Les Insoumis feront-ils perdre Mélenchon?

Mélenchon fait une très bonne campagne, indéniablement. Le tribun du peuple se pose en architecte de la VIe République et de la transition écologique, en redistributeur de richesses trop longtemps accaparées par la finance et le CAC40, et se montre déterminé à changer l’Europe.

Son talent oratoire fait figure d’exception. Mélenchon surclasse tous ses concurrents en ce domaine. Il embrase les foules et il faut lui reconnaître une capacité à manier les mots qui n’est pas sans émotion quand il réconcilie la politique avec la poésie.

Mais les critiques à son égard ne manquent pas. Le culte de l’homme providentiel accompagne le candidat sur son passage, ce n’est pourtant pas l’idée que l’on se fait de la politique à gauche, et dont il se défend lui-même. Certains parlent de césarisme, sinon de chavisme à la française. L’inquiétude est à son comble quand il prétend rassembler le peuple et non la gauche. Sa stratégie repose sur un dépassement des appareils politiques au profit d’un populisme qui semble aujourd’hui lui réussir, en partie seulement. Car il n’a pas échappé à tout observateur attentif que Mélenchon reste au mieux le troisième homme dans les sondages et que la présidentielle ne prévoie pas de troisième place sur le podium. Un rassemblement de la gauche derrière sa candidature aurait assuré à la gauche d’être au second tour, alors que son élimination est plus que probable. L'intransigeance portée à son comble, aucune négociation n’aura été possible. Le Front populaire s’est construit sur Pain, Paix et Liberté, mais Mélenchon ne lâche rien, quitte à tout perdre… Nous faire tous perdre. On peut légitimement le regretter sans pour autant devenir un traître à la cause du « peuple ». On peut même voter pour lui et ne pas se retrouver dans cet aspect de sa candidature. Mais la critique est malvenue dans l’entourage de Mélenchon.

Autour de la figure charismatique du candidat de la France Insoumise, il y a ses laudateurs invétérés. Loin d’être la majorité de son électorat qui souhaite à 71% le rassemblement de la gauche, cet aréopage sectaire fait beaucoup de bruit. On retrouve ce type d’électeurs fanatiques chez tous les candidats, mais le phénomène prend ici des proportions délirantes. La France Insoumise est prise au pied de la lettre : tout ce que n’est pas Insoumis est soumis, comme si le rassemblement de Jean-Luc Mélenchon avait le monopole de la contestation. Dans un amalgame avec le gouvernement, les adhérents du Parti socialiste et son candidat ne sont plus de gauche. La France Insoumise aurait-elle aussi le monopole de la gauche ? Si l’on émet quelques doutes sur la politique étrangère de Mélenchon, ou tout autre domaine, ce sont les invectives, les insultes, comme aux pires heures du stalinisme. Joann Sfar en a fait les frais dernièrement, une nuée de trolls s’est abattue sur son blog. Chacun en fait plus ou moins l'expérience sur les réseaux sociaux, dès qu’il se permet d'émettre des critiques un peu sérieuses. On vous insulte, on vous intime l'ordre de vous taire (pour les moins injurieux), quand vous n’êtes pas inondé de posts propagandistes sans le moindre respect de votre mur. Ce n'est pas mieux sur le terrain où la parole de Mélenchon tient lieu de missel dans les conversations pour les mélenchomaniaques. Le désaccord tourne vite au pugilat et à l’inquisition.

On peut comprendre le ressentiment laissé par le quinquennat de François Hollande, et je sais de quoi je parle, j’ai combattu ce gouvernement au Parti socialiste avec le sentiment de trahison. Mais on ne fait pas de politique avec des ressentiments. Attention à ne pas jetter le bébé de la diversité avec l'eau saumâtre du hollandisme. Il y a des anarchistes, des socialistes, des communistes, des écologistes et aujourd'hui des Insoumis. Personne ne détient la vérité, et ce n’est qu’en travaillant ensemble que nous pourrons construire une société démocratique. La virulence et l'intolérance que fait régner la frange la plus sectaire des insoumis ne peuvent que rebuter les électeurs de voter pour eux. Mélenchon devrait s’en inquiéter, car la gauche c’est avant tout le respect de la parole de l’autre, de sa différence. Personne n’a envie d’un parti hégémonique qui fait la morale aux autres. On l’a assez reproché au PS, ce n’est pas pour recommencer. Si Mélenchon est éliminé au premier tour, ce sera en bonne partie à cause de ce sectarisme chauffé à blanc par la politique du « dégagisme » qui aura empêché tout rassemblement unitaire. Et si la gauche l’emporte avec les voix des socialistes et des verts qui se seront reportées sur Mélenchon, il faudra retrouver le sens de la fraternité et du dialogue, pour ne pas avoir à revivre les procès en pureté idéologique qui ont détruit la gauche.

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