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Billet de blog 22 mars 2022

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Elle leur dira dans la prairie, Danièle Saint-Bois sans philtre. Troubles tropismes

« Et la plume de Danièle Saint-Bois, plus vive, piquante, sensuelle et cruelle que jamais, de retourner sans pitié dans cet ouvrage épileptique guidé par l'urgence, passionné et à vif, les terres amoureuses et littéraires, les friches créatrices, les jachères oubliées mais encore pleines de sève, de désirs »

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

© Marinka Masséus


   « Quand ils seront là et qu’ils n’y seront déjà plus, elle les connaît, ils sont heureux d’arriver, pressés de repartir, la tête ailleurs, loin, si loin de leur prairie, de ce polar qu’elle n’écrira pas, de ce qu’elle fait, ne fait pas, de la dépression qui la ronge encore, ça, c’est sûr, ils savent la reconnaître, il faudra qu’ils en touchent deux mots à son médecin, elle relira sa lettre à Alberto et elle la supprimera peut-être. Comme les autres. »

  Comprendront-ils ? L’écouteront-ils seulement, ses enfants grandis, aimés ? Peut-être n’entendront-ils même pas, trop occupés à tenter d’incarner à la perfection le rôle à chacun dévolu (ou qu’ils imaginent attendu d’eux). Celui de l’aîné impatient, celui de la cadette bienveillante, de la belle-fille polie, un peu détachée (quel est son nom déjà, à celle-là ? Rha, sur le bout de la langue pourtant), celui de l’ancien mari fatigué (quelle idée ont-ils eu de l’amener, lui ?) Des gens chics, installés, toubibs s’il vous plaît, tous réunis dans la maison familiale par leur vieille mère écrivaine. Carte postale. Clic, clac. Jambon de Bayonne, melons juteux et piment d’Espelette. Ça va, maman ? On ne te donne pas trop de travail ? Je t’aide à quelque chose ? Dans la prairie, la nappe bientôt. Les deux félins en planque, car trop de bruit, trop de monde soudain. Un dimanche à la campagne : Bertrand Tavernier, es-tu là ?

Elle leur dira dans la prairie 

L’usage de la parole 

[Espace. Sauvegarder]

La benjamine ne sera pas au rendez-vous, la benjamine a disparu depuis longtemps, volatilisée un beau matin. Sac sur le dos, elle ne s’est pas retournée, a même abandonné la moto. Jamie a refermé la porte de sa chambre d’adolescente, elle n’y est jamais revenue. Pas de message, nulle explication. Aucun signe de vie depuis.

Elle sera là, bien entendu : son obstinée absence sera une présence en soi. 
Les réunions familiales ont ceci d’uniques qu’elles métamorphosent, inconsciemment ou non, chacun de ses membres en acteur. Réinvestir sa peau dédiée, retrouver l’affectation délivrée (quand ? Par qui ? Il y a si longtemps...) pour s’assurer de la paix du rendez-vous. De l’équilibre si fragile, parfois trouvé après plusieurs années sous haute tension, entre ces gens qui se sont vus grandir, vieillir, vivre, qui pensent tous si bien se connaître, s’influencer. Les clans, derrière les verres qui tintent, les éclats de rire, sont toujours affaire d’atticisme. 

Paroles, paroles, paroles’ chante au loin une Dalida pas dupe mais déjà prête à rendre les armes, divine chevelure en mouvement.

Enfance 

[Effacer]


Tu te souviens où tu as rangé le vin ? Elle n’y pensait pas du tout alors, la mère. La mère lettrée, elle avait plutôt des citations d’Anton Tchekhov en tête lorsque sa fille avait cru décrypter son air inquiet, forcément lié pour elle à un quelconque problème domestique. 
« Vous m’avez connue femme de votre père absent, silencieuse et planquée derrière une petite table sur laquelle une machine à écrire jouait durant des heures la même rengaine saccadée. Vous m’avez connue explosive et secrète. Injuste, épuisante. Vous m’avez connue de trop loin, orpheline de mon enfant, vous ne savez pas, vous ne savez rien. Moi non plus je ne sais rien. Je ne sais pas pourquoi j’ai réussi à oublier Jamie, pourquoi je n’ai plus souffert, pourquoi je n’ai pas hurlé jour et nuit, pourquoi j’ai accepté cet enfer. Pourquoi je lui en ai voulu, tellement. Et pourquoi je l’attends encore. Alberto aussi m’a fait une sacrée vacherie. Je dois vous parler d’Alberto. Qui ? Quoi ? Ils échangeront des regards furtifs, de ces regards qui semblent glisser entre les gens sur des fils invisibles avec leurs sous-entendus teintés d’indifférence ou brillants d’ironie. Ils ne soupçonnent pas, ils ne savent pas qu’elle possède un détecteur de foutaises, de promesses qui ne seront pas tenues; qu’elle a développé, involontairement, une science des regards qui lui permet de voir dans un battement de cils une tempête qui vient. Dans un reflet de l’iris une lassitude, un ennui, une attention polie, ou distraite. Ils ne savent pas qu’elle capte tout. Qu’elle voit ce que les autres ne voient pas. Qu’elle entend ce qu’ils ne disent pas. Qu’elle devine leurs mensonges, leur désintérêt, et mon Dieu, comment jouer l’imbécile qui ne voit rien, qui ne se doute de rien ? Elle sait, elle y arrive. Elle trouve des excuses à ceux qui ne se souviennent pas de ce qu’elle leur a raconté deux jours auparavant. Elle s’efforce de ne pas les froisser. Elle ne martèle pas sèchement je vous l’ai déjà dit je ne sais combien de fois mais vous n’écoutez pas ! Bien que hochant la tête d’un air entendu vous n’écoutez jamais. Rien ! Votre regard s’égare d’un côté à l’autre, plus rien ne s’introduit dans vos oreilles, vous folâtrez, souriant, acquiesçant, quand il faudrait vous récrier. Émettre une exclamation horrifiée. Au lieu de quoi vous souriez en regardant discrètement votre montre. Bon, c’est clair, n’est-ce pas ? Rien ne lui échappe et bonne poire elle vous laisse croire qu’elle est dupe. »

L’ère du soupçon 

Les enfants chics et comme il faut ne sont en fait pas encore arrivés. La narratrice, que Danièle Saint-Bois prénomme simplement Elle (vie de femme retrouvée), enchaîne les scenarii de leur débarquement dans la grande maison vide à sa demande, grande révélation oblige. Elle les enchaîne sur le même rythme qu’elle écrit des lettres virtuelles, assassines ou romantiques, à Alberto.

[Enregistrer] [Brouillon] [Non, corbeille]

© Marinka Masséus

Alberto. Vous souvenez-vous de mon escapade à Biarritz ? Non, je n’y étais pas avec mon amie Paulette, comme vous l’avez cru.

Alberto. Dernière histoire d’amour, sans doute, pour cette auteure dont les absences répétées inquiètent l’entourage. Check-up complet, R.A.S, même le cervelet fait encore bonne impression. Pourtant, oui, les noms et les mots lui échappent de plus en plus. Le bouquet, pour une écrivaine ! Les heures s’écoulent parfois sans qu’elle se rappelle par quoi elle les a remplies. Écrira-t-elle encore ? Se confrontera-t-elle encore à l’immensité du rien, de la page vierge à remplir ? Vieillir est un naufrage, disait l’autre, et Elle déteste les signes du temps qui triomphe. Tout a déjà été dit et pourtant, Sisyphe plume en main, il faudrait bien tout reprendre. À nouveau. Car d’Alberto, elle n’a pas parlé.

Et si ce désintérêt pour le quotidien, de plus en plus marqué, était les prémices de la dépression ? La sénilité attendra, la dépression serait presque un moindre mal. Dame Saint-Bois aime l’humour vachard (passage à se tordre sur le port maladroit du legging, lignes féroces sur les nouveaux révolutionnaires du genre) et ne s’épargne jamais. Pas plus qu’elle n’a pitié du milieu littéraire français dans lequel elle navigue discrètement mais imperturbablement depuis plusieurs décennies.

« Elle connaissait ses limites, ses lacunes, son inculture philosophique, limites qui lui avaient été très tôt imposées par un destin défavorable. Limites merveilleuses qui la préservaient toutefois d’aller briller auprès de ses consœurs aux abondantes chevelures dans des cercles pompeux, par des phrases bien jolies sur des livres bien polis [...] suffisamment moche [le livre] pour servir tôt ou tard de cale à un pied de la commode. Rien ne se perd tout se recycle [...] Des bouffeurs de papier mâché et remâché par tout ce que la corporation des prémâcheurs de ‘notes de l’éditeur’ comporte d’écrivains ratés [...] On peut se demander, et elle se demande souvent, pourquoi il n’y a pas plus de suicides d’écrivains français de nos jours... en faisant le ratio entre le nombre de livres publiés et le nombre de succès, logiquement les cas désespérés devraient être légion et engendrer un nombre non négligeable de passages à l’acte. Tout écrivain normalement constitué a pensé, pense ou pensera au suicide, mais tout le monde n’a pas la chance de s’appeler Virginia Woolf, Romain Gary ou Richard Brautigan. Je ne sais pas si Nathalie a songé au suicide, en tout cas elle a toujours été plus ou moins dépressive, souvent le "cafard [...] lui tombait dessus en début d’après-midi". Il est mauvais celui-ci. Bien pire que celui du soir. »

Une autre écrivaine (le lecteur reconnaîtra Catherine Vigourt) tente bien de la distraire, de la motiver, de l’éloigner des sables éprouvants engendrés par l’ouragan Alberto, via des échanges passionnés à distance sur le web. Mais le prénom à consonance méditerranéenne de revenir la hanter sans pitié jusqu’à l’obsession. Alberto, Alberto, Alberto.

Une douleur blanche’, de Jean-Luc Marty, exquis prodige de l’épure, lui donne envie d’abandonner son projet de polar (la suite de ‘La fille du troisième’, probablement. Réel et fiction, fiction et réel brassés) pour, peut-être, s’essayer comme le beau vadrouilleur aux yeux limpides à l’écoute et à la transcription de la sous-conversation.

Sarraute planquait-elle sa vodka ? Une lampée ne serait pas de refus, ma précieuse Natalia. On en gardera même un peu pour Marguerite, ta meilleure ennemie; ta plus grande admiratrice. 

© Marinka Masséus

« Mon espoir est sans espoir, presque sans douleur, une zone blanche. "Une douleur blanche". Je t’ai parlé du livre de mon ami Marty... Quel beau titre et quel beau livre. Quand tu crois l’avoir oublié... tu sais que j’oublie... que les jours sont constitués d’épisodes de pertes et de retrouvailles ! donc quand tu crois l’avoir oublié, de lui-même il revient vers toi... Une douleur blanche, ça fait mal parfois comme une colère noire. »

[Espace]

Alberto. Quelle idée ce prénom, aussi ? Elle ne peut décidément jamais rien faire comme les autres. Car Alberto est une femme, une scientifique quadragénaire qui n’a pas trouvé mieux que de se choisir un pseudo masculin sur Twitter. Alberto est venue commenter ses publications et ses livres sur le réseau du piaf bleu. Elle est restée figée devant la perfection de cette bouche visible sur la photo du profil inconnu. 

Tu ne t’aimes pas 

« Allez dire à vos enfants qu’une femme vous a aimée, a poli votre corps et vos chairs offertes, abasourdies comme si elles avaient des neurones, et exultantes comme elles ne savaient pas pouvoir l’être. Qu’une femme a rempli votre bouche de sa langue et que ça vous a bouleversée, que sa langue était douce comme une framboise, glissante, envahissante, étonnante, oui, Alberto a effacé le temps et en ce lieu, sur la mer de douceur et d’orages, il n’y avait plus qu’un corps, sur lequel le ciel bleu aurait pu s’effondrer par la fenêtre taillée dans l’azur des mouettes, Alberto lui a appris que rien n’était compliqué dans l’amour fait et à faire, que le désir avait l’âge du monde et que son âge n’était pas un obstacle sur le chemin du nirvana. »

Est-elle ici, la révélation qu’Elle veut faire à sa descendance ? Elle a aimé, aime jusqu’au déraisonnable (antinomie, évidemment), une femme. Non, la révélation n’est pas là. Ses enfants bien proprets ont souvent des airs de nouveaux bourgeois coincés, songe-t-elle, mais tout de même : pas de quoi en faire un drame.

disent les imbéciles 

« Elle leur dira dans la prairie comme je suis heureuse de vous voir enfin. Mais il est fort possible... oui c’est fort possible, il se peut que cette fois on n’y aille pas... Si un orage soudain et brutal et long, interminable comme tout ce qui nous sépare du bonheur... non, on ira, on mettra des bottes, des cirés de grand large, on écoutera la pluie fine faire ploc, ploc sur nos capuchons et je vous dirai mon bonheur et ma peine. On ira. »

Alberto. Alberto, en plus d’avoir trente ans de moins que moi, est bipolaire. 

Comment ? Vous connaissez ? Non, vous ne connaissez pas. Rien. Médecins ou pas médecins. Vous ne savez pas la réalité qui se cache derrière ce terme pas si désagréable à l’oreille. 

 Alberto, prisonnière de sa maladie qui la fait passer de la caresse au courroux sans préavis, elle l’épuise, votre mère qui pensait pourtant en avoir vu d’autres. Disparaissant, la chassant de ses réseaux sur un coup de tête, réapparaissant sourire innocent aux lèvres. Jeter, prendre, fuir, réparer. Annihiler. Attendrir. Recommencer. Sans fin. Selon ses besoins propres, selon les phases cliniques de son état.

Vous les entendez ?

« D’autres qu’elle se seraient enfuies dès les premiers revirements et sautes d’humeur inexplicables et si blessantes. Pourquoi pas elle ? Pourquoi acceptait-elle que cette femme qui avait voulu la toucher, qui, n’osant prononcer les mots d’un désir impossible, les avait écrits comme on écrit quand on a peur de la sonorité des mots, qui avait écrasé son corps sous le sien, qui avait écarté ses jambes, ses bras, ses lèvres, qui avait soulevé sa taille, sucé la pointe de ses seins, qui l’avait fait gémir crier pleurer sangloter rire supplier prier, cette femme à qui elle ne demandait rien, qui était venue à elle, qui l’avait cherchée à la limite exaspérante de ses dernières années, qui lui avait offert l’émeraude de ses yeux, le tendre duvet de sa peau, la fermeté de ses seins, sa bouche et sa langue et l’absolu désir de possession et d’offrande, ce rêve d’éternité, d’un paradis enfin entrevu, donné, perdu, cette femme qui l’avait épuisée, lui reprenne tout d’un coup, comme on confisque un jouet pour punir l’enfant récalcitrant, ou, comble du sadisme, qui n’a rien fait d’autre qu’exister, qu’elle l’ignore carrément comme si elle n’était pas là ? Personne. Quantité négligeable. Invisible. Rien. Moins que rien parce que rien, c’est au moins un mot ! C’est quand il n’y a plus de mots pour dire les choses que tout est terminé. » 

[Espace]

© Marinka Masséus

Les chats n’ont pas réapparu. Leur instinct les aura prévenus. Si Elle voulait, ils ont des colliers connectés, géolocalisables...

Jamie non plus, elle n’est pas revenue.

Alberto et le philtre d’amour introuvable. 

Les enfants et les filtres perpétuels.

Après tout, elle n’a rien à leur dire ! Cette histoire lui appartient. L’idée d’annuler la journée lui vient. 

Mais l’écrire, alors ?

« D’ailleurs, qui aime les souvenirs des autres ? Les photos des autres, les vacances des autres ? Ces autres qui racontent des histoires importantes pour eux et qui ne nous font ni chaud ni froid, qui la plupart du temps nous ennuient profondément. On se demande comment on peut lire ces mêmes histoires racontées par des écrivains. Eh bien, je vais vous le dire : ils ne racontent pas seulement leur histoire, le journal de leur expédition en Patagonie, ils racontent l’art d’écrire, la vie du langage, les errements, les précipices, les doutes, les gouffres, les naufrages, les bouées de sauvetage, les erreurs de syntaxe, la grammaire parfois massacrée pour la bonne cause, les erreurs, les terreurs. Celles du monde et celles qui les habitent. À travers leurs personnages, ils racontent leur vie, et la nôtre, à travers leur vie et la nôtre ils s’emparent des personnages et des décors, ils n’inventent que ce qu’ils savent. Rien. On n’invente rien jamais. »

Pour appuyer et enrichir cette idée que tout a déjà été dit mais que le tout passé nourrit le tout présent que les références littéraires, musicales et cinématographiques abondent dans ce roman aussi intimiste qu’haletant, électrique que construit, de Brigitte Fontaine et Areski (‘Comme à la radio’) à Jean Racine (‘Andromaque’), du Goût des autres d’Agnès Jaoui au Pont Mirabeau de Guillaume Apollinaire, de Duras, (sublime, forcément sublime) à Nathalie Sarraute qui se voit dédier de magnifiques lignes :

« De quoi sera faite son âme. Pas une de ces formules interchangeables : entrée, plat, dessert. Non merci, j’ai pas faim. Bandez-moi les yeux et poussez-moi dans le vide ! Il faut sauter. Sinon à quoi bon ? À quoi bon sacrifier un arbre pour conter fleurette au premier venu ? Ce postulat sortit renforcé de sa récente lecture de la biographie de Nathalie Sarraute qui apporta de l’eau à son moulin. "[...] Elle n’eut jamais - et ne voulut jamais - une simple formule à reproduire, chaque livre représentait un nouveau départ." Et ceci, qui lui ressemblait tellement qu’elle aurait pu l’écrire : "J’ai toujours l’impression d’errer à l’aventure dans la solitude, sans soutien, je m’avance, je ne sais où."

  Nathalie Sarraute était une vieille connaissance.

  Au début, quand elle avait commencé à la fréquenter, animée par un désir de découverte, elle n’avait rien compris. Qui parlait ? De qui ? Pourquoi ? De quoi ? Quel livre avait-elle lu en premier ? Le Planétarium ou Les Fruits d’or, elle ne sait plus. Portrait d’un inconnu, peut-être. Martereau ? C’était donc ça le Nouveau Roman ? C’était tellement différent de tout ce qu’elle avait lu jusqu’alors. Chirurgical. Et intense. Épais comme une purée de pois et cependant limpide, limpide et gorgé d’humour comme son théâtre qu’elle découvrit plus tard. Écrire, c’était ça aussi. Elle avait à peine plus de vingt ans, elle écrivait comme un chien fou déchiquette une balle de chiffon; tout sortait en désordre, en lambeaux. En musique. Chez Sarraute, tant d’ordre, de points et de virgules, de tirets, elle bloquait, s’écorchait sur des phrases pourtant parfaitement compréhensibles, sans doute avait-elle peur que le texte ne veuille pas d’elle, l’autodidacte qui ne connaissait pas le sens du mot qui désigne ceux qui apprennent seuls, qu’il la rejette, qu’elle ne soit pas à la hauteur, elle abandonnait en cours de route, fatiguée de gratter la surface des pages qui ne laissaient toujours pas voir l’intérieur de la matière; à peine la couche superficielle, la peau, un petit bout d’épiderme. Dans ce monde-là il n’y avait pas, ou peu, de chair et cependant, c’était un monde vivant. Elle se souvient de son attirance et de ses refus devant l’obstacle, de ses interrogations, des efforts déployés pour comprendre par quel processus de pensée on en arrivait à écrire de tels livres, le pourquoi, le comment et l’aboutissement; elle soupçonnait un monde littéraire qui lui était jusqu’alors inconnu et dont il fallait percer le mystère. Elle n’y était qu’à moitié parvenue.

  Et puis, il y avait surtout son impatience maladive devant les livres comme devant la nourriture, qui la poussait à lire sans lire, à tout avaler d’un coup du premier mot au dernier, de la première bouchée à la dernière miette, c’était son exaspération devant les choses, les objets, les tâches à accomplir, boucler tout ce qui devrait l’être, nettoyer, éliminer les obstacles entre elle et elle. Elle avait le droit, non, d’en finir avec tout ce qui la séparait d’elle-même ? Sarraute, pourtant, elle la reprenait, y revenait encore et toujours par petits bouts depuis des années, pages lues et oubliées, relues et encore oubliées. Cependant, elle en avait extrait l’essence, l’huile essentielle. Une goutte suffisait à renouer le dialogue secret. »

 Alberto. Sa sensibilité, sa finesse, sa singularité. Ses phrases pointues comme des poignards, comme des griffes de tigresse, mais dont Alberto ne mesurait plus la puissance lorsque ses humeurs l’emportaient. Son indifférence aux dégâts de l’âge. Son indifférence, aussi, au sentiment d’abandon ressenti par Elle lorsque la maladie la poussait à partir quêter, ailleurs, cette solitude nécessaire à l’apaisement de ses angoisses, incontrôlables. Elle, elle résistait d’autant plus que ces vagues imprévisibles, à la direction changeante, lui permettaient de se sentir encore vivante. Femme. Malmenée mais aimée, par bribes. Autant que l’état de la belle Alberto le permettait. 

Histoire d’amour à trois.

Et si, finalement, plus que les détails de son aventure volcanique et secrète, elle était là la seule révélation qu’Elle souhaitait faire à ses enfants :

« Vous savez, je suis une femme. Une femme toujours vivante. L’âgisme et les jeux de rôle pour rassurer les adultes immatures me tuent autant que le sadisme de mon dernier amour. »

[Sauvegarder]

L’écrivaine Danièle Saint-Bois © DR

Une révélation encore plus déstabilisante, malgré sa fausse simplicité, après la période que nous avons tous connue avec le confinement, que Danièle Saint-Bois appelle ‘Le grand enfermement’, lorsque les égoïsmes exacerbés, les braillements contre ‘les vieux qui nous privent de vie’ voire les appels clairs à l’eugénisme ont révélé l’idée à la fois puérile et condescendante qu’ont beaucoup sur les personnes auxquelles ils envisagent sans gêne ni honte d’appliquer une date de péremption

«  Et puis quoi, pieds nus dans l’herbe fraîchement arrosée c’est le meilleur de l’éternité, c’est la sensation à emporter. »

Elle aime, Elle souffre, Elle vit.

[Enregistrer]

Et la plume de Danièle Saint-Bois, plus vive, piquante, sensuelle et cruelle que jamais, de retourner sans pitié dans cet ouvrage épileptique guidé par l'urgence, passionné et à vif, les terres amoureuses et littéraires, les friches créatrices, les jachères oubliées mais encore pleines de sève, de désirs. 

[Publier]

— ‘Elle leur dira dans la prairie’, de Danièle Saint-Bois, ed. Mialet-Barrault (nouvelle maison, créée par ses éditeurs historiques chez Julliard, aventure suivie par l’écrivaine)  

* voir aussi : ‘La fille du troisième’, de Danièle Saint-Bois : Sappho et Eros sortent les flingues (enquête d’amour) 

* dans toutes les bonnes librairies, dont Les Mots à la Bouche Paris 11 

Photo de couverture : cordialité de © Catherine Vigourt

                                 — Deci-Delà — 

 Illustrations : Marinka Masséus, Sony World Photography Awards 2019, photographe néerlandaise, série Silent Voices - L[G]BT Iran

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