«J’ai dû vous croiser dans Paris»: les déambulations sensibles de Fanny Saintenoy

«Touches d’altruisme dans une cité que d’aucuns dépeignent déshumanisée, empathie alors que le temps n’idolâtre plus que la rage et les (im)postures et rappel de la diversité mais aussi des ressemblances qui, n'en déplaise à certains, nous unissent»

hipstamaticphoto-593159974-807054-1


   L’objet en lui-même fait sursauter : il est de toute petite taille. Broché, dessin apaisant en guise de cape (en période d’aigreur et de tensions XXL, ça dénote), doté d’une mise en page aérée mais pourtant son format est proche du poche, pensé pour se laisser transporter dans les replis de la veste, du jean, pour bondir du sac à main en toute occasion et mieux s’y réfugier (marque-page précieusement glissé) au premier dérangement. Comme s’il aspirait à la discrétion, cette discrétion certes à contre-courant de l’époque mais qui fait du bien désormais, non ? Facile à sortir lors d’un trajet en métro, dans une brasserie en attendant l’ami(e) retardataire (sans pour autant passer pour un poseur de terrasse), au bord du canal St Martin un jour ensoleillé en mode lézard-clopeur ou à l’arrêt du bus 147 qui s’obstine, celui-là, à ne toujours pas pointer son nez en dépit des affirmations des écrans (le 147, légende urbaine ?) 
Ingénieuse mise en forme de l’éditeur pour le dernier ouvrage de Fanny Saintenoy au délicieux titre ‘J’ai dû vous croiser dans Paris’ (chez Parole ed.), recueil de vingt-quatre nouvelles, vingt-quatre temps de pause dans la vie survitaminée de ses personnages, de regards tendres, vifs et fins sur le parcours de ces drôles de créatures qui constituent la faune parisienne.

image-2

 

image-1-1
 
image-2-1
Emportés par la foule... Au hasard des quartiers et des rues de la capitale chers à l’auteure, de Charonne à La Chapelle, du pont de Grenelle au parc Montsouris en passant par la Porte de Montreuil, patchwork d’atmosphères (comme disait l’autre) additionnées, apparaissent les fils intimes des existences au milieu du vacarme, du mouvement constant, de la toile gigantesque, de la toile de fer. Touches d’altruisme dans une cité que d’aucuns dépeignent déshumanisée, empathie alors que le temps n’idolâtre plus que la rage et les (im)postures et rappel de la diversité mais aussi des ressemblances qui, n'en déplaise à certains, nous unissent : Fanny Saintenoy se fait guide malicieuse et nous embarque dans une visite parfois enchanteresse par la légèreté de sa plume et parfois bouleversante (mince, l’histoire de ce père qui doit apprendre à nager me fait chialer en pleine rue. Non non, merci tout va bien, la poussière, probablement. Saletés de travaux !)

De la discrétion, donc, car il faut l’être pour observer le monde, pour saisir les intentions et les secrets derrière l’attention portée par cet homme cabossé à un petit garçon au « sourire de voyou romantique » dans le wagon. Ce n’est pas tant le morveux qu’il observe que son enfance à lui qui affleure sans prévenir. Au bord de la Seine une vieille dame patiente. Sa sonnerie de portable est un air de tango, elle a un rendez-vous. Mais, ce n’est peut-être pas ici. Un père de famille dîne au restaurant avec des amis et se moque de son ado qui le bombarde de textos, « rentre, rentre papa ! » Les rôles seraient-ils inversés ? Non, nous sommes le 13 novembre 2015 et il se passe quelque chose au Bataclan et sur les terrasses de Paris. Rue des Suisses, une jeune femme enceinte entre seule dans une clinique. Le jour J. Elle est fière, n’a pas voulu être accompagnée. Mais, en franchissant le seuil... Ce jeune homme blond aux traits délicats dans le métro ressemble à Arthur Rimbaud. Il est beau. Il a la vie devant lui. Quelles idées sottes nous avons parfois, n’est-ce pas, en observant les passants ! Heureusement elles demeurent secrètes.

image-3-1
image-4
image-5


« Les jours rallongent, le campement s’organise et devient plus élaboré. Une table est posée à côté de la tente et les habits sont accrochés à la grille du parc, un pic par type de vêtements. Je ne l’ai jamais vu sur la pelouse ou dans les allées. Il pourrait profiter des fleurs, s’allonger dans l’herbe mais il reste sur son territoire. Maintenant quand je passe le soir et qu’il est en train de dîner, je m’excuse avec un sourire, on dirait que je traverse la salle de séjour de quelqu’un par inadvertance. »


Un autre SDF s’installera, lui, Hôtel de Ville dans la cellule de Nelson Mandela, reconstituée pour une exposition salle St Jean puis abandonnée sur le trottoir. Ironie est-il là le mot juste ? Honte ou désespérance, plutôt.

« Sur le boulevard, de l’autre côté du tram, passe une délégation de mariage africain. Les gens dépassent des voitures par les fenêtres ou les toits ouvrants. Ils roulent doucement et klaxonnent. Ils sont chics, joyeux, ça brille de partout. C’est un convoi de princesses et de princes. Tout le monde les regarde, sourit, se laisse prendre par cet élan. On aurait presque envie d’applaudir et de suivre. C’est la fête. » À côté, un Sénégalais alcoolisé qui n’est pas invité hurle ‘TRANSHUMANCE !’, telle « une incantation proche de la transe ». Il n’est pas méchant. Juste scandaleusement douloureux.

image-8
image-6
image-9


‘J’ai dû vous croiser dans Paris’ se referme délicatement une fois sa lecture achevée. Ce recueil de nouvelles réchauffe l’âme et qu’il soit publié dans la nouvelle collection ‘Main de femme’ des éditions Parole ne surprend guère. Car une pudeur se dégage, cette pudeur typiquement féminine qui consiste à se raconter sans se mettre impérativement en avant. L’auteure de ‘Juste avant’ (2011)  parle d’elle en décrivant, en imaginant les autres et le résultat est à la fois troublant, pertinent et furieusement attachant. Cet ouvrage ne s’adresse bien entendu pas aux seuls Parisiens (même si la description en quelques mots de l’ambiance des lieux cités leur paraîtra plus aisément formidablement menée) mais plutôt à toutes celles et tous ceux qui aiment déposer avec délicatesse les masques. 

image-7


image-10
img-6138
Un extrait pour terminer, du côté du Père-Lachaise, lieu emblématique et mystérieux de Paris s’il en est. La narratrice est installée sur la tombe de sa mère, cigarette au bec.

« Souvent je voudrais, bêtement cela me ferait plaisir, que quelqu’un me fasse une réflexion désobligeante parce que je suis posée là et que je fume sur une pierre tombale. Cela m’arrangerait de pouvoir cracher une colère de rien que je sais pitoyable. Je voudrais prononcer une fois cette réplique de théâtre : « Je suis chez moi ici, Monsieur, c’est le seul endroit que je possède dans Paris. J’ai acheté pour cinquante ans, je suis chez moi, assise, et je fume si je veux. » Le sentiment d’injustice passe parfois par des caprices d’enfant. Personne ne m’a jamais rien dit, les gens baissent plutôt le regard. C’est raté, ils comprennent que je ne fais pas ma rebelle mais que je couve un chagrin éternel. » Plus loin : « La pierre devient très froide et le vent du Père-Lachaise me susurre de retourner à la ville, aux vivants, aux enfants, au travail. Je descends les marches de l’allée, je jette mon mégot éteint dans la poubelle. Je ne crois à rien depuis toujours et pourtant, sur une branche, à gauche, un oiseau que je n’ai jamais vu, et que je ne sais pas nommer, est là, posé. Il ressemble à une créature de fable, il me fixe, sublime, il n’est pas d’ici. On se regarde longuement, il chante quelques notes aiguës et je lui souris.

Je pars en étant persuadée que l’esprit de ma mère a voulu me retourner la politesse de ma visite, avec ce signe incongru. L’athéisme le plus forcené a parfois ses limites, il est doux de se laisser happer par quelques mystères. L’envoûtement du Père-Lachaise a le pouvoir de bousculer mes plus tenaces convictions. »


Fanny Saintenoy, un œil, une sensibilité à vif, ou comment faire monter l’émotion avec simplicité et maestria. Et qui sait, chanceux : peut-être l’avez-vous déjà croisée dans Paris ? 

J’ai dû vous croiser dans Paris’, de Fanny Saintenoy, aux éditions Parole collection Main de Femme. Nouvelles 

(le portrait de Fanny Saintenoy est de ©Milena Anthony. Les autres photos de ©Frédéric L'Helgoualch)

Portrait de l'auteure Fanny Saintenoy © Miléna Anthony Portrait de l'auteure Fanny Saintenoy © Miléna Anthony

 

                           - Feuilles Volantes

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.