La dernière embarcation

Le jeudi 4 août, 300 migrants sont arrivés sur l'île italienne de Lampedusa. Ils étaient environ 400 au départ. La peur des balles. C'est certainement à cause des violences qu'elle s'est décidée à quitter la Libye pour rejoindre les côtes européennes dans une embarcation de fortune, et en premier lieu l'île de Lampedusa. C'est une sacrée motivation la peur.

Le jeudi 4 août, 300 migrants sont arrivés sur l'île italienne de Lampedusa. Ils étaient environ 400 au départ. La peur des balles. C'est certainement à cause des violences qu'elle s'est décidée à quitter la Libye pour rejoindre les côtes européennes dans une embarcation de fortune, et en premier lieu l'île de Lampedusa. C'est une sacrée motivation la peur. Ou bien est-ce la volonté de fonder une famille dans un environnement plus sûr, sans que l'on soit obligé de prier chaque jour pour demander à Dieu qu'il protège l'école des bombardements... Elle est donc partie. Comme ces 24000 Libyens qui ont effectué la traversée depuis la mi-mars. Avait-elle entendu parler des 1500 qui sont morts avant d'arriver?

Peu importe. Elle a tenté sa chance, obéissant à la petite voix qui affirme qu'en Europe tout sera plus facile. Seulement, il y a la Méditerranée. Une mer sévère avec les marins inexpérimentés qui osent l'affronter. Et si on reste bloqué en haute mer, la faim et la soif font leur entrée sur le navire transformé en radeau.

Elle n'a pas résisté. Ils ont jeté son corps par dessus bord.

Les étoiles étonnées contemplent par milliers ces deux lanternes éteintes dérivant sur l'onde. Cette porteuse d'ombre éclatante, au dos maculé d'une éternelle averse, dérive au gré du flux et reflux, le visage tourné vers les astres. La voici, flottant entre deux eaux, entre deux pays, entre deux mondes, entre la mer et le ciel, sur le fil. Toujours sur le fil. Funambule tombée du fil frontière, celui avec lequel on coupe la terre. Voilà son fantôme bien décidé à nous refaire son numéro, le bras flottant dans un linge trempé comme un mât brisé par la tempête, et le corps en guise de radeau. Voyez, elle navigue de nouveau! Mais devant ce mystérieux spectacle, nos visages, plus pâles que le sien, embarquent nos convictions occidentales vers un épouvantable naufrage.

Les géants envoient des coups de pied dans la fourmilière, et on observe la fuite épouvantée des petits êtres, ceux qui n’avaient rien demandé d’autre qu’à vivre tranquilles. Les responsables de cette fuite désordonnée seraient-ils suffisamment stupides pour ignorer les conséquences des guerres qu’ils déclenchent ? Quels plans efficaces ont donc été mis en place pour aider ces migrants qui, de tout temps, ont toujours fui les conflits armés ?

L’Europe et la France ferment leurs frontières. "L'Europe, ce n'est pas la libre circulation des immigrants illégaux", disait en avril Laurent Wauquiez.

Alors c’est quoi l’Europe ? Une puissance qui méprise le droit international concernant l’obligation de protection des réfugiés ?

Quand on prend une décision, il faut en assumer les conséquences.

Sauf pour elle, dont la décision de fuir s’est avérée fatale.

Elle n’a plus rien à assumer.

Elle devait rejoindre l’Italie.

La voici sur une autre embarcation, entre mer et ciel.

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