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Billet de blog 27 nov. 2011

Les châtaignes

Le journal déplié sur le trottoir n'en finit plus d'annoncer le chaos. C'est la fin du système bancaire et financier, la fin de l'Europe, la fin du monde tel que nous le connaissons. Nous allons rebasculer dans le Moyen Age. Les enfants de la crise ne connaîtront jamais de Trente Glorieuses.

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Le journal déplié sur le trottoir n'en finit plus d'annoncer le chaos. C'est la fin du système bancaire et financier, la fin de l'Europe, la fin du monde tel que nous le connaissons. Nous allons rebasculer dans le Moyen Age. Les enfants de la crise ne connaîtront jamais de Trente Glorieuses. Des Foireuses oui, mais des Glorieuses non. L'austérité guette le chaland et la société sensée protéger le peuple va le dépouiller. Voilà quelques pistes de joyeuses réflexions proposées par des éditorialistes enthousiastes dans ce bout de journal.

Lui, il a posé quelques châtaignes chaudes dessus. Le type qui les cuit sur son bidon vient de lui en refiler. Elles fument tranquillement sur le trottoir, tandis qu'il rêvasse allongé sur un carton de fortune. Le boulevard se réveille peu à peu, et les voitures commencent à sortir de leurs parkings souterrains. Bientôt, un fleuve de tôles multicolores coulera devant lui, l'isolant une nouvelle fois du trottoir d'en face et de son grand panneau publicitaire. Quelques ouvriers matinaux s'y affairent, collant une affiche sur laquelle on voit des nains infidèles au Père Noël tapiner pour les magasins Carrefour. Il imagine le vieux trahi dans son igloo, une bouteille de vodka à la moufle. Alors il sourit.

Derrière la grande vitrine du kiosque, on peut voir une page des Echos. On nous informe que « l'Europe et les Etats-Unis sont dans la tempête ». Leurs finances dégringolent, leurs marchés ont peur et du coup, leurs bourses rétrécissent. Bientôt, on ne parlera plus des pays occidentaux mais des pays occis.

Lui, il a eu froid la nuit dernière. Que voulez-vous ? La tempête du clochard, si l'on prend en compte l'organisation mondiale des saisons, est une véritable crise systémique. La température recommence à chuter. Les sans-abri ont peur. Et leur espérance de vie rétrécit. Bientôt, la neige recouvrira le macadam, mais aussi les macchabées.

La question est de savoir quelle ampleur aura cette tempête. Est-ce comme en vingt-neuf ? Que vont devenir les banques ? « Et si on en parlait ? » propose la Société Générale. Ben oui, ça serait la moindre des choses, pensent les gens qui ont placé leurs thunes chez eux! Alors « Parlons d'avenir ! » s'exclame la BNP en ricanant. Ouh la la, ça sent le traquenard, non ? Non, car on garde vos économies bien au chaud. Ne vous inquiétez pas. Où ça ? « Là où votre argent est heureux ! » répond ING Direct en se signant. Mort de rire, la Banque Postale conclut par son ancien slogan : « Pour une nouvelle, c'est une bonne nouvelle ! »

Lui, il se demande combien de temps la température va rester au-dessus de zéro. Va-t-on revivre un hiver comme en cinquante-quatre ? Chaque fois que le mois de décembre approche, il a peur. Alors parfois faut que ça sorte. Et il se met à haranguer les badauds en gueulant qu'il a « les boules de Noël » !

A ces mots, les passantes aux épais manteaux se renfrognent. Leurs têtes toutes maquillées de rose sont ternies par l'invective du sauvage en haillons, à la manière des premiers frimas qui jettent l'opprobre sur des pétales multicolores. A l'instar des fleurs, les jolies flâneuses se fanent. Et les premiers passants... ne font que passer. Contournant soigneusement ce morceau un peu sale de réalité offert, ils se dirigent vers le kiosque à journaux. Là-bas, ils achètent les informations afin d'appréhender au mieux la réalité de demain.

Ils ne voient pas son visage émacié par la faim. La rudesse de ses traits, qui ont pris pour exemple les tracés rectilignes des boulevards haussmanniens. Cette barbe incontrôlée, comme une forêt broussailleuse naissant en plein cœur de la ville. Ces yeux bleus comme le ciel qu'il côtoie dangereusement. Cet immobilisme, qui risque de faire de lui un arbre de plus sur le trottoir.

Et les yeux noyés dans leurs doubles pages, on dirait qu'ils font de plus en plus la gueule.

Lui, il rigole. Il a déjà poussé son caddy sur le côté pour leur faire un peu de place. Il regarde les châtaignes. Elles ne fument déjà plus. L'hiver arrive.

Mais qui sait ?

Peut-être auront-ils le temps de les partager ?

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