Fuir les réseaux sociaux sous pression, déchaînés comme jamais, emplis de morgue, de certitudes, de fureur et de mille noms d'oiseaux; sortir prendre l'air (en espérant que personne ne s'engueule sur la terrasse d'en face. Un moment donné...) Et là, se retrouver tétanisé, cloué, foudroyé sur place devant le petit kiosque de quartier :

"IL A GAGNÉ son pari" (l'Express); "SEUL FACE À L'HISTOIRE"- champ en profondeur sur le visage anguleux du héros contemporain (Le Point); "LES RÉVOLUTIONS MACRON" - énumération de projets que l'on pourrait croire déjà accomplis (Challenge); "L'INCROYABLE DESTIN le 7 mai, il devrait être président" - le messie formant avec ses doigts le V de la victoire depuis un balcon de conquérant (VSD). Passons la couv' extra-terrestre de Garçon Mag, qui a opté pour une photo-montage grotesque présentant le candidat torse nu avec en sous-titre "COMING OUT" (c'est bien, les gars ! Très respectueux, et votre second degré que vous avez dû trouver piquant va être très bien perçu en-dehors des quatre premiers arrondissements de Paris, mais si mais si, les gens ont un humour fou en ce moment).

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Se pincer une joue, tenter de retrouver le fil. Ai-je trop dormi, loupé une étape ? Sommes-nous déjà la seconde semaine de mai ? Mais non, vérification immédiate sur mon smart-phone : non, nous sortons effectivement seulement du premier tour ! Ont-ils suivi l'élection américaine ? Sont-ils au courant de l'incroyable retournement dans le match Clinton/Trump ? Mais oui, ils l'ont même disséqué des mois durant. Alors ? Alors ils sont donc bien tombés sur la tête ! Alors ils sont donc bien tellement coupés de la réalité du pays, de ses aspirations, ses colères et peurs, qu'ils (ces journalistes parisiens euphoriques-là, ces éditorialistes méprisant le terrain, ces décideurs de presse hypnotisés ou trop bien moulés) qu'ils ne laissent aucune place au doute quand il s'agit d'évoquer la fabuleuse victoire définitive et annoncée (par eux) !

Je n'ai pas fait le tour complet, peut-être certains titres ont-ils grimé aussi Mr Macron en Alexandre-le-Grand à la Rotonde, en Napoléon (au point où nous en sommes), ça ne m'étonnerait plus. À moins qu'ils ne réservent ces idées brillantes pour le Grand Soir (puisqu'il est paraît-il immanquable, ce rendez-vous "entre un homme et un peuple bla-bla-bla").

Le Front National, parti d'extrême-droite certes ripoliné mais au logiciel inchangé depuis sa création par une poignée de pétainistes et de poujadistes, son infâme 'préférence nationale' en bandoulière, n'est qu'à moins d'un million de voix au premier tour du candidat présenté du matin au soir et du soir au matin par lesdits médias comme étant celui de la 'modernité' (sic) et du 'progressisme' (re-sic) ? "IL A GAGNÉ !"

18% des inscrits seulement se sont portés sur le candidat Macron au premier tour, laissant les 82 autres % dans une déception électorale - un quasi deuil pour certains - immense, tant sa ligne leur paraît éloignée de leurs idéaux. Les appels à l'abstention se multiplient, en particulier chez les électeurs de Mr Mélenchon qui ne brille pas sur le finish par sa clarté, après une campagne pourtant brillante qui a su redonner espoir à beaucoup parmi ce peuple de gauche qui, trahison après trahison, n'arrivaient plus à y croire (toussez, Mr Hollande, toussez) ? "L'INCROYABLE DESTIN !"

La Manif pour Tous appelle à voter le Pen (appeler à voter contre Macron signifie voter le Pen, on ne va pas se dandiner des heures). Son pouvoir de nuisance ferait sourire ? Moi je ne souris pas en me remémorant les foules immenses réunies au Trocadéro. Le vieux le Pen repointe subito son groin - quel hasard (l'obscénité ne l'a jamais effrayé, les "points de détails", "l'odeur des Roms", etc...) pour fustiger les honneurs rendus à Xavier Jugelé, policier assassiné en service, et ratisser large chez les réacs homophobes ? "COMING OUT !"

Mme Garaud itou rejoint la vague bleu-marine et, il faudrait s'en moquer à cause de son grand âge ? Ce serait ignorer que la gaulliste historique, souverainiste fort respectable jusqu'ici, ses scuds redoutables contre l'UE toujours prêts, demeure une pythie aux analyses au laser encore fort écoutées par les euro-sceptiques de tous bords. La droite divisée, orpheline de tout leader : qui pourrait croire qu'une partie d'entre elle, la traditionaliste, son cher Fillon emporté, ne sera pas tentée secrètement le moment venu, dans l'isoloir... ? Mr Dupont-Aignan apporte ses voix, Mme Boutin franchit le Rubicon ? "SEUL FACE À L'HISTOIRE !"

Oh, ils peuvent faire sourire, passer pour ringards mais, qui est sûr qu'ils ne représentent pas la majorité désormais ? Qui - à part les habités qui ont pondu les unes irresponsables précédemment citées - peut l'affirmer ? Alors je n'essaierai pas ici de convaincre les macronistes (macroniens ?) convaincus qui, sur les réseaux abandonnent soudain leurs slogans tiédasses pour des emportements plus vifs, voire le blocage à la moindre contrariété, ne comprenant pas que quelqu'un ne tombe pas sous le charme de leur grand homme, enivrés sans doute par les Unes accolées partout. Ne comprenant pas que l'on puisse relier les remèdes libéraux qu'ils préconisent à la montée du FN. Que l'on dise que le parti d'extrême-droite a gagné en puissance à cause des deux derniers quinquennats ratés. Ça ça les énerve, ça leur brise leurs rêves !

Alors non, je préfèrerai ici m'adresser à ceux qui prévoient de s'abstenir. Leur dire qu'il ne s'agit pas de soutenir Mr Macron mais bien de barrer la route à Mme le Pen.

Les sondages vont commencer à tomber, donnant Mr Macron vainqueur avec 15, 20 points d'avance. Mais ce n'est rien, vu les maladresses du candidat, de ses soutiens (ah, Jacques Attali, ce poème...), de la presse extatique qui chauffe les électeurs FN et paraît conforter les abstentionnistes à force de grandes giclées de guimauve. Ce n'est rien car la société à vif est totalement imprévisible, ses souffrances et son ras-le-bol mêlés.

Le projet FN ? Il est décrit partout, tout le monde connaît son insanité (projet social en apparence uniquement, droit du sang, rendre la vie aux étrangers suffisamment insupportable pour les faire partir, discrimination dès l'école selon l'origine, droits LGBT, soupçons sur l'IVG, Culture, Éducation, etc...) et bien souvent lesdits abstentionnistes dépités plus que tous autres pour avoir, avec le Front de Gauche par exemple, mené maints combats contre lui.

J'ai compris les 'c'est au-dessus de mes forces', spontanément. Mais au-delà des 24h après le choc, je ne peux plus les comprendre.

La violence libérale et la violence fasciste ne sont pas égales. L'une peut se combattre démocratiquement. L'autre non, puisqu'elle retire toujours d'une façon ou d'une autre les moyens du combat.

Cette incapacité à hiérarchiser les priorités commence, désormais, face au danger qui monte, à me sidérer. La France de l'après-7 mai sera dans tous les cas officiellement fracturée. Et certains de choisir d'en rajouter davantage. Un hashtag lancé et, effet de groupe, les postures se renforcent publiquement, se légitiment peu à peu malgré leur logique absurde. Quelle maturité...

"Ah mais, mollo, eh ! Pas de leçon de morale ! Faut pas trop les brusquer, les abstentionnistes ! Faut pas les braquer". Ben non. Faut pas diaboliser les électeurs frontistes, faut pas gâcher la joie des pro-Macron et faut pas culpabiliser les abstentionnistes. Paie tes révolutionnaires...

Parce qu'on peut craindre en effet qu'une dose supplémentaire de libéralisme échevelé, de transfert de souveraineté à une Commission Européenne notoirement corrompue, incapable de prendre position sur un danger comme les perturbateurs endocriniens tellement elle est cernée par les lobbys industriels, on peut craindre que cela favorise le FN en 2022. Tout comme la déréglementation complète de la Finance et ses conséquences, tout comme les traités de libre-échange, tout comme l'écologie cinquième roue du carrosse, tout comme l'uberisation d'une société toujours allergique au libéralisme à l'anglo-saxonne, tout comme ... Tout comme le projet Macron dans sa quasi-globalité, en fait.

Mais comprenez bien qu'avant 2022, il y a 2017.

Et c'est maintenant que le risque FN est présent. C'est maintenant que les progressistes (pas dans le sens macronien-slogan de campagne mais, au sens premier du terme) peuvent encore se reconnaître même s'ils ont des approches et des sensibilités différentes. Le projet de Mr Macron, déjà affaibli face à tant de résistances, on pourra le combattre dès le 9 mai, l'influencer, le modérer, demander des comptes, mener des combats dans le cadre démocratique. Le projet le Pen, lui... On sait quand ils prennent le pouvoir, on ne peut prédire...

Elle est là, la seule question à se poser : voter pour un projet que l'on rejette mais que l'on peut combattre dans un cadre démocratique. Ou rester bouder chez soi, compter implicitement sur les autres (que l'on traitera en plus de moutons - quel luxe !), voter le Pen en fait - cela revient objectivement à cela - et se retrouver avec une sévère gueule de bois le 7 au soir. Ce sont les deux seules options (ceux qui tenteront le vote FN dans l'espoir d'un 'choc', le jeu est tellement casse-gueule que je ne l'évoque pas plus), le reste n'est que posture immature.

La déception du premier tour, je la comprends. La colère d'être houspillés par ceux-là même qui vous méprisaient lorsque vous battiez le pavé contre la loi Travail ou alertiez sur l'accueil déplorable fait aux réfugiés, je la comprends. Les attitudes ambigües, les silences, face à l'extrémisme : là, non, plus du tout. On peut ensuite parler 6ème République, espérer un pouvoir parlementaire accentué, une Europe des peuples et non une techno-structure aux mains d'une Finance verrouillant tout à coups de traités scélérats; on peut discuter de la fin du régime présidentiel, de tout mais, nous ne sommes plus au premier tour alors on ne va pas refaire le match.

Et, soyons honnêtes : les révolutions ne se font pas avec des pleurnichards qui s'écroulent au premier obstacle, se replient sous la couette en marmonnant tels des ados difficiles. Les changements considérés comme nécessaires, ils ne seront pas arrachés avec des troupes de boudeurs compulsifs. Encore moins sous une présidence frontiste.

Et il ne faudrait pas vous culpabiliser ? Et puis quoi encore ?

Le Front National est au second tour ! L'extrême-droite, dans un pays traversé de colères folles, de désespérances secrètes menant à des réactions imprévisibles tellement on s'est détourné de leurs causes est aux portes du pouvoir ! D'autant plus redoutable qu'elle peut "poser les bonnes questions" mais, "n'y apporter que de mauvaises réponses."

"La République et ses valeurs, ça commence à me saouler" disait l'une des blondes héritières. On dirait presque que certains ici partagent désormais cette opinion, à force de manipuler si paresseusement le ni-ni. Et il ne faudrait "pas les culpabiliser" ? Désolé, les temps ne sont pas à la calino-thérapie.

Oui, Mr Macron a tout pour faire désespérer; mais un bulletin de vote contre le Pen, pour la démocratie, ne devrait pas être si dur à obtenir. Faire ce qu'il faut pour que le Front soit au plus bas, le cœur lourd, puis remonter à cheval pour les combats du lendemain !

 

 Sinon, entre les triomphants précoces adeptes de l'onanisme médiatique et les pleureuses professionnelles qui refont la société sur Twitter, Mme le Pen risque fort de continuer son ascension funeste sans être trop inquiétée. Si certains ne se décident pas à prendre la mesure du danger, continuent à se foutre de tout dès lors qu'ils ne sont pas les vainqueurs proclamés : tous les ingrédients de l'accident démocratique seront bel et bien réunis. Et les "oui, mais..." de justification paraîtront alors bien pitoyables. Et si elle ne l'emporte pas, certains n'y étant pour rien se permettront sans doute de grommeler "je le savais" d'un air entendu. Mais, ceci me semble un pari bien risqué.  

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