Arizona Dream

Le cinq janvier un adolescent de dix-sept ans escalade un mur. Il est Mexicain. La balle qu’il reçoit en pleine tête provient d’unearme de La migra, la police desfrontières. Derrière le mur, l’Amérique. Avec d’autres armes.

Le cinq janvier un adolescent de dix-sept ans escalade un mur. Il est Mexicain. La balle qu’il reçoit en pleine tête provient d’unearme de La migra, la police desfrontières. Derrière le mur, l’Amérique. Avec d’autres armes.

 

Le désert suffoque, bâillonné par un large ruban noiraux milliards d’étoiles. Telle est la nuit dans ce petit coin d’Arizona. Une obscurité brillante étreint doucement un désert qui n'en finit plus de se consumer. Et Maria marche sur cette terre qui n’a jamais été aussi céleste qu’à cette heure là.

Le grand morceau de ténèbres brûle d’un feu argenté.Ce n’est pas l’heure de dormir. Il y a plus de choses à observer maintenant qu’en pleine journée. Le sable a perdu sa couleur ocre, et recouvre à présent la terre comme de la poussière de lune éparpillée. Il n’y a guère que les buissons pour apprécier le spectacle. Et cet homme, John, qui sillonne la frontière au volant de son pick up Dodge, la fenêtre grande ouverte. Son pare-brise arbore un autocollant à l’effigie de Roy Warden et sur lequel les Mexicains sont traités d’« abrutis ».

Maria, elle, ne veut pas de Dodge. Elle veut juste marcher librement dans les rues d’une grande ville américaine. Elle se voit déambuler de magasins en magasins, un joli sac rempli de billets verts à son bras. Elle s’imagine déjà donner des pulparindos aux gamins accoudés aux lampadaires et originaires comme elle du pays aztèque. Mais pour le moment, il n’y a pas trace de gamin. Mis à part celui qu’elle trimballe dans son ventre et qui commence à remuer un peu trop. Maria a peur. Elle jurerait que les étoiles appellent son enfant.

John repose le talkie-walkie sur le siège passager. Il accroche son volant à deux mains, et prend la deuxième piste sur sa gauche. Un vrai labyrinthe ce désert. Mais ici, c’est chez lui. C’est son pays. Il n’a pas de famille. Enfin, il en avait bien une dans le temps. Mais c’est de l’histoire ancienne. Il aime à dire que sa vie se résume à ce sifflement qu’émet le vent en passant le Grand Canyon. John est un vrai cow-boy, indépendant et suffisamment républicain pour régler certaines questions à la manière de ses ancêtres. Et ce soir, il est justement bien décidé à résoudre le problème de l’immigration dans le plus pur style « CharltonHeston ».

Entre Maria et John, il y a ces étoiles qui appellentle bébé. Les éléments ont pris pitié de lui. Celui qui vient au monde sur un lit de sable rouge, est ce que l’on appelle un bébé ancre. Propulsé de l’autre côté de la frontière comme une bouteille à la mer, il bénéficiera d’un don précieux, la citoyenneté américaine. Mais pour le moment, il n’est que le fils du désert.

Sa mère s’est allongée au milieu d’un buisson. Elle ne bouge plus. Le nourrisson tend ses bras chétifs vers la voie lactée. A peine né, et déjà la tête tournée vers le ciel.

Alors, éclipsant la lueur mystérieuse du cosmos, la silhouette de John projette son ombre massive sur le petit homme. Dans la main du cow-boy, un objet métallique renvoie des reflets d’argent sur les cactus. Il range le Glock dans la poche intérieure de sa veste. Dans le même temps, le bébé projette du sable sur une paire de ciseaux qui traîne près de la main de sa mère.

La pauvre femme n’a pas eu le temps de couper le cordon.

John se met à genoux.

Il prend délicatement l’enfant dans ses bras.

Et voilà comment parfois, au fin fond de l’Arizona, une étoile tombée de la voûte céleste peut rencontrer un désert aride.

 

Je ne vous en dirai pas plus, sur Maria, sur l’enfant,ou sur John. Si vous êtes un peu rêveur ou bien si au contraire, vous allez droit à l’essentiel en vous appuyant sur l’actualité, alors la fin n’est pas la même.

Et oui, il va falloir que vous meniez vous-même cette histoire à son terme. Je ne peux le faire à votre place.

Car dans ce désert d’Arizona, on se retrouve toujours seul face à ses choix.

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