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Billet de blog 27 janv. 2021

‘The loyal man’, de Lawrence Valin. Les voix tamoules

"court-métrage crépusculaire et puissant, pré-sélectionné pour les César 2021 [...] travail ambitieux et nécessaire de résilience [...] porte-voix de nos concitoyens tamouls"

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Lawrence Valin et Aurora Marion © 'The loyal man'


      Paris, Gare du Nord. Une voiture discrète s’arrête aux pieds d’Aathi, la nuit. Une jeune femme yeux perdus, traits tirés, est assise sur le siège arrière, son insécurité faisant office de seul bagage. Le chauffeur sort du véhicule, sa mission est terminée. Aathi prend sa place et redémarre, sans échanger un mot, à peine un regard pour la clandestine qu’ils viennent de faire entrer sur le territoire. Destination inconnue, les gestes sont contrôlés, rodés, les rôles partagés, trahissant un circuit aussi illégal que pérenne. L’action se déroule sans doute avant 2009, année de fin de la terrible guerre civile sri-lankaise de vingt-cinq ans qui fit 100.000 morts environ, vit la victoire des forces gouvernementales cinghalaises et donna naissance à une importante diaspora tamoule en Europe. Minnale (Aurora Marion, tout en désespoir retenu, formidable), comme tant d’autres s’est endettée pour pouvoir fuir le Sri-Lanka, les viols, les exactions, les bombardements. Sa famille a payé une partie de la somme au réseau pour le futur, incertain mais possible, de leur fille. Le reste sera à sa charge une fois arrivée. Promesse d’années de labeur à travailler pour lui, menace de représailles sanglantes si elle tente par folie d’échapper à ses obligations. La ‘mafia tamoule’, portrait du Tigre suprême accroché au mur et rappel constant de la famille restée sur place, sait faire respecter ses règles. L’indifférence, teintée de racisme condescendant (qui n’a jamais entendu de "Giling, Giling" ou de "Pak-Pak" - connaissances géographiques pourries obligent - dans la bouche d’un apprenti humoriste ami, pourtant supposé éveillé ?), l’indifférence donc de la majorité de la population urbaine européenne envers cette communauté est pour ces chefs de bande une réelle opportunité, la garantie de pouvoir mener leur business, maintenir leur emprise, loin des regards des pas-curieux-du-tout qui sont trop occupés à polémiquer dans le vent, à s’observer le nombril ou à rire de l’insistance du marchand de roses ambulant qui s’est risqué à leur table. La nuit est maîtresse dans ce film d’ailleurs, symbole de cette discrétion; de cette indifférence ?

le réalisateur-acteur Lawrence Valin © Lucie Sassiat

D’où vient Minnale exactement, quel a été son parcours ? Peu importe, c’est vers demain que son attention se porte désormais. Sans doute a-t-elle passé plusieurs mois en Russie ou en Ukraine dans un cagibi, un studio planqué, nourrie par les passeurs, seule à l’âge auquel on rêve de passions et d’amour, de caresses parentales encore aussi, avant de reprendre la route pour la France une fois le signal donné. Le pays a longtemps été tolérant avec ces clandestins venus d’un pays en guerre à qui il accordait le statut de réfugié politique sans trop faire d’histoires. Si tel n’avait pas été le cas, pourrait grincer un cynique, les brasseries parisiennes auraient été mises à l’arrêt encore plus rapidement qu’en période de confinement... La langue de Molière peu voire pas du tout maîtrisée à leur arrivée, la cuisson des croque-monsieur cheap et la préparation des salades composées très chères mais peu garnies deviennent souvent le quotidien de la majorité, pour des rémunérations minimales bien entendu. Minnale, elle, sera placée dans une épicerie tamoule de La Chapelle, quartier parisien historique de la communauté, sous l’œil bienveillant d’un Aathi de plus en plus troublé. Derrière chaque scène, l’ombre de Monsieur plane. Antonythasan Jesuthasan irradie comme à chaque fois la pellicule (‘Dheepan’, ‘Little Jaffna’) dans ce rôle de puissant chef dont même la tranquillité terrifie chacun, volcan éteint qui peut s’éveiller n’importe quand pour dévaster les chairs. L’acteur-écrivain (il racontait déjà la guerre civile et l’exil dans ‘Friday et Friday’, chez Zulma éditions; sa prochaine traduction sortira cette année) jouait également dans le premier court de Lawrence Valin (qui interprète ici le torturé et magnétique Aathi) : ‘Little Jaffna’. Aucunement un hasard, tant ces deux artistes tamouls semblaient faits pour unir leurs forces. 

IFFLA 2020 | THE LOYAL MAN (Short) Trailer © indianfilmfestival

Un plafond de verre paraît en effet avoir été brisé en 2015 avec ‘Dheepan’, de Jacques Audiard. Pour la première fois, un film se penchait sur l’histoire sri-lankaise et apprenait au grand public les cauchemars qui hantent encore les nuits de ces exilés qui ne reverront sans doute jamais ni leurs proches ni leur terre (même la guerre terminée, beaucoup sont interdis de retour, pour désertion souvent). Lawrence Valin, avec ce court-métrage crépusculaire et puissant, pré-sélectionné pour les César 2021, poursuit ce travail ambitieux et nécessaire de résilience, et se fait le porte-voix de nos concitoyens tamouls. Pour eux, mais aussi pour nous qui sommes si souvent secrètement séduits par cette sorte de mépris paresseux, ignorant, envers les nouvelles populations qui manquent d’assurance. L’assurance et la fierté, justement : voilà bien l’appel que semble lancer le jeune artiste.

Aurora Marion © 'The loyal man'

Lisons ce qu’en dit ce réalisateur-acteur hyper talentueux qui promet déjà, après cette romance noire, souffle nouveau au cinéma français :

« À 21 ans, je veux être acteur. Les rôles qu’on me propose résonnent en grande majorité comme des stéréotypes raciaux. En bref, j’ai souvent le "choix" d’incarner un fakir,  un vendeur de roses, ou le meilleur ami INDIEN... Quand vous n’êtes pas représenté, vous êtes un invisible. Et quand vous êtes un invisible au cœur d’une société à laquelle vous êtes censé appartenir, vous avez le sentiment de ne pas être légitime. À 28 ans, je deviens réalisateur.  On me dit : "un film avec exclusivement des personnages tamouls à l’écran, fais-en une comédie, c’est mieux." Je ne cherche pas à faire rire sur ma communauté. Je travaille au contraire à la rendre visible et à faire cesser sa stigmatisation. On a une trop facile tendance à vouloir faire des comédies sur les minorités, comme si en définitive on ne voulait pas les prendre au sérieux. Mon film est noir, violent et dépeint une réalité sans lieux communs et sans concessions sur la communauté Tamoule. »

Les jeunes hommes sous la coupe de Monsieur dansent sur un toit, musique du pays à fond, scène qui rappelle celle de la séance Bollywood (au Rex peut-être) dans ‘Little Jaffna’ : sans un mot prononcé, toute la mélancolie de l’exil; toute la détresse tue. Le dernier lien. Car le pari de Lawrence Valin est bien de tout miser sur l'éloquence des silences, sur l’intensité de ses acteurs dans un décor toujours plus sombre, oppressant.

Antonythasan Jesuthasan © 'The loyal man'

Espérons que les votants aux César 2021 sauront saisir et récompenser tous ces mots non-prononcés, ces histoires sous-jacentes, la pudeur des rescapés de guerre si brillamment exprimés, et surtout cette volonté de dire « Stop ! Nous aussi avons une histoire et faisons désormais partie de la société française ! Nous aussi voulons enrichir de nos combats le récit commun. Écoutez nos voix, les voix de l’exil sri-lankais. »

En attendant, le film est visible sur Canal +. Le mieux est donc de vous faire vous-même votre idée, de découvrir cette voix franco-tamoule qui entend bien faire œuvre, riche du passé douloureux mais aussi des influences fécondes et réciproques.

 - 'The loyal man', de Lawrence Valin, AGAT Films, toujours visible sur Canal+

* voir également l’interview du réalisateur par Cédric Lépine

                                         -- Deci-Delà --

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