Rue Jean Moulin

Bloqué entre deux murs de béton, assis sur un muret aux briques rouges apparentes, ecchymoses d'une cour terne au teint maladif, la journée serait fatalement grise. Je ne savais pas si le ciel était bleu, masqué par quelques nuées radioactives qui transformaient petit à petit la plupart de mes contemporains en sushi. Ou bien ne voyait-on rien du fait de cette armada occidentale et aérienne faisant trembler l'air en direction de la Libye.

Bref, la journée était mal partie.

Et puis j'ai ouvert un petit livre sans prétention. Pas un Goncourt, ni un Renaudot. Il était modeste je vous dis ! Un bouquin même pas édité chez les poids lourds de l'édition. Non, un petit livre léger que l'on ouvre et que l'on renifle entre les pages avant de le déguster. Un peu comme on soulève le couvercle d'un bon plat en train de mijoter.

J'écartai délicatement la couverture et le livre sembla ouvrir ses bras, comme si les histoires à l'intérieur voulaient m'enlacer. Mince ! Autant d'affection d'emblée, sans me connaître, ça me réchauffait les mains jusqu'au cœur.

Toujours est-il que le bruit des avions chasseurs s'est interrompu. Plus aucun vacarme. Juste le silence du lecteur apaisé, qui vient de tourner la clef d'un autre monde dont le bon Dieu a sa photo apposée sur la quatrième de couverture.

Dès les premières lignes, chaque paragraphe se révélait être une sorte de terreau, dans lequel l'auteur avait mélangé quelques lettres bien choisies avec une ponctuation indispensable à l'éclosion de mots fleuris, dans des histoires qui sentaient bon le printemps.

Chez nous, on ne parlait que du feu des missiles ou des flammes tricolores qui brûlaient peu à peu les urnes.

Chez Philippe Maurin, Boris, le petit héros du livre, regardait Pirlo au travers de la fenêtre, cet homme énigmatique qui passait tous les jours dans sa rue en bicyclette, en sifflotant à chaque fois des airs de musique différents.

Je vous laisse seuls juges.

Chez nous, ça sentait le cramé.

Chez Boris, on caressait l'odeur des roses de son enfance et d'une province qui vit encore dans nos cœurs meurtris.

Je ne vais pas vous raconter les aventures de ce petit Boris. Il faut les lire. Et vous verrez alors comme moi les murs gris de votre quotidien se recouvrir de lierre fleuri, et le ciel redevenir bleu.

Un bleu sans avion et sans nuage.

Le ciel bleu de la Rue Jean Moulin.

 

 

Rue Jean Moulin, de Philippe Maurin, éditions Les 2 Encres, novembre 2010.

 

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