te nommer. Tous les mots de mon corps ne sauraient suffire pour dire la douleur de la terre."


Les filles des trottoirs, à Port-au-Prince, se font désormais paraît-il appeler ‘les Immortelles’. L’écrivain pouvait-il rêver, à son tour, d’un plus bel hommage ? 

Un roman cash, dur, envoûtant à découvrir ou redécouvrir. 

 

- ‘Les Immortelles’, Makenzy Orcel  [édité chez Mémoire d’Encrier en 2010 - réédité chez Zulma éditions en 2012  - réédité chez Points en 2014] 

 

Makenzy Orcel a dernièrement publié ‘Maître-Minuit’ aux éditions Zulma et ‘Une boîte de nuit à Calcutta’, avec Nicolas Idier, aux éditions Robert Laffont —

*voir également 'Makenzy Orcel, fils d’Haïti : la plume dans les plaies. Etude d'une oeuvre de feu'

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* Feuilles Volantes *

 

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