’Atelier du silence’ de Jean d’Amérique. À la Nuit, Fureur poétique

« on m’a cueilli comme une mouche / avec ce qui fuit des mitraillettes »

       « courant théâtre / qu’on liquide marges / pour hisser la Seine en seule actrice / démarche à fonds perdu quand déplace jusqu’au / Bassin Bleu / à sonder pierres autour / on côtoie chutes profondes / dire ça rien encore / plus dures ruissellent d’autres ondes / Méditerranée sans ciment / « pays tiers » rivés au naufrage légal / ou notons / loin du pont d’Avignon que survolent voix et hanches / qu’à Port-au-Prince pour sentir vie / il faut couper ponts entre bouches et Bois-de-Chêne qui somme chant entre corps et déchirure élue danse / méfiez-vous de ces ponts / espoirs couchés dans un cantique décharné / bloc humain coulé bas / l’eau dit-on a coulé sous les ponts / sans doute celle douce / vu couteaux sous aube / Sahara près les veines / pupilles à amplifier rivières / sous les ponts ce qui se passe relève / d’un nom plus tragique que l’absence / d’amants dessus »
        Au Bal des pendus, toujours les mêmes. La ravine serpente dans Port-au-Prince, tueuse patiente, reptile friand de gueux. Les alluvions s’accumulent là-bas comme les échoués des dessous de ponts ici. Invisibles, les deux. Son quota de vies aux prochaines inondations pour l’une, sa foule de rêveurs déçus sans visas ni bouées pour l’autre. Tenez-vous loin de la scène, vous gâchez le paysage ! Une chanson enfantine plus tard et déjà les aménagements possibles ne le sont plus, ni ici ni là-bas : on n’a plus envie; âmes minérales. La déception est grande, sans doute, mais il ne fallait pas suivre les mornes. Vertige : le bassin n’est plus clair, les eaux partout se troublent. Plus assez d’humanité pour lancer de nouveaux ponts : plus de traverses, encore moins de remontées. Entre souvenirs des pays quittés, des promesses trahies ou sous l’effet des pièges de la rue sauvage - qui les avalera tous, tous jusqu’au dernier - les sangs exilés s’échauffent, les pupilles abandonnées se dilatent. Ils n’auront plus à nager, sous les ponts parisiens mais, même sur le bitume couler est possible. Finiront peut-être en alluvions, cris arrachés brefs et ignorés, créoles, français, africains, polonais, syriens mendiants, mappemonde tristesse, magma enfin mélangé, langues inaudibles, chuchotements dérangeants, dépôts inutiles, après avoir pourtant survécu à tant de tempêtes. Sous les ponts beaux, soudain, un vent glacial. Sous les ponts triomphants, là, la poésie riche, complexe et déchirante de Jean d’Amérique. Ville lumière ? Bah ! Ici aussi les yeux se détournent, les marges ennuient : malheur aux claques-pain. Sous les ponts les charognes sentent et les dorures de l’empereur russe, clamsé depuis longtemps, n’y changent rien. Ils ne donnent plus le change, laissent les alexandrins aux poseurs d’en haut. Tous les ponts devraient être renommés Massacre, même le poète-soleil penché par dessus la balustrade, hésitant, a le goût de la boue acier en bouche; même les amoureux ont perdu leurs cadenas. Ils sont accrochés sous les ponts, désormais, ceux-là. C’est la Grâce c’est la Disgrâce, la Disgrâce ou la Hargne

 © Josué Azor © Josué Azor

« un oiseau ne fait jamais la queue / pour ouvrir le ciel » et Jean d’Amérique ne demande pas tampons pour être autorisé à écrire. Au bal des pendus, certains ont donné. ‘Tampons’, les administratifs que l’époque aime tant pour décider des existences. « passeport invalide / je trace route du sang des règles / entre mes jambes discorde / la déraison coule à flot »
Certains « font des livres / rien que pour tourner la page / ma main au feu ils ne savent / l’adresse d’un seul volcan » Lui a père et rejeton en héritage, l’ouverture se fera en brisant les chaînes (« dans nos archives stèle attentive à l’éternité »), les hommes masqués et les secousses il connaît : le feu ne s’éteindra jamais, il se ravive, même, « animal ténébre », fils du volcan, face à une union mépris, « reliée à la ferme idée d’un bloc » Étonnant d’ailleurs comme souvent dans la poésie et la littérature haïtiennes, les géniteurs sont si absents alors que les dictateurs, eux, imposent si fort leur virilité à coups de matraque. « voici jusqu’à l’os asséchée ma langue et ma bouche bétonnée tel ciseau déchu face à la pierre : de ma pensée-forêt, dévastée, nul fruit à tresser vent. » Pierre / ciseau : gagné, perdu ! Tout était si simple, alors. L’enfance affleure et au détour d’une omelette, la mère. À qui finalement cette merveille de recueil est réellement dédiée. Les villes en fumée (« je défie Ghouta / de pointer une seule herbe fraîche / ou Gaza / ou Alep / toutes ces villes / mariées de force au soir des os / grises sans le vouloir »), les courages embastillés ( Gougueder, Hikmet,  Erdoğan, Dominique, « on m’a cueilli comme une mouche / avec ce qui fuit des mitraillettes ») mais, pudiquement, récurrent, cantique poétique, rage folle portée par un accent créole fier, prête à se révolter contre toutes les injustices d’une planète fiévreuse : mère disparue.

« mère embrasse la mort / que devient la langue maternelle / certains enfants / la cherchent toute une vie / à l’académie du lait amer »

À la recherche de son pays propre, sentant que tout porteur de mémoire haïtienne qu'il est il doit se détacher, un peu, trébuchant, chancelant, porteur de mille désespoirs globaux, de millions de morsures roquets, Jean d’Amérique avec ce recueil exigeant, bouleversant, énergie se jouant de la syntaxe et du sens pour mieux faire surgir la vérité à vif des pensées, est en passe de le trouver. L’encre est sa demeure et qu’importe les cloches (« quelle insulte les cloches et leur raison / s’en retrouve blessée ma chaussure sans paire / jambe rejetée de toute ligne »), le poète en plein doute nous montre une voie certes intime mais furieusement pertinente, inspirante. Même en ignorant la Saline et l’urgence (la réalité d’Haïti, et c’est faute), une invisible étreinte apparait, tripale, après plusieurs lectures attentives. Lecteur et poète semblent enfin se comprendre, hésitent maintenant entre lever le poing rageur ensemble et s’enlacer fraternellement. 

« touffue / de signes / orphelins / l’image / rumine / transparence / chaque / mot / décèle / un archipel / soluble / dans les / hautes / enfances »

 

— ‘Atelier du Silence’, Jean d’Amérique, Cheyne éditeur —

    (une préface somptueuse de Jacques Vandenschrick qui nous donne des clés précieuses pour aborder cet ouvrage exigeant) 

    (également : la très très belle approche d'Aminata Aidara dans 'Africultures' : "Au poème de révéler page blanche")

 

* voir aussi : - ‘Nul chemin dans la peau que saignante étreinte’ & - ‘Cathédrale des cochons’ & - ‘Plumes haïtiennes

Texte également publié sur le site de poésie d’aujourd’hui ‘Terre à ciel’ 

Le site du talentueux photographe haïtien à l’œil énigmatique et sensuel Josué Azor 

 

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Deci-Delà

 

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