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Billet de blog 17 janv. 2022

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‘Vertige de l’hélice’ : Saint-Saëns a disparu. Rapsodie érotique de Vincent Borel

"à une époque où les parents pouvaient faire interner et lobotomiser, chapelets en main-prières aux lèvres, le fruit de leurs entrailles si celui-ci s’avérait ‘inverti’ (autant dire pourri), intolérable souillure sur leurs sacro-saintes réputations"

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© DR


   « C’est bien toi qui m’as dit un jour ce dicton espagnol : "L’oeil regarde et la langue tue" ? En France, ce serait pire. »


En France ce serait pire, oui, pire encore dans cette IIIème République rigide comme le corset de ses dames, pire encore dans ce Paris de la haute société qui occupe journées à brûler fiévreusement au moindre écart les idoles qu’elle a hissées sur piédestal, pire encore à une époque où les parents pouvaient faire interner et lobotomiser, chapelets en main-prières aux lèvres, le fruit de leurs entrailles si celui-ci s’avérait ‘inverti’ (autant dire pourri), intolérable souillure sur leurs sacro-saintes réputations.

« - J’aspirais à n’être personne au milieu de nulle part.
- La planète est petite. De nos jours, le temps et l’espace se calculent à la vitesse de l’hélice ou à l’aune des chemins de fer.
- Que j’aimerais avoir le sous-marin du capitaine Nemo et mettre vingt mille lieues entre moi et tout ce monde ! »

© DR


Charles Camille Saint-Saëns (1835 - 1921), pianiste, organiste, compositeur célébré sur toute la planète, contemporain de Liszt et de Wagner, à défaut de posséder un submersible a les facilités pécuniaires pour prendre la poudre d’escampette, disparaître sobrie, ce soir de décembre 1889. Sa mère adulée est morte un an auparavant, sa tante protectrice qui l’avait initié à la musique (révélant bientôt un enfant prodige qui arpentera tous les salons en vue tel un singe savant) est partie également. Aucune attache familiale ne le retient plus, sa séparation d’avec sa femme étant actée depuis longtemps, tout comme la disparition en bas âge de ses deux enfants. L’atmosphère crépusculaire qui a gagné la capitale française n’aidant guère en plus à combattre sa dépression naissante, sa lassitude des honneurs, des jeux et cancans parisiens.


« Les premiers cas étaient apparus à Saint-Pétersbourg, début septembre 1889. Un deuxième foyer s’était allumé à Beyrouth, puis un autre à Naples. C’est par Piotr Ilitch, son cher ami russe, que Charles a appris la gravité de l’épidémie de grippe asiatique qui arrache les poumons des malades et les étouffe dans leur sang.
 L’un et l’autre sont d’une constitution faible; à la première fatigue, ils se retrouvent vite pris à la poitrine, plus particulièrement Charles, contaminé à sa naissance par un père que la tuberculose avait emporté six mois plus tard. S’il a survécu au bacille, il en a gardé des séquelles. À chaque automne, il recommence à s’étouffer dans sa pituite. Les appartements confinés de Paris, son smog de calorifères à charbon, n’arrangent rien à l’affaire. »   

© DR


Tandis que la grippe asiatique (l’influenza) étend son empire sur le monde (aussi nommée grippe russe, 1889-1890, un million de morts, probablement un coronavirus déjà, ce qui en fait la première pandémie due à cet ennemi invisible-là), que la défaite de la guerre de 1870 et la Semaine Sanglante de 1871 hantent encore bien des esprits, le compositeur de ‘Samson et Dalila’, du ‘Carnaval des animaux’, gagne discrètement (toujours en seconde classe) l’Espagne, plus précisément le port de Cadix, avec le lointain et chaud Venezuela en tête, indifférent désormais à la mise en scène inachevée de sa dernière œuvre, ‘Ascanio’, à Garnier. La panique gagne vite le milieu de l’opéra (Art majeur qui relevait alors autant de la politique, de la diplomatie, de l’éclat à l’international de la nation, en plus de rythmer la vie sociale et culturelle de la bonne société) et la presse bientôt de s’emparer de la disparition inédite de cette gloire mondiale pour mieux feuilletonner, lancer ses limiers sur sa piste (bien avant l’escapade mémorable d’une Agatha Christie des décennies plus tard). L’Alphonse XII, lui, entraîne l’homme barbu d’âge mûr, grimé maladroitement, blasé et fatigué, vidé de toute inspiration et en quête d’anonymat, vers l’inconnu. Loin du tohu-bohu qu’il a déclenché. 

« ‘Je est un autre’, avait écrit un crève-misère dont la poésie laissait le public perplexe. Lui-même se piquait de taquiner Polymnie, bien conscient qu’il ne faisait que rimailler. Ce jeune poète avait des fulgurances qui résonnaient à ses propres oreilles de petit Victor Hugo. Oui, en ce mois d’octobre 1889, Charles était vraiment las d’être cet autre qui, depuis quarante ans, menait une carrière éblouissante. »

© DR

Vincent Borel, critique musical touche-à-tout, s’était déjà glissé en 2002 dans la peau de Lully avec ses très remarquées mémoires apocryphes baptisées ‘Baptiste’, dans celles de Wagner en 2013 avec ‘Richard W.’ puis ce fut au tour de l’obsessionnel Anton Bruckner en 2018 avec ‘La vigne écarlate’ de devenir son modèle et sujet. 

Avec ce ‘Vertige de l’hélice’ (éloge du départ ?) qui reprend l’histoire vraie du célèbre musicien (hormis les quatre mois et demi de disparition dont il se charge de combler le vide), l’écrivain offre au lecteur un étourdissant roman à portes multiples, porté par un style aussi piquant et érudit que sensible et drôle.

Ainsi ici avec l’ironie reproduite d’un Saint-Saëns, pérenne indifférent aux génuflexions mystiques (cet homme aura donc passé sa vie à se travestir) mais organiste rémunéré à l’ombre de la Croix, sur l’effet produit par sa musique pieuse sur les respectables grenouilles :

« [...] les veuves en crêpe noir qui, un moment hésitantes, se rasseyaient, la fesse soudain accorte au banc dur où leur peau, depuis longtemps laissée sans caresses, découvrait un rude moelleux, comme si le plaisir qui leur passait par l’oreille rallumait de vieux secrets enfouis sous leurs formes callipyges. Après tout ce n’est point pécher que de goûter la musique d’église, n’est-ce pas ? »

© F.L

De la description des mœurs de la guindée IIIème, de ses cocottes, bordels snobés par Saint-Saëns (voir à ce sujet le remarquable travail de Nicole Canet, ‘Maisons Closes’), des échappatoires via les Bains offertes aux messieurs qui préféraient la compagnie de leurs semblables à celle des grandes horizontales et des petits rats peu farouches de la grande maison (prudence de mise, la dénonciation ou le chantage n’étant jamais loin), des mariages consentis pour faire taire les vilains bruits (« "Comment un homme aussi en vue que votre fils peut-il n’être pas encore marié ? C’est qu’il avance en âge...", demandaient de plus en plus souvent les commères, aussi vipérines dans les loges de concierge que dans les salons à la mode »), Vincent Borel passe à la description sans fard du milieu culturel d’alors pour mieux ensuite remettre, via son auguste sujet en fuite, la question de l’identité et du refoulement de soi au centre du roman. 

Les spécialistes décrivent l’œuvre de Saint-Saëns comme traversée par « une verve, une flamboyance altière jamais débridée », par « une appétence pour le style olympien qui fuit le dévergondé ». Vincent Borel aura poussé l’hommage au mystérieux créateur voyageur (il s’éloignera sans arrêt de la France jusqu’à sa mort, après avoir été démasqué à Las Palmas) jusqu’à épouser ses énergies. 

l’écrivain Vincent Borel © Marco Castro

Les connaissances pointues, le travail de recherche colossal que le lecteur perçoit derrière la fluidité apparente du récit rappelle comment Catherine Vigourt s’était emparée d’un autre monstre, Flaubert, dans son ‘Retour de Gustav Flötberg’. Si l’approche est totalement différente, le même désir de ne point écraser doctement le lecteur sous le poids des références est à souligner. La meilleure approche pour happer les curieux non-experts dès les premières pages. L’auteur de ces lignes, par exemple, possède une culture et une oreille musicales équivalentes à celles d’une moule sous Prozac. L’enthousiasme, pourtant, de  poindre dès les premières notes de cette partition diantrement originale. 

Foin du Venezuela, in fine, pour Charles Camille Saint-Saëns descendu de l’Alphonse XII ! Les Canaries l’attirent comme l’attireront sous peu les mélodies sorties d’une de ses partitions reconnue, d’une maison gardée par un Éros endormi.

Lequel des deux éveillera l’autre, bouleversera les seuls codes connus de l’autre, loin des regards permanents, des tenues engoncées, des bienséances qui étouffent voire poussent au suicide ?

L’éphèbe portera bientôt Camille sur des fonts baptismaux païens, pierre chaude bordée par la mer accueillant les corps, religion inconnue du nu, du plaisir, du lâcher-prise. Et la plume de Borel de se livrer à des accélérations inattendues, érotiques et tendres, sensuelles et sauvages, comme pressée par un temps que l’on sait meurtrier, froid assassin de cette histoire impossible entre deux amants improbables. L’inspiration, qui ne manquera pas de renaître après cette parenthèse enchantée, suffira-t’elle à alléger la perte de ce bonheur aussi inédit qu’inévitablement fugace ?

© F.L

« Hors de tout confort, nature, ils ne se lavent plus, superposant sur leurs peaux les archives de leurs étreintes. Jonay poursuit sa métamorphose. Sur leur roc, Charles avait entrevu le visage du dieu plaisir. Désormais un faune caravagesque a pris sa place et des sabots de bouc lui pousseraient qu’il n’en serait pas surpris. Durant l’amour, ses oreilles pointent et son regard bascule souvent du côté d’un délicieux danger. Pan a pleinement pris possession du Guanche, qui darde sa proie, soumise à une concupiscence volontaire, les noirs diamants d’un regard ensauvagé. Ils n’ont pas comme but de procréer, ils procréent autrement, ils célèbrent la vie à leur manière et leurs étreintes forment d’autres sacrifices offerts à l’espèce.

  Sans plus d’heure ni de temps, ils veillent et s’aiment, enivrés jusque dans leur repos, qui n’en est plus un tant est fort le déchaînement qui continue de les irradier lorsqu’ils finissent par s’endormir, imbriqués. Au-dessus de ce corps gémellaire tournoient les constellations et turbulent les êtres nocturnes. Charles, parfois éveillé par leurs rumeurs inquiètes, oint de ses lèvres les cicatrices de Jonay. » 

© F.L

  Petite merveille et grande surprise que ce ‘Vertige de l’hélice’ qui rend un hommage vibrant au musicien (dont le centenaire de la disparition vient d’être célébré) autant qu’il interroge sur le sadisme social, l’hypocrisie et l’acceptation de soi, qui ravira autant les connaisseurs de l’œuvre du maître que les novices en musique classique (mais pas en cœurs des hommes). Bis!, Bis!, serait-on tenté de lancer debout en refermant ce surprenant livre au raffinement cruel.

— ‘Vertige de l’hélice’, de Vincent Borel, ed. Sabine Wespieser —

             — Deci-Delà

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