Frederic L'Helgoualch
Auteur
Abonné·e de Mediapart

162 Billets

0 Édition

Billet de blog 20 oct. 2020

’Atelier du silence’ de Jean d’Amérique. À la Nuit, Fureur poétique

« on m’a cueilli comme une mouche / avec ce qui fuit des mitraillettes »

Frederic L'Helgoualch
Auteur
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

       « courant théâtre / qu’on liquide marges / pour hisser la Seine en seule actrice / démarche à fonds perdu quand déplace jusqu’au / Bassin Bleu / à sonder pierres autour / on côtoie chutes profondes / dire ça rien encore / plus dures ruissellent d’autres ondes / Méditerranée sans ciment / « pays tiers » rivés au naufrage légal / ou notons / loin du pont d’Avignon que survolent voix et hanches / qu’à Port-au-Prince pour sentir vie / il faut couper ponts entre bouches et Bois-de-Chêne qui somme chant entre corps et déchirure élue danse / méfiez-vous de ces ponts / espoirs couchés dans un cantique décharné / bloc humain coulé bas / l’eau dit-on a coulé sous les ponts / sans doute celle douce / vu couteaux sous aube / Sahara près les veines / pupilles à amplifier rivières / sous les ponts ce qui se passe relève / d’un nom plus tragique que l’absence / d’amants dessus »
        Au Bal des pendus, toujours les mêmes. La ravine serpente dans Port-au-Prince, tueuse patiente, reptile friand de gueux. Les alluvions s’accumulent là-bas comme les échoués des dessous de ponts ici. Invisibles, les deux. Son quota de vies aux prochaines inondations pour l’une, sa foule de rêveurs déçus sans visas ni bouées pour l’autre. Tenez-vous loin de la scène, vous gâchez le paysage ! Une chanson enfantine plus tard et déjà les aménagements possibles ne le sont plus, ni ici ni là-bas : on n’a plus envie; âmes minérales. La déception est grande, sans doute, mais il ne fallait pas suivre les mornes. Vertige : le bassin n’est plus clair, les eaux partout se troublent. Plus assez d’humanité pour lancer de nouveaux ponts : plus de traverses, encore moins de remontées. Entre souvenirs des pays quittés, des promesses trahies ou sous l’effet des pièges de la rue sauvage - qui les avalera tous, tous jusqu’au dernier - les sangs exilés s’échauffent, les pupilles abandonnées se dilatent. Ils n’auront plus à nager, sous les ponts parisiens mais, même sur le bitume couler est possible. Finiront peut-être en alluvions, cris arrachés brefs et ignorés, créoles, français, africains, polonais, syriens mendiants, mappemonde tristesse, magma enfin mélangé, langues inaudibles, chuchotements dérangeants, dépôts inutiles, après avoir pourtant survécu à tant de tempêtes. Sous les ponts beaux, soudain, un vent glacial. Sous les ponts triomphants, là, la poésie riche, complexe et déchirante de Jean d’Amérique. Ville lumière ? Bah ! Ici aussi les yeux se détournent, les marges ennuient : malheur aux claques-pain. Sous les ponts les charognes sentent et les dorures de l’empereur russe, clamsé depuis longtemps, n’y changent rien. Ils ne donnent plus le change, laissent les alexandrins aux poseurs d’en haut. Tous les ponts devraient être renommés Massacre, même le poète-soleil penché par dessus la balustrade, hésitant, a le goût de la boue acier en bouche; même les amoureux ont perdu leurs cadenas. Ils sont accrochés sous les ponts, désormais, ceux-là. C’est la Grâce c’est la Disgrâce, la Disgrâce ou la Hargne

© Josué Azor

« un oiseau ne fait jamais la queue / pour ouvrir le ciel » et Jean d’Amérique ne demande pas tampons pour être autorisé à écrire. Au bal des pendus, certains ont donné. ‘Tampons’, les administratifs que l’époque aime tant pour décider des existences. « passeport invalide / je trace route du sang des règles / entre mes jambes discorde / la déraison coule à flot »
Certains « font des livres / rien que pour tourner la page / ma main au feu ils ne savent / l’adresse d’un seul volcan » Lui a père et rejeton en héritage, l’ouverture se fera en brisant les chaînes (« dans nos archives stèle attentive à l’éternité »), les hommes masqués et les secousses il connaît : le feu ne s’éteindra jamais, il se ravive, même, « animal ténébre », fils du volcan, face à une union mépris, « reliée à la ferme idée d’un bloc » Étonnant d’ailleurs comme souvent dans la poésie et la littérature haïtiennes, les géniteurs sont si absents alors que les dictateurs, eux, imposent si fort leur virilité à coups de matraque. « voici jusqu’à l’os asséchée ma langue et ma bouche bétonnée tel ciseau déchu face à la pierre : de ma pensée-forêt, dévastée, nul fruit à tresser vent. » Pierre / ciseau : gagné, perdu ! Tout était si simple, alors. L’enfance affleure et au détour d’une omelette, la mère. À qui finalement cette merveille de recueil est réellement dédiée. Les villes en fumée (« je défie Ghouta / de pointer une seule herbe fraîche / ou Gaza / ou Alep / toutes ces villes / mariées de force au soir des os / grises sans le vouloir »), les courages embastillés ( Gougueder, Hikmet,  Erdoğan, Dominique, « on m’a cueilli comme une mouche / avec ce qui fuit des mitraillettes ») mais, pudiquement, récurrent, cantique poétique, rage folle portée par un accent créole fier, prête à se révolter contre toutes les injustices d’une planète fiévreuse : mère disparue.

« mère embrasse la mort / que devient la langue maternelle / certains enfants / la cherchent toute une vie / à l’académie du lait amer »

À la recherche de son pays propre, sentant que tout porteur de mémoire haïtienne qu'il est il doit se détacher, un peu, trébuchant, chancelant, porteur de mille désespoirs globaux, de millions de morsures roquets, Jean d’Amérique avec ce recueil exigeant, bouleversant, énergie se jouant de la syntaxe et du sens pour mieux faire surgir la vérité à vif des pensées, est en passe de le trouver. L’encre est sa demeure et qu’importe les cloches (« quelle insulte les cloches et leur raison / s’en retrouve blessée ma chaussure sans paire / jambe rejetée de toute ligne »), le poète en plein doute nous montre une voie certes intime mais furieusement pertinente, inspirante. Même en ignorant la Saline et l’urgence (la réalité d’Haïti, et c’est faute), une invisible étreinte apparait, tripale, après plusieurs lectures attentives. Lecteur et poète semblent enfin se comprendre, hésitent maintenant entre lever le poing rageur ensemble et s’enlacer fraternellement. 

« touffue / de signes / orphelins / l’image / rumine / transparence / chaque / mot / décèle / un archipel / soluble / dans les / hautes / enfances »

— ‘Atelier du Silence’, Jean d’Amérique, Cheyne éditeur —

    (une préface somptueuse de Jacques Vandenschrick qui nous donne des clés précieuses pour aborder cet ouvrage exigeant) 

    (également : la très très belle approche d'Aminata Aidara dans 'Africultures' : "Au poème de révéler page blanche")

* voir aussi ‘Jean d’Amérique, l’urgence poétique. Étoile haïtienne’ & - ‘Plumes haïtiennes

Texte également publié sur le site de poésie d’aujourd’hui ‘Terre à ciel’ 

Le site du talentueux photographe haïtien à l’œil énigmatique et sensuel Josué Azor 

— Novembre 2021 : ´Atelier du Silence’ de recevoir le Prix Apollinaire Découverte —

Deci-Delà

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
À LR, des alertes jamais vraiment prises au sérieux
L’affaire Damien Abad concerne d’abord la majorité d’Emmanuel Macron qui l’a promu ministre. Mais elle interpelle aussi son ancien parti, Les Républicains, alors que plusieurs élus affirment avoir été alertés de longue date.
par Lénaïg Bredoux et Ilyes Ramdani
Journal — Politique
Le « parachutage », révélateur des dilemmes de la représentation
Les élections législatives fourmillent de cas de « parachutages ». Volontiers dénoncés, sont-ils si choquants ? La pratique, parfois assumée, n’a pas toujours été mal vue par le passé. Si elle reste sulfureuse, c’est à cause des failles de la représentation dont elle est le symptôme. 
par Fabien Escalona et Ilyes Ramdani
Journal — International
Au Pakistan, la température frôle les 50 °C et accable les plus pauvres
Classé en 8e position parmi les pays les plus à risques face au changement climatique, le Pakistan vient de subir une vague de chaleur quasi inédite. D’Islamabad à Karachi, des millions de personnes ont fait leur possible pour assurer le quotidien dans des conditions extrêmement difficiles.
par Marc Tamat
Journal — Écologie
Planification écologique : un gouvernement à trous
Emmanuel Macron avait promis, pendant l’entre-deux-tours, un grand tournant écologique. Si une première ministre a été nommée pour mettre en œuvre une « planification écologique et énergétique », le nouvel organigramme fait apparaître de gros trous et quelques pedigrees étonnants.
par Mickaël Correia, Jade Lindgaard et Amélie Poinssot

La sélection du Club

Billet de blog
L’Âge de pierre, de terre ou de raison ?
Le monde du BTP doit se réinventer d’urgence. Les récents événements internationaux ont révélé une nouvelle fois son inadaptation face aux crises de l’énergie et des matières premières. Construire avec des matériaux locaux et peu énergivores devient une évidence de plus en plus difficile à ignorer pour ce secteur si peu enclin au changement.
par Les Grands Moyens
Billet de blog
L'espace public, un concept « vide » ?
Comme le souligne Thierry Paquot dès l’introduction de son ouvrage, « l’espace public est un singulier dont le pluriel – les espaces publics – ne lui correspond pas. » Alors que le premier désigne grossièrement la scène du débat politique, les seconds renvoient à une multiplicité de lieux (rues, places, jardins, etc.) accessibles à tous et la plupart du temps relevant d’une propriété collective.
par Samuel PELRAS
Billet de blog
Quartier libre des Lentillères : construire et défendre la Zone d’Ecologies Communale
« Si nous nous positionnons aux côtés des Lentillères et de la ZEC, c’est pour ce qu’elles augurent de vraies bifurcations, loin des récits biaisés d’une transformation urbaine encore incapable de s’émanciper des logiques délétères de croissance, d’extractivisme et de marchandisation. » Des architectes, urbanistes, batisseurs, batisseuses publient une tribune de soutien aux habitants et habitantes du Quartier libre des Lentillères à Dijon.
par Défendre.Habiter
Billet de blog
Habiter
Les humains ne sont pas les seuls à « habiter » : pour les animaux aussi, c'est une préoccupation. Sous la pression économique, les humains n'abandonneraient-ils pas la nécessité d'«habiter » pour se résigner à « loger » ?
par Virginie Lou-Nony