L'homme, l'artiste, le plaisir et la morale

Amateur de Science-fiction, le livre d'Orscon Scott Card "La Stratégie Ender", pourtant un de mes préférés n'est plus dans ma bibliothèque. Le problème ? Cet auteur américain est un activiste homophobe. Certain.e.s me répondront que ma réaction est excessive et qu'il faut savoir "séparer l'homme de l'artiste".

La science-fiction a toujours été un de mes genres littéraires préférés. Sur les rayons de ma bibliothèque, vous pourriez y voir de nombreux romans d'Isaac Asimov, Arthur C. Clarke (pour les classiques), mais aussi quelques auteurs plus récents comme Alain Damasio, Roland C. Wagner, Alastair Reynolds ou Peter Hamilton. Pourtant, vous n'y trouverez pas, ou plus, de livres d'Orscon Scott Card. "La Stratégie Ender" est pourtant un de mes préférés. Le problème ? J'ai découvert que cet auteur américain est un activiste homophobe. Il m'était alors devenu impossible de continuer à acheter ses livres, faire la promotion de ses œuvres ou même les conserver. Certain.e.s me répondront que ma réaction est excessive et qu'il faut savoir "séparer l'homme de l'artiste". Sic. Je ne peux qu'inciter ces personnes à (re)voir l'extrait vidéo de la cérémonie 2017 des Molières avec l'intervention de Blanche Gardin.

 

Blanche Gardin tacle Roman Polanski à la 29e Nuit des Molières ! (05/2017) © Cérémonie des Molières

Les Césars viennent de récompenser, encore une fois, Roman Polanski, condamné aux États-Unis en 1977 et accusé par dix autres femmes pour agression sexuelle à la même époque. Enfin, condamné, tout est relatif :

"Le 10 mars 1977, à la suite d'une séance de photographie, Roman Polanski, alors âgé de quarante-trois ans, a une relation sexuelle avec Samantha Geimer, une jeune fille de treize ans. Le lendemain, il est arrêté et inculpé, accusé par l'adolescente de l'avoir droguée et violée. Le réalisateur se défend et parle d'une relation consentie. En mars 1977, la justice retient six chefs d'accusation contre lui : viol sur mineure, sodomie, fourniture d'une substance prohibée à une mineure, actes licencieux et débauche, relations sexuelles illicites et perversion. En échange de l'abandon des autres charges, Roman Polanski plaide coupable pour rapports sexuels illégaux avec une mineure. Il est condamné à une peine de quatre-vingt-dix jours de prison puis est libéré pour conduite exemplaire après en avoir effectué quarante-deux" (Profil Wikipédia).

Orson Scott Card (homophobie) rejoint donc pour moi la triste liste des artistes au passé sombre comme Louis Ferdinand Céline (antisémitisme), André Gide (pédophilie) ou plus récemment Gabriel Matzneff (pédophilie) et Polanski. Le débat entre Frédéric Beigbeder & Georges-Marc Benamou autour du cas Matzneff illustre bien ce qui divise les uns et les autres, entre le rejet de l'homme et la passion pour l'artiste.

Débat entre Frédéric Beigbeder & Georges-Marc Benamou autour du cas Matzneff #ONPC © France Télévision

 Alors... "On ne peut rien faire ?".. "Qu'est-ce qu'on fait ?" Et si on regardait encore une fois les choses sous un autre angle ?

Séparons l'homme de l'artiste ! - Le Moment Meurice (12/11/2019) © Guillaume Meurice / France Inter

Une fois que l'humour permet de changer de perspective et de mieux comprendre (en tout cas pour certains) où le bât blesse, reste à comprendre pourquoi certains ne veulent voir que l'artiste en oubliant l'homme. Si Roman Polanski peut réaliser des films, c'est parce qu'il peut trouver le financement nécessaire, les acteurs pour jouer dedans, sans compter les réseaux de distribution et de promotion, mais aussi les spectateurs pour aller voir ses films. Et chacun y trouve son compte : rentabiliser son investissement, être dirigé par un grand réalisateur et briller à l'écran, ou simplement passer un bon moment au cinéma.

Séparer l'homme de l'artiste semble donc être un petit calcul :  profiter ou subir les conséquences ? Si nous n'en subissons pas directement les conséquences, tout petit calcul devient bien vite égoïste, non ? La plupart des personnes qui prennent de la drogue de manière récréative, heureuses d'oublier ainsi leur quotidien quelques heures, ne se préoccupent pas de savoir où va leur argent, ni ce qu'il finance, et en oublie même au passage le caractère illégal ou le danger pour leur propre santé.

Alors quand il s'agit d'une œuvre artistique... il ne reste plus que notre morale pour en juger.

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