«Le Jeu de l'Amour et du Hasard»: un écrin pour Marivaux, Vincent Dedienne en majesté

C'est à un bas les masques savoureux auquel nous convie au théâtre de la Porte St Martin Catherine Hiegel.

 

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   C'est à un bas les masques savoureux auquel nous convie au théâtre de la Porte St Martin Catherine Hiegel. La dame a du métier (figure familière du cinéma tricolore, sans compter ses riches décennies à la Comédie Française à prêter ses traits tragiques à toutes les damnées du répertoire ou à y mettre en scène les classiques et ce, avant un départ aussi douloureux que médiatisé), et quand elle décide de se saisir de la pièce la plus jouée du dramaturge des Lumières, l'écrin offert ne peut qu'être sur mesure. 


Dans un décor gigantesque et soigné - jardin aristocratique du XVIIIème (recoins et buissons : on n'a jamais rien inventé de mieux pour les parties de cache-cache), violoncelliste au balcon se chargeant avec délicatesse des intermèdes face public - les Silvia, Dorante, Lisette et Arlequin 2018, portant beau les splendides costumes d'époque de Renato Bianchi, peuvent mener leur jeu de dupes en prose avec confiance. L'histoire est connue : la jeune Silvia est promise à Dorante, qu'elle n'a jamais vu. Craignant "le double visage des hommes" (celui porté en société, urbain et charmant, puis celui du foyer, tyrannique et coléreux), la belle obtient de son fantasque père Mr Orgon d'échanger sa place avec sa servante Lisette, le temps d'inspecter le vrai caractère du jeune homme, libérée du poids des civilités. Ledit jeune homme ayant eu la même idée avec son valet, les deux promis se retrouvent emportés dans un tourbillon de quiproquos et d'hésitations sentimentales imprévues tandis que Lisette et Arlequin, mimant avec plus ou moins d'adresse les préciosités de leurs maîtres, finissent par tomber amoureux l'un de l'autre. À moins que ce ne soit l'espoir d'une ascension sociale fulgurante qui déchaîne ainsi leur palpitant. Mr Orgon et son fils Mario, les seuls connaissant les cartes des joueurs, s'amusent et orientent, piquent et relancent, certes bonhommes mais, tout de même bien cruels et presque dérangeants tant ils sont sûrs de leur bon droit à se rire des soubresauts intimes des autres. 


Les dialogues vifs et spirituels s'enchaînent au rythme des pensées bouleversées des simulateurs piégés.
Avec cette pièce, le dramaturge interrogeait avec brio le mariage de raison, le libre-arbitre enferré de la femme aristocrate, la hiérarchie sociale rigide de son temps. Habile, pour échapper à toute censure, il prit soin de respecter les convenances (la pièce fut un succès à la Cour) puisque finalement les aristocrates se retrouvent et les domestiques...retournent à leur place, leurs rêves d'ascension écrasés sous les rires.

Les mots du XVIIIème résonnent avec naturel et les génuflexions approximatives d'Arlequin donnent au spectateur l'impression de s'être laissé transporter dans une capsule temps aussi dépaysante que fraîche. Délicieux moment que ce Marivaux rejoué ici. Et subtile idée de Hiegel que de confier le rôle du valet sur-vitaminé à un Vincent Dedienne à la fois hilarant par sa faconde et touchant par les doutes liés à son état de domestique rêvant d'être aimé par sa marquise. Plus connu pour ses passages télévisés chez Yann Barthès que pour son séjour au Conservatoire, la curiosité produite par son nom à l'affiche ne manquera sans doute pas d'attirer un public jeune souvent effrayé par les classiques, par le théâtre en général (bah, une place en dernière catégorie ne coûte pas plus cher qu'une place de cinéma. Les temples parisiens n'étant pas si gigantesques, le spectacle est appréciable de n'importe quel siège). 

Un 'Jeu de l'Amour et du Hasard' brillant, donc, qui doit tout à la troupe équilibrée des comédiens choisis. Aucune fausse note, la troupe est belle et emporte le spectateur où elle veut. Clothilde Hesme, en Silvia torturée au bord de la crise de nerfs. Nicolas Maury, Dorante romantique prêt à abandonner son rang par amour. Souverain Alain Pralon en Mr Orgon, incarnant l'assurance du père et de l'aristocrate à la perfection. Laure Calamy bien sûr, exquise et gouailleuse Lisette. Elle n'est pas sans rappeler Karin Viard à ses débuts. Et le beau Cyrille Thouvenin, toujours aussi adepte de la confusion des genres, ici noble Mario gentiment moqueur et que l'on retrouve toujours avec plaisir sur les planches (quand il ne fait pas lui-même de la mise en scène).

Une pièce que l'on ne saurait donc que recommander. Aucun hasard à cela. Un auteur et un texte accessibles, une tête d'affiche populaire (et surprenante) et des comédiens qui se régalent : comme si la Comédie Française partait à l'assaut du plus grand nombre, méconnaissant pour beaucoup les grands classiques. Joli challenge pour cette ancienne sociétaire qu'est Catherine Hiegel que de continuer à défendre et porter haut les textes intemporels de nos grands auteurs, dans le public, dans le privé (sérieusement ? C'est un débat ?) Joli pari, réussi. 

- 'Le Jeu de l'Amour et du Hasard', de Marivaux. Théâtre de la Porte St Martin

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[Frédéric L'Helgoualch est l'auteur du recueil de nouvelles 'Deci-Delà (puisque rien ne se passe comme prévu)' et de 'Pierre Guerot & I' en collaboration avec Pierre Guerot]

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