Ciel de roses

 

Perché dans mon cerisier, j’observais le ciel pour me détendre et oublier le monde autour de moi. Le pays allait trop vite alors j’ai eu besoin d’admirer ce fleuve d’azur limpide et placide, qui coulait lentement à travers les branches.

 

Il faut dire que l’anniversaire du TGV me donnait la nausée à grande vitesse. Tous ces paysages traversés sans avoir le temps de les regarder.

 

La nuit, les scintillements lumineux émanent des foyers et se muent en lignes de feu pyrogravées sur les fenêtres sales du wagon. Seule une poignée d’étoiles luit dans les nuits du TGV, mais déjà obscurcie par l’éclat maladif de quelques néons. Même au mois d’août la vitesse éclipse la voûte céleste. Et c’est la galaxie qu’on éteint.

 

De jour, on n’entend même plus les vaches devenues tâches blanches et noires dans un canevas de vert. D’ailleurs, il paraît que les bovins ne parlent plus. Ils snobent l’homme moderne assuré de ne pas se faire beugler dessus par surprise au détour d’un chemin creux. Marguerite n’invite plus le promeneur solitaire à aller se faire voir dans le champ d’à côté. Il paraît que le bonheur est dans le pré, mais en fait on ne sait plus trop. Aujourd’hui l’adage est devenu une émission télé où l’on observe les gens de la campagne comme on s’amuse des chèvres au salon de l’agriculture. Et, sans se rendre compte que nous avons déjà viré mouton, on est tout étonné qu’avec ce genre de programme notre écran de sente pas encore la bouse…

 

Tous ces villages traversés que l’on ne reconnaît plus, aux chemins de traverses abandonnés au profit du chemin de fer et des autoroutes nauséabondes. Je n’ai même plus le temps de guetter les lourdes maisons de pierres derrière lesquelles les jours de chance, on pouvait voler l’image d’une villageoise démêlant ses cheveux dans l’encadrement d’une fenêtre…

 

Par bonheur, mes filles se sont pointées sous le cerisier. Elles ne m’ont pas vu. Et, comme si elles se foutaient de la gueule d’un monde sans cesse en mouvement, elles sont restées immobiles à renifler quelques roses de Damas.

 

Je les regardais, me demandant si j’avais eu raison de les emmener vivre avec moi au milieu de la campagne. Ce n’était pas là qu’elles apprendraient à vivre à toute allure et à réussir dans le monde moderne. Mais au fond, je n’étais pas inquiet. J’avais un bon plan pour elles.

 

Mes filles deviendraient fabricantes de valises !

 

Un métier en or. Quitte à refuser la rapidité, pourquoi ne pas équiper les autres ? Tant qu’il y aura des trains, il y aura besoin de valises !

 

Elles feraient aussi fortune en fournissant en sacoches et mallettes tous les ministères français. Sans oublier l’Elysée ! Et puis il y a tout le marché africain à reconquérir. C’est la pénurie de valise là-bas depuis que nos dirigeants sont repartis. Ils ont besoin de se réapprovisionner s’ils veulent qu’on revienne chez eux. D’ailleurs, un vieux dicton ivoirien dit ceci : « Pas de valise de billets, pas de ministre français ». Non vraiment, fabriquant de valises c’est la fortune assurée !

 

Et même si ces pratiques s’arrêtent du jour au lendemain – vous en doutez ? - mes braves petites délocaliseront en Nouvelles Zélande. Les équipes de France de rugby aiment bien se rendre là-bas pour prendre des valises. C’est presque une tradition.

 

Mes filles ont brusquement arraché les fleurs. Mais je n’ai pas bronché. Je n’ai pas sauté de la branche pour les plaquer au sol. J’ai juste laissé faire.

 

Elles ont jeté les roses dans le ciel. Et j’ai alors admiré le spectacle de ces pétales de fleurs qui leur retombaient lentement sur la tête. Ce n’était rien d’autre que des petits nuages blancs extirpés au grand fleuve d’azur. Des morceaux de firmament qui s’abattaient sur terre en petites éclaboussures.

 

J’ai alors prié pour que mes filles s’émerveillent toujours plus de la nature que de la technologie.

 

Qu’elles préfèrent définitivement les roses aux trains à grande vitesse.

Du haut de mon arbre, je les ai regardées partir. Elles riaient, les vêtements tâchés de ciel et les cheveux pleins de parfum.

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