‘Conservez comme vous aimez’, de Martine Roffinella : délire en boîte

« Voici le congélateur, avec son ventre blanc, vaste comme une baleine »

 © Frédéric L'Helgoualch © Frédéric L'Helgoualch

  « Le Papa-Psy lui répète trois fois par semaine : "N’oubliez pas les cachets, hein Sibylle. À sept heures puis à dix-neuf heures sans faute. Pas de bêtise, n’est-ce pas ?" »

Papa-Psy aurait peut-être dû insister davantage, répéter cinq ou six fois ses recommandations, augmenter d’autorité le nombre de séances hebdomadaires. Car Sibylle prend t-elle ses cachets raisonnablement, est-elle une gentille fille à son Papa-Psy ? Ont-ils cessé de faire effet, ces petits bonbons blancs à gober deux fois par jour sans faute et à heures fixes pour qui veut contenir l’incendie interne ? La psychose a-t-elle déjà vaincu la chimie ? Sibylle les a-t-elle bazardés dans l’évier depuis belle lurette, ses cachetons, plongeant dès les premières lignes le lecteur innocent au cœur d’un délire paranoïaque au dénouement prévisible (dramatique. Forcément dramatique) ? Papa-Psy, d’ailleurs, existe-t-il seulement ? Sibylle a-t-elle jamais posé le pied dans une agence de pub ? Le volcan inquiète mais l’éruption n’a-t-elle pas déjà commencé, la lave bouillonnante n’emporte-t-elle pas déjà sous les yeux passifs du lecteur les ultimes vestiges d’une conscience fonctionnelle ? Un work in progress destructeur, un jeu de piste tragi-comique nerveux et emporté - plus qu’un thriller - auquel nous convie Martine Roffinella avec ce ‘Conservez comme vous aimez (aux éditions François Bourin). 


« Ainsi commence le passage en revue, l’audit process. D’abord le petit réveil dans la cuisine, au-dessus du frigo. Elle le saisit, le porte à son oreille pour entendre les tic-tac. Elle le repose et attend que les aiguilles bougent. Un risque : que l’une des aiguilles chevauche l’autre et s’y emberlificote malencontreusement. Le temps serait alors bloqué dans un tic ou dans un tac, il voudrait poursuivre sa marche mais se mettrait à buter, à zozoter sans fin dans le silence éternel. Et l’humanité basculerait dans le vide, tête la première. « Plouf! » dit Sibylle en se demandant quel bruit cela ferait pour de vrai, tous ces humains (dont elle) projetés ensemble au plus haut des cieux. Une fois cette vérification assurée, Sibylle se reporte sur un deuxième réveil « de secours », voisin du premier. Celui-là, elle en démonte les piles. Car par le passé (certes un passé lointain : elle aurait dû dire « Car jadis »), elle a failli manquer un rendez-vous chez le dentiste à cause de lui. God fucking damn it les piles étaient perfidement mortes. Or on ne peut (presque) jamais prévoir le décès perfide d’une pile, ça s’arrête là sans battage, le mécanisme s’interrompt sans crier gare, coupure brutale, il n’y a (presque) aucun indice pour prévenir que la batterie va rendre l’âme, (presque) aucun râle prémonitoire (peut-être une légère prise de retard sur la fin pour certains modèles, mais pas tous : c’est pour cela que le « presque » est entre parenthèses). Alors c’est comme pour le radio-réveil électrique, on est obligé de surveiller la moindre défaillance tel le lait sur le feu. Car c’est toujours en plein sommeil, au beau milieu de la nuit, que survient la coupure de courant inopinée, laquelle dérègle en douce tous les chiffres lumineux et brouille l’alarme au point de l’annuler. »

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Ainsi en est-il aussi de l’esprit en veille. Horloges et équilibre mental : même combat ! Mêmes incertitudes. Les troubles obsessionnels compulsifs (TOC) qui pourrissent et constituent désormais le principal de la vie quotidienne de Sibylle formeraient-ils de sombres prophéties ? Porter le nom des devineresses antiques n’est pas sans risque; décrypter leurs oracles pas sans danger.

« Encore une lettre anonyme dans ce style et je vous envoie en Maison (c’est un code pour dire "chez les fous", le "en" faisant la différence). »

Personne ne la croit, Sibylle : ni le commissariat, ni l’Elysée, ni son Papa-Psy ! Elle peut bien les leur écrire sur du sopalin (« ça éponge bien, le sopalin ») ou les leur crier à la face : aucun n’accorde de crédit à ses aveux. Le meurtre, les cent une boîtes en plastique dans son congélateur, les cinquante-trois kilos de viande découpés, rangés, étiquetés avec soin et rigueur : « N’oubliez pas les cachets, hein Sibylle. À sept heures puis à dix-neuf heures sans faute. Pas de bêtise, n’est-ce pas ? »

Il appelle toujours à des heures impossibles, il téléphonera ce soir c’est certain. Il faut se tenir prête. Qui ? Mais Sa Sainteté P.Y. bien sûr ! Le roi de la pub qui ne soutient personne mais pressurise tout le monde, le potentat vampire qui suce jusqu’à la moelle les créatifs les plus talentueux pour mieux briller, qui divise pour mieux régner mais qui peut aussi, un temps, les porter au pinacle, les créatifs talentueux (tant qu’il y trouve son compte, bien entendu). 

"Conservez comme vous aimez" : le coup de génie de Sibylle ! La grande époque ! Sa trouvaille lui valut le Grand Prix annuel de la pub, une reconnaissance professionnelle solide (pensait-elle). Quel extraordinaire slogan ! Il boosta les ventes du client, accrut la réputation de l’agence et transforma Sibylle en reine des boîtes en plastique (sans parler de son adoubement par P.Y.) ! Elle s’était toujours sentie différente dans ce milieu symbole de la "disruption", des "premiers de cordée" & co. Old fashion, décalée; trop ‘proustienne’ pour cet univers clinquant, superficiel, envahi par cet horripilant franglais auquel pourtant, bien forcée, elle avait fini par se mettre (jusqu’à en abuser). Et puis...cette Capucine, la Princesse Commerciale intouchable, protégée de Sa Sainteté, est venue mettre son grain de sel. L’intrigante a intrigué, la jungle sociale a eu la peau de Sibylle.

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Il appelle toujours à des heures impossibles, il téléphonera ce soir c’est certain. Il faut se tenir prête. 

Il n’appellera pas, évidemment. Il n’appellera plus jamais. 

Capucine, Princesse Commerciale : cinquante-trois kilos montés sur stilettos. Elle voulait évoluer dans la boîte. Sibylle sourit. Quelle destinée... Sibylle s’est retrouvée écrasée, jetée, estampillée has been-plume sèche en une partie de billard à trois bandes. Capucine, elle, n’aura dorénavant plus d’autre ambition que celle de passer une dernière fois à la poêle. 

« Elle ouvre. D’abord, elle sent nettement les deux globes oculaires râper entre le pouce et l’index. It’s hard to the touch. Puis elle approche son visage du bloc, la froidure libère son haleine par boules vaporeuses qui viennent lui chatouiller les narines. « Kot kot ! » mime-t-elle, telle la poule qui, crête levée, vient de découvrir quelque alléchante mangeaille, some very good food. Deux iris bleus la fixent, entourés d’un cercle de porcelaine où se promènent quelques vaisseaux fins, étrangement nets, comme comme en état de remplir leur fonction. Two blue eyes comme vivants, alive, remarque-t-elle. Sibylle se régale de les observer, un dans chaque main, et de les sentir s’humidifier au gré de sa propre chaleur. It’s nice. Elle pense aux petites billes de glace au melon servies avec un coulis de framboise et un léger nappage de crème anglaise. Some pudding ! »

Les robinets sont-ils bien fermés ? Une inondation est si vite arrivée. Vérifier. Re-vérifier. « Conservez comme vous aimez » : un coup de génie, quel slogan !

« Voici le congélateur, avec son ventre blanc, vaste comme une baleine. »

« N’oubliez pas les cachets, hein Sibylle. À sept heures puis à dix-neuf heures sans faute. Pas de bêtise, n’est-ce pas ? »

Papa-Psy a-t-il jamais parlé franglais ? Capucine vit-elle une histoire d’amour de l’autre côté de l’Atlantique ? Sibylle a-t-elle en réalité acheté ces cent une boîtes en plastique au supermarché du coin ? Sa Sainteté P.Y. est-il l’invention d’un esprit gagné par la confusion ?

« Et il y a chez les gens une dignité; une solitude; même entre mari et femme, un abîme » écrivait Virginia Woolf dans ‘Mrs Dalloway’. Que dire alors de l’abîme, de la solitude, qui surgit parfois entre soi et soi-même ?

 © Frédéric L'Helgoualch © Frédéric L'Helgoualch

Martine Roffinella avec ce roman baroque (barré) invite directement le lecteur à participer au livre, à (tenter de) s’approcher de l’insaisissable. Aucun lecteur ne lira le même livre, aucune subjectivité ne s’engagera sur le même chemin. Un exercice osé qui fonctionne car porté par la plume - comme d’habitude - vive et froidement colérique de l’auteure. Son personnage principal, Sibylle, n’est nullement sympathique. Elle ne fait aucun effort pour l’être, pour provoquer l’empathie. Le mélange du français et de l’anglais à chaque phrase est à la limite du supportable mais, pourtant, le charme opère, le franglais devient le signe visuel le plus explicite du délire en action, de la nostalgie d’une époque passée (ou inventée); l'écriture spirale hypnotise et emporte le lecteur jusqu’au final...glaçant. Critique d’une société déshumanisée, d’un monde du travail obscène qui broie les non-conformistes ? Description pointilleuse de la démence comme pour mieux conjurer son approche ?

Conservez comme vous aimez’ : autant de pistes sur lesquelles on ne peut qu’encourager les lecteurs curieux et aventureux à s’élancer.  

 

 

— ‘Conservez comme vous aimez’, Martine Roffinella, ed. François Bourin —-

 

* voir également ‘L’Impersonne : Martine Roffinella, l’alcool et les meurtrissures pérennes de l’âme'

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                                          — Feuilles Volantes — 

 

 

 

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