Frederic L'Helgoualch (avatar)

Frederic L'Helgoualch

Des livres, des livres, des livres

Abonné·e de Mediapart

203 Billets

0 Édition

Billet de blog 26 janvier 2026

Frederic L'Helgoualch (avatar)

Frederic L'Helgoualch

Des livres, des livres, des livres

Abonné·e de Mediapart

«Plomb» de Timothée Zourabichvili : gifle littéraire, sombre berceuse

« Plus que le chemin chaotique de deux jeunes adultes totalement puérils, égocentrés voire attardés, les contours d’une société dans laquelle l’affect devient une rareté, un luxe, se dessinent »

Frederic L'Helgoualch (avatar)

Frederic L'Helgoualch

Des livres, des livres, des livres

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1
© FL

      « Il s’est levé et il est parti pour acheter quelque chose avec l’argent qu’il avait retiré en secret avec la carte bancaire de son père qu’elle avait vu sur une des photos de famille, ce grand homme affable, souriant, avec des lunettes sur le nez, pas au courant du tout d’avoir donné vie à un chien, ou voulant pas le voir, pas pendant le temps où ils avaient pris la photographie en tout cas. Non, à ce moment-là, il s’agissait de faire bonne figure, tout le monde bien habillé, la mère, le père et le chien, tous les péchés et la sauvagerie humaine bien cachés et tassés dans des vêtements neufs, mais trop serrés pour contenir leur saloperie, parfaitement repassés, loués à l’occasion, ne servant qu’à cela et ne servant qu’une fois, à tout cacher le temps de la photographie, ce seul moment où la famille du chien s’était sans doute souciée de la trace qu’elle allait laisser dans l’histoire humaine. »

  En boule sur son lit, cachée sous la couette comme si elle voulait disparaître, elle compte les pas qui résonnent à l’extérieur. Pendant que le truc rampe sur le sol, tâtonne, à sa recherche sans doute. 10, 11, 12 : porte gauche, il doit être 20h; l’occupant de la seconde-chambre-porte-gauche de la résidence étudiante rentre généralement vers 20h. Le truc qui se traîne ne lance pas la sirène, donc ça va. Autant que ça peut aller.

   Allongé sur sa couche de la caserne, le troufion navigue sur le dark web depuis son mobile. Se pensant Machiavel ou implacable général en chef rôdé aux prises de décision définitives quand d’autres, s’ils le voyaient, liraient plutôt sur son visage de « chien » les signes évidents de la débilité. Il marmonne un nom, un code mystérieux : « C11H18N203 ». Formule chimique du pentobarbital de sodium, puissant barbiturique utilisé dans les euthanasies vétérinaires et les aides à mourir légales pour bipèdes. À quelle catégorie appartient le truc ? Après tout, il ne tient pas encore sur deux jambes. 

« C11H18N203 » : à quoi tient la délivrance, le retour à la normale ? À « l’avant » ? 

Quelques composés invisibles réunis, touillez, compactez et tac!, sur la langue de l’encombrant : problème résolu ! 

Le truc ne rampera plus. Le truc n’empoisonnera plus sa vie à elle (dont il peine, malgré le secret qu’ils partagent, à retenir le prénom) ni son existence à lui. 

   « En vrai, il l’a porté une fois, mais c’était dans le panier quand il marchait le long de la route. Il tenait juste l’anse et ça lui a rappelé quand il rapportait des packs d’eau à l’appartement familial, mais en un peu moins lourd, et il aimait pas non plus, pas plus que les packs d’eau, parce que d’une autre manière le poids du panier lui rappelait la famille et l’appartement où tout avait commencé, ça lui est revenu comme un éclair dans la tête au moment où il a soulevé le panier et qu’il a regardé l’étendue de béton devant lui et qu’il a senti la chaleur du soleil sur son front et qu’il fallait encore marcher et pour un temps qu’il arriverait pas à estimer. Là, sur le béton, il s’est dit qu’il y arriverait pas, qu’il y arriverait jamais, que ce truc qu’il tenait dans le panier allait continuer à vivre pour toujours, surtout quand le truc s’est mis à remuer dans le panier et que, du coup, c’était plus du tout comme un pack d’eau en moins lourd, mais un pack d’eau vivant et qui remue sous la couverture, parce qu’il fait beaucoup trop chaud sur la route de béton sur laquelle ils marchent. Il a secoué discrètement le panier, juste un frémissement du poignet quand la fille regardait ailleurs, pour intimer au truc de se taire. »

Illustration 2
L’écrivain et réalisateur Timothée Zourabichvili © Sabine Wespieser ed.

  Une fille, un garçon, côte à côte sur le lit d’une chambre d’hôtel naze écrasée par un silence... de plomb.
Ils semblent à peine se connaître, ne croisent pas leurs regards, n’ont rien à se dire.

Telle une peinture, ou plutôt un plan fixe puisque l’auteur est réalisateur, qui pose d’emblée le malaise. Qui montre une relation qui n’en est pas une; qui laisse deviner le fruit de cette non-relation.

 ‘The Substance’ (avec Demi Moore) de Coralie Fargeat est venu en tête à cette lecture, malgré des thèmes centraux très éloignés. 
Le trash apparent ici non plus n’a rien de gratuit. 

Timothée Zourabichvili, 29 ans, réalisateur de courts-métrages et d’un documentaire, partageant son temps entre la Corée du Sud et la France, n’a donc pas choisi la légèreté pour ce premier roman édité chez Sabine Wespieser (qu’il adaptera bientot au cinéma).

Si le thème rebutant de l’infanticide est bien au cœur de l’ouvrage, le lecteur pourtant d’avaler les pages sans pause, comme hypnotisé.

Non poussé par un voyeurisme morbide (le sort du nourrisson semble scellé) mais plutôt entraîné de force par le verbe vif et tendu du jeune auteur vers les profondeurs de la psychose. Vers le territoire inquiétant - et tellement d’actualité - de l’empathie disparue.

   De l’empathie, d’ailleurs, le lecteur n’en éprouvera pas pour ces deux personnages privés eux aussi de noms. Leur immaturité, leur nombrilisme tragique feraient peut-être sourire si une troisième vie n’était pas en jeu.
Le holter s’affole tandis que l’encéphalogramme demeure plat. 


Peter Pan se fait barbare, ne plus vouloir grandir le rend féroce. 

Des couches, tétées et autres besoins basiques du vivant il ne sera jamais question ici. Encore moins de gazouillis, tant « le truc » est chosifié. Abandonné à son inéluctable dégradation, jour après jour, heure après heure. Minute après minute. Torture lente qui ne se dit pas mais qui est. 
  Bienvenue dans un univers de sécheresse, de vide intérieur total, qui n’a même pas conscience de sa cruauté. De sa folie. 

   Timothée Zourabichvili pourrait tirer son histoire singulière vers une analyse du phénomène dit du déni de grossesse. Faisant remonter en mémoire plusieurs faits divers glauques, contemporains, qui ont marqué les esprits en France (ici un congélateur, là des sacs plastiques entassés dans une chambre). 

Vers une interrogation de l’état mental d’une jeunesse sans boussole, gavée de virtuel, fenêtre sur ce que sera demain le monde. Ou même vers un polar, qui sauverait in extremis l’innocent bambin trop condamné d’avance pour ne pas survivre.  

Plomb’ relève plutôt de la métaphore, ce qui le rend captivant.

Illustration 3
© FL

Plus que le chemin chaotique de deux jeunes adultes totalement puérils, égocentrés voire attardés, les contours d’une société dans laquelle l’affect devient une rareté, un luxe, se dessinent.
 

C’est tout le mécanisme de la déshumanisation qui se met en place page après page, tantôt via le regard bovin du garçon, tantôt celui de la fille, aussi réactive qu’une moule sous anxiolytiques. Passivité aussi criminelle que la violence mal cachée du premier. L’auteur ne donne aucune excuse à ces deux-là, ne les charge pas non plus : ni diatribe surfaite contre le masculinisme, ni pommade post-MeToo artificielle. L’exposition des pensées déconnectées suffit. L’absence totale d’altruisme est assez.
De la virginité (il y a encore un peu plus de neuf mois) à la mort, aucune étape intermédiaire, aucun bonheur. Même les gestes de l’amour reproduits sans sentiments, la grossesse cachée, l’absence de prénom donné, de contact physique, même. Jusqu’au plan infernal qui réunit cette jeune femme et ce jeune homme dans la pièce miteuse. Le « truc » à leurs pieds.

Le jeune corps condamné (l’avenir) qui se traîne au sol sans qu’on le voit jamais obsède, focalise, ce qui permet à l’écrivain de surprendre. 
Est-il besoin de lister tous les drames et malheurs actuels du monde que ce bébé meurtri pourrait incarner ? Point, ils sont si nombreux que chacun choisira.
Et si c’étaient des œillères, les nôtres, dont traitait ‘Plomb’ ? Plus que du parcours de deux abrutis criminels ?
   Jusqu’où la haine de soi peut-elle mener, jusqu’à quel paroxysme l’indifférence aux autres (même à sa propre chair) peut-il être poussé ? Une question théorique pour les philosophes, des réponses pratiques que le monde se charge chaque jour (de plus en plus) de nous donner. Timothée Zourabichvili également, ici, avec ce conte moderne glaçant. Prémonitoire ? Puisque plus rien n’a vraiment d’importance. 

   « C’est bien qu’elle lui a pas donné de nom, au truc dans le panier, ça veut sans doute dire que c’est rien pour elle, en tout cas c’est ce qu’il espère. »


  Tout redeviendra comme avant ensuite. Tout redeviendra « normal ». Ils en sont persuadés.

 — ‘Plomb’, de Timothée Zourabichvili, S.Wespieser éditions — 

Illustration 4


* voir aussi : ‘Plongée entre les pages de 20 livres de la maison Sabine Wespieser pour ses 20 ans !

    ‘Passagères de nuit’ : ode aux ‘vaincues de l’Histoire’. Magistral Yanick Lahens (Wespieser ed.)

                            — Deci-Delà

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.