Manif pour pas grand monde : la mauvaise foi en étendard

"Affirmer incarner 'les familles de France', renvoyant aux égouts celles, heureuses, qui n'entrent pas dans leurs critères est d’une fumisterie finie. Utiliser rumeurs, on-dit et méconnaissance des sujets pour instrumentaliser des gens inquiets relève de l’escroquerie intellectuelle et, pour le moins, de la mauvaise foi. Ce qui avouons-le pour des grenouilles de bénitier est un comble."

     Le dimanche 16 octobre, la Manif pour Tous entendait, trois ans après le vote de la loi Taubira  instaurant le mariage pour tous, jouer des muscles après une certaine période d'accalmie médiatique (mais pas inactive puisqu'elle en a profité pour réseauter à l'international). 

Las, environ 24.000 personnes selon la Préfecture (200.000 selon les organisateurs, jamais effrayés par la désinformation, les nombreux clichés pris sur la place du Trocadéro validant davantage la première estimation). Pour une organisation qui entend, selon l'un de ses slogans favoris, "représenter les 18 millions de familles françaises", cela ressemble fort à un flop.

Il faut toujours se méfier des tribuns, partis, mouvements ou associations qui s'auto-proclament incarnations ultimes. Cela vaut pour 'le peuple', que d'aucuns populistes s'arrachent sans gêne le label en ce moment, comme pour les familles. Les familles qui par définition sont diverses et, n'en déplaise à Mme de la Rochère, n'ont aucun besoin de nouvelle Jeanne pour défendre des valeurs soit disant menacées.

Si elle représente encore quelque chose, cette Manif pour Tous, si elle défend encore des valeurs justement, c'est seulement celles de son noyau dur, principalement constitué de cathos traditionalistes nostalgiques d'une France où l'IVG était banni, les gays (on dit 'invertis' chez ces gens-là. Voire 'abominations') priés de faire profil bas, invités aux mariages de raison, aux masques hypocrites et finalement malsains, et les femmes encouragées à rester à demeure repeupler le pays (et les églises). Le Paradis, quoi (ou pas).

Caricatural ? Hélas non. Même pas besoin de forcer le trait.

"Le curé plus important que l'instituteur", comme le disait un (ir)responsable coupable.

Une France maurassienne (naphtalienne ?) qui s'imagine en 2016 visage du pays réel, naturellement défiante envers le pays légal. Un pays légal, une République laïque, qui lui permet pourtant d'exprimer librement ses fantasmes et ses perpétuelles oppositions (des gens, comme cela, qui n'existent que par le non, le contre. La désignation d'ennemis imaginaires, la montée de bile).

Tout comme il permet à ceux qui saturent de l'eau bénite à tout va et des autres monothéistes prétendant peser de plus en plus sur l'agora de s'en moquer 

À la tribune ce 16 octobre, habituée à faire défiler les poncifs, Mme de Fontenay déclarant doctement :

- Comme chez les animaux, il y a des femmes et il y a des hommes 

Applaudissements. Bon, merci d'être venue. Je ne sais pas si quelqu'un un jour a nié cette lapalissade mais, la dame au chapeau tenait absolument à délivrer publiquement cette analyse forte.

Marion Maréchal-le Pen, à son tour, de saisir le micro. Pour s'écrier sous les vivas :

- Abrogation ! Abrogation !

Défaire des couples mariés, revenir à une hiérarchisation des citoyens : cela n'effraie point l'héritière d'extrême-droite. Pas très chrétien mais peu surprenant venant d'une responsable qualifiant les réfugiés de 'ça' et de 'poussière'.

Les Benedictum & co ne sont visiblement pas destinés à tous. Les voies du Seigneur resteront impénétrables à certain(e)s ad vitam aeternam. 

Guère plus de responsables politiques qui, à droite, se bousculaient pourtant lors des manifestations géantes d'il y a trois ans.

Les Copé, Gloaguen, Jacob, Ollier et compagnie, surfant sur les peurs quasi irrationnelles (rappelons-nous, tout de même, que des parents ont retiré leurs enfants de l'école suite à un sms mensonger) mais profitables électoralement, indifférents aux familles, jeunes, femmes, hommes durement blessés par les nombreux dérapages, l'ont joué discrète cette fois.

Mr Fillon de se faire remarquer, sortant de son placard un communiqué d'encouragement Obligé par le soutien apporté à sa candidature à la primaire par le mouvement issu de la MPT et qui porte si mal le nom de Sens Commun Assez logique, dans son cas, lui qui votait déjà en 1981 contre la dépénalisation de l'homosexualité. Toujours un temps de retard : voilà un homme constant.

Comment, dans quelques années, sera jugé ce mouvement par les sociologues ? Et comment seront jugés par les historiens les politiques s'étant prêtés sciemment à cette désinformation, ayant participé de fait au fractionnement de la société tout en se prétendant hommes d'Etat ?

Car reprenons les faits :

- le mariage pour tous ouvre le droit au mariage civil aux couples de même sexe.

-ainsi que le droit à l'adoption.

Point. À nouveau : point.

Grands dieux, pas de quoi avaler son hostie de travers !

De là, surfant sur une homophobie même plus cachée, portée par la fachosphère, de surgir cette fameuse rumeur de la théorie du genre. Le pouvoir socialiste voudrait détruire la société (rien que ça) en enseignant à l'école publique l'indifférenciation sexuelle. Pour appuyer leurs dires, les intégristes de s'appuyer sur l'ABC de l'Egalité qui souhaitait mettre en avant l'égalité des chances, quel que soit son sexe. La nuance est plus que grande. Ledit pouvoir socialiste a assez à se faire reprocher sans rajouter la fable surréaliste. Et quel mépris pour l'intelligence des enseignants, soit dit au passage.

Ce qui semble le plus incroyable reste que cette grossière manipulation a parfaitement pris, jusqu'au pape François (s'époumonant sans le début du commencement d'une preuve concrète sinon, encore, un "j'ai entendu dire...") 

Ce qui interroge sur le degré d'intelligence ou du moins de connaissance de certains, il faut bien l'avouer. Et s'en inquiéter.

Idem pour la PMA (Procréation Médicalement Assistée) pour les couples de femmes. Aucun projet législatif en ce sens.

De même pour la GPA (Gestation Pour Autrui), brandie en étendard par la Manif pour Tous, dans l'espoir que la sauce prendra aussi bien que celle de la théorie du genre et ramènera de nouvelles brebis scandalisées dans leurs mailles.

La GPA est interdite en France (et je serais bien le premier à dégainer la plume contre cet ultra-libéralisme extrême qui ferait effectivement du corps une marchandise et de l'enfant un droit). Aucun projet de légalisation n'est en cours. Certaines associations (représentant majoritairement des couples hétérosexuels) la demandent mais, elles ne représentent qu'elles-mêmes 

Ce mouvement tente, finalement, de catégoriser. Les familles, le fumeux 'lobby LGBT' (quelle adresse ? Quel numéro de téléphone ? Personnellement, je ne connais pas), la gauche, la droite. Comme si une vision binaire du monde arrangeait leur obscurantisme et leurs jeux d'influence en coulisse avant la Présidentielle.

Ne leur en déplaise, les chiffons rouges qu'ils agitent ne sont nullement ni en projets, ni consécutifs au mariage civil de deux personnes qui s'aiment. Si la GPA devait un jour se discuter, ça ne serait certainement pas à une organisation ne reculant devant aucune manipulation ni alliance avec les extrêmes politiques d'en devenir l'opposant représentatif. Au pays des Lumières, n'en déplaise aux obscurantistes, il demeure encore suffisamment de personnes intelligentes pour débattre sans passions haineuses. Et pour repérer les ficelles bien grosses des intégristes (même si les robes ecclésiastiques étaient priées de se faire discrètes ce 16 octobre) qui rêvent de revanche.

Même lorsque les mineurs sont directement, concrètement, victimes d'inégalité, ces gens hors-sol de protester. Les enfants nés à l'étranger de GPA doivent, évidemment, être reconnus en France à l'Etat Civil. Dans leur intérêt, évident. Non, répondent en chœur les manifestants, enferrés dans leurs certitudes immuables. Étrange perception de la défense de l'enfant.

À quoi bon, puisque le mouvement s'essouffle, tirer sur une ambulance ? Simplement pour leur rappeler une bonne fois qu'ils ne représentent rien d'autre... qu'eux-mêmes.

Prétendre peser de tout le poids de leurs crucifix sur le programme des candidats serait bien illusoire dès lors que la France éveillée les tient (eux et les politiques arrivistes) à l'œil.

Affirmer incarner 'les familles de France', renvoyant aux égouts celles, heureuses, qui n'entrent pas dans leurs critères est d’une fumisterie finie.

Utiliser rumeurs, on-dit et méconnaissance des sujets pour instrumentaliser des gens sincèrement inquiets relève de l’escroquerie intellectuelle et, pour le moins, de la mauvaise foi. Ce qui avouons-le pour des grenouilles de bénitier est un comble. 

Trois ans plus tard, nul Léviathan ne s’est levé, nul Antéchrist n’est apparu. Aucune foudre divine ni apocalypse en vue. Juste quelques ‘veilleurs’ peu éveillés, une vieille bourgeoisie aux effluves abusifs d’encens qui s’obstinent à vouloir broder complots et imposer vues à une société qu’ils ne comprennent plus (et ne veulent pas, tant pis pour eux). Et bien sûr : des politiques opportunistes pitoyables qui ne seront pas oubliés le temps des échéances électorales arrivé.

Quant à celles et ceux qui déchaînent tant de passions haineuses, ils sont heureux ou essaient malgré les aigris (leurs livres d’Amour bien calés sous le bras nuit et jour pourtant), et vous saluent bien.

 

 


- Frédéric L'Helgoualch est l'auteur de 'Deci-Delà' (ed du Net) et de 'Pierre Guerot & I' (ed H&O)

                                                                

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                                                                                 [Dessin : Salch]

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