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Billet de blog 10 décembre 2020

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«Une douleur blanche», de Jean-Luc Marty. Marine pleine de grâce

Jean-Luc Marty pose son regard aigue-marine magnétique sur les mers intérieures, sur l’ailleurs qui promet l’impossible, indifférent aux vétilles.

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Illustration 1
© Ewan Lebourdais


      Il ne sursaute même pas, le jeune narrateur trentenaire qui revient après une longue absence dans la cité portuaire de sa jeunesse qui se délabre (Lorient ?) L’inconnue en gabardine s’est installée la nuit place passager et lui a simplement dit « roule ». Elle lui prendra la main bientôt en guise de présentation pour la glisser entre ses cuisses, comme un petit animal implorant affection. Karmel, se nomme-t’elle. Karmel loge aux 'Gens de la Mer', elle ne semble avoir d’autre horizon que la plage. Les bois flottés sont son trésor, sa perdition lui donne de faux parfums de liberté et sa clairvoyance est celle des fous. « Elle avait dit : ‘Je ne suis pas sûre d’aimer où tu es’. Cette manière bien à elle de localiser mon silence ! De l’atteindre aussi directement ! Un silence enseveli sous des tonnes de bavardages. » Il ne parle plus beaucoup, laisse les questions usuelles aux autres et se satisfait de ses visions, de ses apparitions, bouleversé. Sa mère l’attend, impatiente mais maladroite, ce fils parti vivre elle ne sait trop de quoi dans le Nordeste brésilien. Ils se connaissent si peu. La maladie s’est emparée de la femme dont il n’a pas oublié la chaleur, l’odeur du corps. L’issue fatale est actée, comment se retrouver pour mieux se dire adieu ? 
« On va vers la fin des mots, par inutilité. » 
Il est des styles ainsi, des appropriations singulières de la langue, ardus à décrire mais qui vous saisissent, vous intriguent sans délai, vous culpabilisent aussi (retard inexcusable de la découverte). 


« Dorénavant ma géographie est faite de paysages à l’intérieur du paysage. Entre mortes et vives-eaux, je pratique l’impermanence du rivage. J’interroge la lune, pleine ou nouvelle, ses quartiers montants ou descendants. Je me passionne pour les marées, les équinoxes. Je m’exerce à l’immobile. »

Illustration 2
© Ewan Lebourdais


Jean-Luc Marty, ancien journaliste indépendant (auteur entre autres des portraits dans les pages cinéma de Libé), ancien dirigeant de Géo Mag vivant désormais une partie de l’an au Brésil, se consacre pleinement à l’écriture depuis la parution en 2002 de ‘La dépression des Açores’ - sélectionné au Goncourt du premier roman - chez Julliard, maison à laquelle il demeure fidèle (ses poèmes paraissent également dans la revue IntranQu’îllités, revue montante que l’on ne cesse décidément de croiser). Julliard publie donc son dernier ouvrage : ‘Une douleur blanche’, marine pleine de grâce et de mystères, roman du passage, du retour troublé au port de l’enfance avant le nouveau départ, inexorable. Flots incertains, vagues sirènes pour échapper à la noyade : l’âme du quêteur a sa logique propre et ne peut survivre aux ancres.

« Nous, arrivés l’un à l’autre au croisement d’un lieu vacant. Non un point sur la route des marais, mais un lieu de détresse que l’on reconnut, immédiatement, comme le nôtre. Un lieu que nous habitâmes, perdus en nous-mêmes, par où nos yeux cherchèrent ardemment. Allant à prendre comme direction n’importe quel soupçon de ciel, ou de pluie.
Oui, la détresse nous avait abrités, protégés, et pour tout dire, aimés. Et pourquoi la détresse n’aimerait-elle pas ? »


Une histoire d’amour improbable naît tandis que le crépuscule s’approprie la mère, digne et pudique, qui refuse d’évoquer le mal comme pour n’importuner ni son amant ni son enfant. Portrait de femme magnifique.


« Ce sentiment d’après les sentiments que j’éprouve, comme il existe un paysage d’après les catastrophes. Un ailleurs ciselé par une main qui ne fait croyance de rien. Une vérité de la vie extorquée à ma maladie avec ses fureurs, ses beautés, ses tours de moi, des autres, de lui. Lui, parti, revenu, comme son père partait, revenait. Lui qui me tourne autour, me jette des regards incrédules, me caresse du mieux qu’il peut, referme ses doigts sur les miens. Ce répit-là. »


Le père mort en mer, un jour de météo clémente. Le chalutier sans doute heurté par un sous-marin; le drame non-élucidé coula lentement dans les mémoires. Il ne s’appelait pas la Jonque ni le Bugaled Breizh mais le Moken (du nom de ce peuple nomade d’Asie du Sud-Est qui a développé une vision aquatique quasi parfaite, deux fois plus précise que celle des Occidentaux). Le père mort mais, si présent. Obsession muette, influence piège. Le narrateur ne s’est-il pas reconverti en pêcheur, là-bas, à l’autre bout du monde ? 

Illustration 3
l’auteur Jean-Luc Marty © DR


« Il nous arrive de pêcher de nuit, de faire des kilomètres à moto par la plage pour rejoindre la côte nord. On roule à fond, dans les cris d’excitation de Zé à chaque obstacle évité : tronc mort, tête de roche, failles remplies d’eau. Je me tiens derrière, filet noué au buste, panier à poissons flottant dans le vide, fantomal. Dans l’éclat du phare, il y a l’image du sable qui s’engouffre sous nous à toute allure. L’illusion de progresser sur un mince ruban jaune et gris, une presqu’île miraculeuse. De la plage, j’avais revu le chantier où nous avions travaillé à mon arrivée. Le bâtiment central était terminé. Dans la nuit, une silhouette massive, coupée en altitude. À son pied, les ruissellements dus aux pluies avaient transformé les descentes vers le sable en sillons abrupts, durs comme le roc. La villa, propriété de très riches étrangers, avait tout d’un avant-poste d’on ne savait quel futur. »

De cette nouvelle vie, aucune des deux femmes ne connaîtra les détails. L’une dissimule sa peur et se retourne sur son chemin, l’autre plonge dans les grands fonds, fil d’Ariane perdu. Lui rêve déjà du large, à moins que ce ne soit d’un temps impossible à retrouver. Les existences se séparent, à peine se sont-elles rencontrées. 

Illustration 4
© Ewan Lebourdais


De la rade mélancolique de cette façade ouest de l’Atlantique pleine de souvenirs, douleurs blanches, aux filets experts de l’ami là-bas, ce là-bas où il se sent bien, la mer du père, toujours, colérique, exigeante; rassurante. Karmel danse dans un troquet du port, réconfortante, lumière lunaire. Mais probablement connait-il la fin de l’histoire : même s’est pris une balle, au pays; l’insécurité de l’océan n’est rien comparée à l’impermanence des futurs. « En partant, je vois la neige tomber du chêne. Et à la verticale de l’arbre, le démantèlement du ciel. » Lui, la mère, Karmel : trio d’êtres trop sensibles comme avalés par des baïnes retorses, attirés vers le large sans espoir de retour. La douleur blanche, comme l’écriture blanche, celle qui éloigne la subjectivité pour mieux la supporter, la confronter, la dire, justement, la douleur. 
Une douleur blanche’ est un livre sur les fêlures qui nous constituent, sur l’amour maternel, la mémoire, l’océan; sur l’essentiel. Jean-Luc Marty pose son regard aigue-marine magnétique sur les mers intérieures, sur l’ailleurs qui promet l’impossible, indifférent aux vétilles et, avec son style irréel, assuré et au bord de la rupture pourtant, attrape par de lents mouvements savants le lecteur dans ses filets, ne le relâche plus. Un vrai beau moment de littérature. 


— ‘Une douleur blanche’, Jean-Luc Marty, Julliard ed. —


* photographies : voir le très beau travail d’Ewan Lebourdais et son livre sur ses plus beaux instants en mer, ‘Silver

(Remerciements affectueux à Danièle Saint-Bois qui m’a permis d’effectuer cette belle excursion sur les rivages de l’intime et d’aimer cette douleur-là) 

* voir également la belle chronique de Valère-Marie Marchand sur ArtDistrict

Illustration 5

 
                 — Deci-Delà

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