Scène de jardin

Cela faisait bien deux mois que j’étais parti en exil dans mon jardin. Un jour d’hiver en trop et hop ! je claquai la porte comme un infâme ivrogne privé de jus de treille. Je quittai le foyer conjugal dans un esclandre gargantuesque et pestai en soliste virtuose contre la clique des journées de glace, qui vous enserre les membres transis sans vergogne, à la seule fin perfide et mesquine de vous geler le cul.

Puis je refermai doucement la porte pour ne pas réveiller les filles.

Personne dans ce bas monde n’aurait pu me faire entendre raison. Campé sur ma position, je me préparais à refuser tout compromis, tout retour au bercail devenu inconcevable pour moi, sorte de moine shaolin français livrant une incroyable bataille contre une saison entière de gel et de froid.

Au bout de quelques temps, ma femme est quand même venue me chercher. Je ne doutais pas qu’elle avait dû alerter la presse sur cet invraisemblable combat et que des centaines de journalistes déguisés en hommes de lettres attendaient sur le perron pour écrire ma biographie. Mais je ne devais pas rentrer. Pas question de céder à ses supplications. Après tout, Ulysse lui-même fit fi du chant des sirènes. Je renvoyai donc Loulou dans ses pénates, afin qu’elle me prépare un bon bouillon et du riz, riz spécial pour shaolin exilé dans le drouais.

Quelques semaines plus tard, je commençais à avoir des crampes sur ma position. Seule ma femme venait me voir. Mes filles commençaient à se demander quel était ce bonhomme de neige attablé au guéridon derrière leurs fenêtres. Mais je tins bon, persuadé qu’un homme seul dans son jardin pousserait le printemps à revenir plus vite si celui-ci se sentait attendu. Au lieu de ça, je me suis réveillé un jour avec un homme sous la gloriette.

Quand je lui demandai quelques précisions sur son identité, il ne répondit pas, prétextant qu’il était recherché par toutes les polices du globe. Un terroriste ? Un mafioso ? Un trader de la Société Générale ?

« Non, dit-il. Je suis fleuriste. Mais attention ! Je suis le plus grand ! Je vends des fleurs un peu partout dans le monde. Everywhere, je vous dis. Ce sont des fleurs aux senteurs de souffre et aux pétales incandescents. Des fleurs brûlantes !»

Bigre, me dis-je. A force de faire le con dans mon jardin, pas étonnant que je récolte une mauvaise graine ! Voila qu’un fleuriste était en planque sous ma tonnelle !

« Ne vous inquiétez pas, dit-il. Je ne faisais que me reposer un moment. Je suis très fatigué… J’ai vendu des œillets au Portugal, des roses en Géorgie, des tulipes au Kirghizstan… Mais bon, chez vous je ne faisais que passer. »

Avant de repartir, le fleuriste m’a donné une fleur de jasmin pour me remercier de mon hospitalité. Mes doigts engourdis par le froid ne réussirent pas à s’en saisir, et une bourrasque l’emporta au loin, vers le sud.

Après cet épisode, je guettai mon jardin afin d’y trouver moi aussi quelques fleurs. Mais je dû me résigner. L’époque rendait le terrain stérile et rétif à toute tentative d’éclosion. Même mon fleuriste en fuite n’aurait rien pu y faire.

Alors je suis rentré chez moi, un peu dépité et découragé.

Tant pis, j’attendrai la fin mars comme tout le monde, me dis-je.

A peine poussai-je la porte que ma femme et mes filles me sautèrent au cou. Elles m’enlacèrent avec soulagement. Je ressentis alors une immense chaleur. Leurs yeux brillaient et scintillaient comme les astres d’une nuit claire et tiède.

Je tombai. Epuisé, et bouleversé de constater que finalement, le printemps m’attendait chez moi.

 

Le lendemain matin, quand j’ouvris les volets, j’aperçus les premières narcisses qui fleurissaient au jardin.

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