«Le Silence des Horizons» de Beyrouk : sables émouvants

Hommage d’un grand écrivain fils du sable aux contes ancestraux, aux djinns, aux visages nomades burinés par le temps et les luttes. Mais aussi alerte certes brillante mais de la dernière chance pour un monde menacé

 © Oumar Ball © Oumar Ball


      « Avant de retrouver Lachgar   
Tu graviras d’abord Leegal et ses roches acérées,   
L’oasis de Titrin, tu la verras au loin,   
Tu continueras ton chemin sans te retourner  
Et tu apercevras les dunes d’Aranatt     
Dorées mais dures à traverser   
Tu iras à l’est pour les contourner   
Et en face de toi s’offriront les gorges   
d’Amendel »

Poème pour s’orienter dans les étendues sans pitié, poème effacé : il faudra payer le prix de l’oubli.

La Mauritanie, pays de tribus grand comme deux fois la France, voisin du troublé Mali (actuellement en proie à la folie des djihadistes), pays des griots, de l’oralité et du million de poètes, pays hybride partagé entre son arabité et son africanité tracé à la règle par les colonisateurs mais aux mythologies encore multiples (peule, soninké, wolof), traditions poétiques et langues mêlées (arabe, pulaar, soninké, hassaniya, française) avec le Sahara comme point cardinal, point d’union. Ce géant qui déborde, se moque des frontières humaines, domaine de toujours des Bédouins et de leurs troupeaux, gardiens de la mémoire des sables, des oueds et des cités perdues.
L’œuvre de l’écrivain mauritanien Beyrouk (qui se décrit comme francoscribe plutôt que francophone) se concentre, depuis ‘Et le ciel a oublié de pleuvoir’ en 2006, sur ce désert-identité, sur ses peuples, ses contes, les mystères de ses dunes, comme si l’auteur s’était donné pour mission de sauver ce patrimoine, ces modes de vie menacés par une modernité brutale et par la main wahhabite des pays du Golfe qui touche et écarte d’un doigt lent mais sûr le tolérant soufisme mauritanien.

« Ces lueurs qui maintenant s’affadissent, elles vont d’abord s’embrunir avant d’être submergées, demain, par les rougeurs du soleil, l’humanité se réveillera vraiment et se regardera alors. N’aura-t-elle pas honte de ce qu’elle a été ? »
 © Oumar Ball © Oumar Ball


L’uniformité - l’époque en est friande - voilà bien le danger. Les pions s’avancent, la jeunesse oublie et se tourne vers les chimères occidentales ou les abysses intégristes tandis que les nomades sont enjoints de regagner les villes et d’abandonner les traditions séculaires : besognes ingrates et misère les y accueilleront. Car des castes honteuses, peu parviennent à s’extraire. Les grandes familles de Maures blancs (Beïdhane) dominent vie politique et économique tandis que les Négro-Africains et les Haratine (Maures noirs) subissent un mépris non-dissimulé. Contrairement au Maghreb, la culture berbère doit y subir un complexe intrigant et une arabisation à marche forcée qui au final la réduit à son expression minimale.
Le Silence des Horizons (tous les livres de Beyrouk) doit s’aborder avec ce panorama en tête pour ne pas en rater l’essence et les subtilités. 


« Puis, à sa grande surprise, il découvrit que les Terriens ne parlaient pas, ils avaient seulement des milliers d’images collées dans leurs cerveaux et leurs rétines et ils y faisaient adhérer des sons, des mots dénués de toute profonde signification, auxquels ils ne réfléchissaient pas, et qui sortaient de leurs gosiers, pas de leurs cœurs, ni de leurs esprits.
Omom erra longuement dans les cités d’aujourd’hui, il alla dans toutes les grandes métropoles, il vit l’orgueil qui habitait les gens, les mauvais djinns leur avaient insufflé l’orgueil qui leur faisait oublier la vie, ils construisaient des choses immenses comme des miroirs où ils se regardaient et se glorifiaient, même la richesse n’avait pas de sens car ceux qui l’avaient en possédaient tellement qu’ils ne pouvaient en dépenser que quelques miettes pendant que le reste flattait leur ego, les pauvres restaient pauvres, non parce qu’ils manquaient de tout, mais parce qu’en eux la tentation creusait des angoisses et des conquêtes inassouvies. Les pays riches s’étaient entourés de citadelles gardées par des milliers de gendarmes, de militaires, de fonctionnaires, de marins. Et au-delà des murs, les vrais pauvres, les peuples bannis, mendiaient un droit de passage et regardaient vers un Occident qui, lui, regardait ailleurs. Les nantis des pays pauvres, eux, avaient parfois droit de passage, ils étaient d’ailleurs fort utiles : ils aidaient à contenir le flux des misérables qui allaient se noyer dans les eaux saumâtres qui séparaient de l’opulence, ils étaient eux-mêmes très opulents, et ils s’efforçaient obstinément à paraître ce qu’ils ne sont pas, ils méprisaient leurs cultures, ils copiaient dans des pantomimes grotesques les us, les coutumes et les baragouins des peuples qui étaient libres et riches. Omom visita les temples, les églises, les mosquées, la foi n’emplissait plus le cœur des gens, et ceux qui croyaient fortement l’avoir prenaient parfois le sentier sinueux des vaines certitudes ou celui sanglant des haineuses utopies. Omom se promena longtemps sans nullement pouvoir s’adresser à quelqu’un, sa machine qui avait pu parler avec la jeune bédouine ne savait pas démêler le langage des cités. »

Omom n’est pas le personnage principal de ce roman qui chevauche l’enquête et la fable philosophique (deux synonymes). Il est un gentil djinn inventé et conté aux enfants du bivouac par le fils. Le fils, le fils de l’assassin, meurtrier du cheick, chef spirituel et religieux adulé abandonné sans eau ni espoir au milieu du désert plusieurs années auparavant. Le fils de l’homme dont l’absence irrigue le récit. 

« Ne suis-je pas moi-même fils du néant ? Mon géniteur a été rayé de la liste des humains. »

 © Oumar Ball © Oumar Ball


Comme rattrapé par la main du destin qui lui murmure "mauvais sang !", lui aussi vient de commettre un crime : il a étranglé Raya la fille du cheik, jeune femme libérée, sûre de son rang. « Je suis la fille de Cheik... après tout. » Comme pris de folie, le jeune homme s’est saisi de son cou à ces quelques mots et a serré, serré.


L’histoire se répète, nulle échappatoire pour les damnés.


Déjà dans ‘Parias’, l’ombre du féminicide planait. Beyrouk aime décidément pousser le lecteur dans les zones d’inconfort. 

Gratter les masques, chercher la lumière, ne pas se contenter des sentences définitives, des arrêts de la foule. Découvrir une vérité, même, pourquoi pas ?


L’homme paniqué a gagné le Sahara, rejoint son ami Sidi, guide touristique qui s’apprête à entraîner ses clients occidentaux au fin fond du désert. Il ne lui révélera pas son terrible secret, ni à lui ni à quiconque. Le roman prend ainsi la forme d’une introspection guidée par l’urgence (avant la découverte du corps inanimé et la mise en branle du système policier, se rendre ou fuir ?) pendant le trajet tracé par Sidi pour ses clients à travers les dunes assommées par le soleil. Rongé par ses démons, par l’horreur de son geste et par le visage de ce père honni ou aimé (il ne sait plus) qu’il ne connaît que par une photographie vieillie, les traits de sa mère remariée, écrasée par la honte, de Fati son seul amour, qui l’a rejeté par peur de salir son nom (« elle aimait ce genre langoureux, silencieux, au pas lent et mélodieux, le griot effleurait sa tidinît et elle se dandinait sous le clair de lune, les bras en avant, au gré du rythme, la tête haute, orgueilleuse, marchant sur le bout des talons, le knou c’est la danse des princesses, elle aimait dire »), d’Ahmed le mari de sa mère, qui ne trouve l’apaisement qu’en étant indifférent à tout (« il n’a d’ailleurs jamais rien rejeté, il a accepté le monde entier en lui et il sourit à tout. En vérité, rien ne lui importe, l’univers peut sombrer il ne l’apprendra peut-être qu’au dernier moment, il n’écoutera les nouvelles du cataclysme que d’une seule oreille, si on l’y oblige »), le fils avance vers un horizon sombre, geôles et crachats, mort ou remords éternels.


Le fils ne trouve réconfort qu’auprès des enfants, lorsqu’il renoue avec la tradition ancestrale des contes. Le lecteur, lui, découvre un Sahara anciennement flamboyant et riche de vie mais désormais peuplé d’oasis et de cités asséchées, déchues.


Le Majâbat al-Koubrâ (‘la grande traversée’, l’espace vide où l’on ne fait que passer, invention de Théodore Monod tirée de son roman éponyme) semble surgir et pousser aux réflexions profondes sur le temps, le destin et l’orgueil des hommes.
Chinguetti, Tendaoua’li, Ouadane, Néma : autant de belles et fières qui ont sombré, balayées par les vents chauds, abondonnées aux caprices des hommes et désormais à quelques touristes en quête d’un zeste d’exotisme à glisser dans leurs existences balisées. 

« Je sais réciter mot à mot les phrases que Sidi débitera : "Cette cité a été créée au Xe siècle, elle était une oasis, un rendez-vous des pèlerins venant du Sahara et de l’Afrique et se dirigeant vers la Mecque, elle connut sa prospérité, elle comptait je ne sais combien d’ulémas, je ne sais combien de bibliothèques..." Je connais le moment, la virgule même où il s’arrêtera, où il regardera ses clients dans les yeux, où il baissera le ton avant d’élever encore la voix, et pour mieux les impressionner, il fera sortir, des tiroirs trop bien rangés du bibliothécaire, un très vieux livre écrit sur une peau de gazelle datant d’il y a mille ans, inutile parce qu’illisible, et une Bible oubliée là par un Israélite de passage, tout ça pour faire impression, pour que les visiteurs aillent, partout, vanter les mystères de Chinguetti. Ce n’est d’ailleurs pas très gentil pour la ville et ses habitants de si bien décrire les atours d’antan, c’est faire étalage de leur déchéance. »

Émirs du Golfe venant chasser gazelles et outardes avec leurs faucons hors de prix, abandonnant les corps, hécatombe et jouissance de riches. Réminiscences des jeux de l’enfance dans la casbah, dhama damier bédouin, crottes de chameaux et bâtonnets d’acacia. Les sons de l’ârdin et de la tidinît au milieu d’une palmeraie luxuriante, privée d’eau aujourd’hui. Cité personnifiée qui revendique sa singularité : « Oualata n’a envie de voir personne, des centaines de kilomètres la séparent des autres, et elle aime rester seule et s’admirer dans son miroir de sable, dans les dessins que portent ses murs et les enluminures de ses vieux livres. Et puis Oualata n’est vraiment pas une ville de chez nous, elle a tellement emprunté à tout le monde qu’elle ne sait plus elle-même ce qu’elle est, trop savante, trop coquette certainement pour nous-autres, prudes bédouins, elle a embrassé les beautés de l’empire du Mali quand celui-ci était grand, elle a tout pris aux Almoravides quand ils avaient encore une foi, elle a trompé les Marocains, les Arabes Maghil, les conquérants fanatiques peuls, les Oulad Mbarek, la tribu des Mechdhouf, tous croyaient qu’ils l’avaient conquise, mais non, elle les a tous trompés, elle leur a volé un peu, l’essentiel, et elle est retournée à ce qu’elle est toujours, Oualata, coquette mais dédaigneuse de ce qui n’est pas elle-même. »

l'écrivain Beyrouk © Arnaud Contreras l'écrivain Beyrouk © Arnaud Contreras


Splendides lignes, tableaux merveilleux et portraits fins accompagnent le périple du fils qui n’échappe pas à l’anonymat même ici dans le désert. Le nom de sa tribu provoque effroi et mépris, souvenirs pillards. Ses traits trahissent son ascendance, même aux confins du monde.

« "Tu dois être le fils de Barhoum.
Je crois d’abord avoir mal entendu.
"Tu ressembles étrangement à Barhoum, tu dois être son fils, répète-t-elle d’un ton lointain, faussement détaché.
- Tu le connais ? Tu l’as connu ? »

Douleur universelle, sans passeport et éternelle de celles et ceux amputés d’une moitié.

Était-il coupable, d’ailleurs, ce père souriant et plein de vie ? A-t-il abandonné le vénéré cheik dans le désert comme l’ont dit ses influents fidèles ? La vérité des actes seule ne compte pas : la puissance des accusateurs peut déstabiliser les balances d’une Justice obnubilée par le maintien de l’ordre social. 

Le doute s’installe, le fils chancelle.

Quel destin attend le fils assassin, ce conteur assoiffé d’absolu qui savait entendre les mots poètes avant de sombrer, à son tour ? Omom le bon djinn trouvera-t-il une parcelle de lumière à sauver sur cette planète aux sens perdus, sans reconnaissance ni spiritualité ? Il faudra pour le savoir suivre leurs pas sur le chemin de l'identité, s’immerger dans les pages de ce bouleversant roman comme dans les eaux apaisantes d’une oued, roman ode au Sahara et à ses peuples, à son histoire et ses secrets. Hommage d’un grand écrivain fils du sable aux contes ancestraux, aux djinns, aux visages nomades burinés par le temps et les luttes. Mais aussi alerte certes brillante mais de la dernière chance pour un monde menacé. 

« Il faut que demain revienne, et les couleurs du jour, et le sourire des gens et le soleil sur les joues des filles. »

 

 

— ‘Le Silence des Horizons’, Beyrouk, ed Elyzad — 

 

* voir également ‘Parias, de Beyrouk. Quand le désert recule’ 

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* illustrations : voir le travail de l’artiste mauritanien Oumar Ball (sculptures, peintures, dessins) sur son site 

                                                           — Deci-Delà

 

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