«Menthol», de Jennifer Bélanger: effluves poison et volutes sorcières

« Comment s’alléger du poids de l’enfance quand celle-ci semble nous définir entièrement ? »

 

 © Frédéric L'Helgoualch © Frédéric L'Helgoualch

« Ma mère a toujours appartenu à la noirceur. Quand elle avait trop bu, elle venait s’asseoir à côté de mon oreiller pendant que je dormais, elle pleurnichait, me réveillait, disait qu’elle ne me reconnaissait plus, where is my little girl? Ça recommençait, ça pouvait durer des jours, des semaines, elle tentait de revenir d’un endroit où elle avait sombré, quelque part en elle-même. Durant ces nuits, elle s’accrochait à mes draps, à mon bras, mais il lui était impossible d’être réellement avec moi. Elle a toujours habité le fond du monde. »
Une mère dysfonctionnelle, la pauvreté qui rogne chaque jour davantage la dignité, la filiation et les rapports intra-familiaux toxiques qui finissent par déglinguer le corps et maintenir la tête et tout le reste dans la précarité : les thèmes ne sont pas nouveaux en littérature, le lecteur se crispe même un peu au début, ronchonne à voix haute « Encore de l’auto-fiction... » Beaucoup a été dit aussi sur le sujet, d’aucuns de brandir Deleuze (« s’est généralisée l’idée que chacun peut écrire parce que l’écriture est la petite affaire de chacun. Il suffit alors de ressortir les archives familiales ou ses souvenirs pour faire un livre. Tout le monde a eu une histoire d’amour, une grand-mère malade, une mère mourant dans des conditions affreuses. Et on croit que ça fait un roman. Mais ça ne fait pas du tout un roman, pas du tout » dans ‘L’Abécédaire’), d’autres Angot et de rappeler qu’importe car finalement seuls comptent le style et l’identification, qui fonctionne ou pas. Certes la sincérité n’est pas gage d’intérêt, la vérité d’habilité mais certains romans mettent tant d’énergie à déguiser leurs réelles intentions qu’ils en deviennent (im)postures, coquilles vides bien décorées mille fois plus égocentriques. Ce faux débat est vite évacué (chaque travail est particulier, singulier, et doit être approché comme tel), il est trop tard : les tripes du lecteur sont mises à contribution dès le premier chapitre.
« La première fois qu’on me voit, qu’on m’entend, on pense: cet animal a la rage.
Une chienne, par exemple, ça s’abandonne, pas besoin de s’en occuper. Ça dégoûte quand ça se met à baver. Je ne parle plus, j’ai la bouche pleine d’aboiements, j’expulse des petits cris, des jappements étouffés dans mon souffle court. Comme une vraie chienne. Comme une bonne chienne.
Je retrempe mon nez dans la boue, je la renifle, cette boue, à la recherche d’anciens os à croquer. »

 © Frédéric L'Helgoualch © Frédéric L'Helgoualch

Les crises d’angoisse se font de plus en plus violentes et impromptues, la guerre intime s’intensifie, stupeur et tremblements, douleurs chroniques injustifiées du point de vue médical, le psychosomatique drive, le Ça écrase sans pitié sa botte féroce sur la face de ses deux rivaux groggy et appuie sur tous les boutons façon sadique : les évanouissements en pleine rue se multiplient tout comme la peur de l’AVC (qui ne fait que fouetter le monstre inconscient à présent libéré), celle de s’éloigner davantage du réel (de s’approcher du gouffre sans retour qu’est la folie). Qui a déjà vécu au moins une fois cette horrible expérience de la perte de contrôle de son corps et de ses pensées, la scission intérieure qu’est la crise d’angoisse, se reconnaîtra fissa dans les descriptions sans fard de Jennifer Bélanger. Sa blonde, V., joue le rôle de l’infirmière, de la sauveuse désignée.

« Un jour, V. me dit est-ce que je dors près d’un cadavre? 

C’était pour rire. Elle avait dit ça parce que je ne bougeais plus, occupais un petit espace dans le lit, n’osais pas me retourner, provoquer la douleur. Je lui demandais de s’allonger toujours au même endroit, près du mur, comme ça, je pouvais me coucher sur la tempe gauche, c’est là que la douleur est plus vive, côté cœur. »

Un rôle qui maintient un déséquilibre qui n’augure rien de bon pour le futur de leur relation. Même l’amour ne sauvera rien. La vie n’est pas une histoire de princesses, vous l’ignoriez ?

l'auteure Jennifer Bélanger © Sandra Lachance l'auteure Jennifer Bélanger © Sandra Lachance

Menthol est le premier ouvrage de Jennifer Bélanger (jeune auteure née en 1991 au Québec). C’est à un voyage vaporeux qu’elle nous invite, à la bordure des psychoses, au centre de la survie. Elle emploie ‘je’ autant que ‘la petite fille’, ‘elle’ ou ‘la fille’, comme pour mieux faire saisir au lecteur sa propre confusion, ses tentatives désespérées de détachement. La confusion : le mot semble définir sa mère, jusqu’à son propre langage, elle qui mêla l’anglais et le français toute sa vie, buta sur les mots et leur prononciation (un arrachage de dents n’arrangera rien à l’affaire et ajoutera encore à l’étrangeté de cette femme qui attend la mort et s’est accoutumée à l’humiliation). De cette mère « qui n’avait jamais été bien, qui était restée là où elle ne voulait pas être. On l’avait déposée quelque part et elle n’a pas pensé qu’ailleurs, ça serait mieux, que l’herbe serait plus verte, que l’argent pousserait dans les arbres. Là-bas, pour elle, c’était pareil. Le verbe aller n’existait pas dans son vocabulaire, elle n’a jamais dit I should go. Elle disait I’ll stay. »

Menthol’ est un ouvrage sur l’héritage, sur ce qui constitue les gens et que les gens n’affichent surtout pas, jamais. Sauf quand le corps s’en mêle (s’emmêle) et décide que la comédie n’est plus supportable. L’élévation sociale, but ultime dans nos sociétés, retourné silencieusement : tu resteras en bas, ma fille, toujours. Ceci est mon legs.

« V. me dit les pores de ton corps ont des dents acérées. »

Des dents qui grignotent tout sur leur passage, dedans, dehors. Champ de bataille, désolation. 

Darling’ de Jean Teulé traverse autant l’esprit que ‘Chienne’ de Marie-Pier Lafontaine (chez Héliotrope également) ou encore 'Le chagrin d’aimer’ de Geneviève BrisacDespentes passe une tête au niveau du style, de la rage. Un livre qui se penche sur les « tumeurs-oracles », sur les douleurs obstinées et qui se dévore, cannibale, tant les fulgurances s’enchaînent et le style maintient le larmoyant à distance.

« Je lis qu’au bout de quinze jours, le corps mort émet des gaz, du méthane et du dioxyde de carbone notamment. Une fermentation. »

La fermentation a débuté depuis longtemps dans le corps maternel abandonné. Dans celui de la narratrice, aussi, elle le sait. La fumée des cigarettes menthol emprisonnée dans les oreilles enfantines ne suffisent plus à camoufler l’odeur morbide. Quitter la mère, définitivement, cette mère qui accepte les coups de son chum pour ne pas rester seule et ne sait pas aimer (« le récit de ma mère s’écrit à partir du manque »); quitter la mère maintenant crevée (corps libéré, enfin). Ne jamais la quitter puisqu’elle s’invite jusque dans la peau de la narratrice désormais. Comment survivre à la présence toxique qui oxyde même les beaux sentiments ? En aimant vite, beaucoup et mal, en invitant l’auto-destruction à sa table ?

« Pendant que la drogue nous mange l’intérieur, nous, on se dévore, trois, quatre par cabine, vite avant que les bouncers nous séparent, il faut dissoudre les chairs sur la langue, goûter à leur humidité, se nettoyer délicatement avec une salive abondante mais pas trop, juste assez pour se salir d’amour. On les lape, ces chairs, on les écarte pour qu’elles se durcissent et s’abandonnent. La drogue nous calcine, et par l’action du feu, on monte très haut, comme des tisons, avant de se volatiliser pour retoucher le sol. »

Comment s’alléger du poids de l’enfance quand celle-ci semble nous définir entièrement ?

Reste la plume, seulement la plume, pour tenir debout sur les fondations pourries. Essayer, au moins. 

 

Menthol’, de Jennifer Bélanger : une plongée sans sécurité dans les abysses de l’âme et de la mémoire. La découverte d’une plume nerveuse qui évite le pathos grâce à un souffle singulier, qui fait parler les bouches closes, déformées, « comme figées sur un cri ravalé », une plume qui n’a pas fini de surprendre. 

 

- ‘Menthol’, Jennifer Bélanger, vient de sortir en format poche chez Héliotrope éditions 

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         - Deci-Delà

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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