Refonder la société et l'économie sur les sciences participatives (6)

Écrites dans le contexte suisse, les lignes de ce blog proposent en plusieurs épisodes d'esquisser une société et une économie refondées à l’aide des sciences participatives. Après avoir redéfini l'économie, nous allons reconsidérer ce qu'est la société.

Regagner nos regards et la terre1 : redéfinir la société

La société est noyée dans la notion de "social". À gauche comme à droite, cet adjectif renvoie souvent à un bloc, à une sorte de solidarité morale avec ses semblables. Selon la gauche, cette solidarité serait indispensable2, alors qu'à droite, certains souhaiteraient plus que tout s'en passer3. Ce dont ces élus de droite ne se rendent pas compte — en plus de croire qu'une existence isolée est possible —, c'est qu'en exprimant de telles opinions, ils font du social. En ce cas, qu'est-ce que faire société ?

En sociologie, le concept de "société" (Gesellschaft) est classiquement distingué de celui de "communauté" (Gemeinschaft). D'après ce distinguo, la communauté correspond à un groupe de personnes fondé sur des liens organiques, immédiats (la famille, la paroisse, la corporation, le village, le quartier). Ses membres ne sont pas perçus dans leur individualité, leurs liens particuliers ou leur trajectoire propre, mais comme la partie indistincte d'un tout. Dans le cadre communautaire, les hauts et les bas de la vie des individus importent peu, le seul devenir qui compte est celui du "tout".

À l'inverse, la société correspond à la mise en relation de personnes par des liens mécaniques. Dans cette configuration, les personnes sont considérées comme des individus indépendants, sur le même plan, peu importe leur origine. Chacun y est pensé comme rationnel, autonome et responsable de sa trajectoire. Tous les membres de la société sont ainsi liés par des droits, des obligations, mais aussi des contrats discutés et acceptés. Cette indépendance des individus essentiellement unis par des liens médiatisés (institutions, commerce, contrats, etc.) tend à favoriser la concurrence entre eux et par là même une extension des logiques marchandes (vendre sa force de travail, ses compétences, ses atouts, ses relations, etc.), voire capitalistes (accumuler des biens pour anticiper, se mettre à l'abri sans contrepartie)4.

Pour séduire plus largement et autrement que par ses argumentaires xénophobes ou racistes, l'extrême droite (hormis les libertariens) — mais aussi des auteurs se réclamant de la gauche et dont l’ambiguïté questionne  — aime à pointer cette extension du domaine marchand dans la société libérale5. Or, il est primordial de se rappeler que, depuis la Révolution française, l'extrême droite exècre la société, ses individus, ses droits fondamentaux et a contrario survalorise les tenants et aboutissants de la notion de communauté. L'extrême droite a beau s'égosiller contre le communautarisme6, elle rêve en réalité d'instaurer une nation organique dans laquelle l'idée du "Tout" (la nation, la foi, la culture, etc.) — défini et dirigé par une élite (le chef, le père, le meneur, etc.) de la communauté —  prédomine. Pour ce faire, tout un chacun, à tout moment, peut être exclu à cause de sa confession ou de son origine, dépossédé de ses droits les plus élémentaires. Autrement dit, l'extrême droite aspire bel et bien à un État communautaire.

Dès lors, la gauche ne doit pas oublier que, malgré leurs défauts et excès à combattre, l'individualisme tempéré ainsi que la société sont aussi la promesse inachevée de former, puis d'organiser des êtres rationnels, avertis et davantage imperméables tant aux manipulations qu'aux autocrates ou autres gourous. Elle ne peut pour autant s'atteler à entièrement dissoudre les liens communautaires, au risque de nourrir les ressentiments ; un équilibre est à trouver.

Village de montagne abandonné dans le val d'Ossola (Italie), non loin de la frontière suisse. 2018. Lorsque les liens communautaires disparaissent, le ressentiment et ses traductions politiques, généralement violentes et coercitives, guettent. Si la gauche se doit de défendre la société et l'idée d'individu, elle ne peut en revanche totalement se passer de les penser en lien avec la notion de communauté. Village de montagne abandonné dans le val d'Ossola (Italie), non loin de la frontière suisse. 2018. Lorsque les liens communautaires disparaissent, le ressentiment et ses traductions politiques, généralement violentes et coercitives, guettent. Si la gauche se doit de défendre la société et l'idée d'individu, elle ne peut en revanche totalement se passer de les penser en lien avec la notion de communauté.

Compte tenu de ces éléments, l'enjeu de notre redéfinition est de proposer une société qui défend l'idée d'individu, et ce afin de préserver les acquis des droits fondamentaux, c'est-à-dire la possibilité de mener sa vie selon ses convictions ainsi que ses besoins propres (pas ceux dictés par le marketing et la publicité), sans avoir à craindre pour son intégrité morale, physique et psychique. Cependant, elle ne peut pour autant laisser la possibilité d'utiliser ces libertés fondamentales à des fins qui nuisent à autrui et aux conditions de la vie sur terre (ce à quoi mène la logique libertarienne). Une appropriation de la sociologie de Bruno Latour semble parfaitement se prêter à cette ambition et ses exigences.

Bien qu'elle nécessite quelques apports critiques, elle a le mérite de vouloir renouveler notre compréhension du social. Il est important de se débarrasser de l'adjectif "social" dans son sens unifiant, figé et qui désignerait tout ce qui a trait à l'être humain en groupe. La société consiste plutôt en un complexe d'associations, de connexions liant non seulement les êtres humains entre eux, mais aussi, les êtres humains à des « non-humains », à savoir des ressources naturelles, des animaux, des plantes, des connaissances, des procédures, des techniques ou des objets à l’instar des ordinateurs. Or, dans cette configuration, les individus, comme les « non-humains », peuvent être des intermédiaires de relations (lorsque leur rôle institue des liens attendus) ou des médiateurs (lorsque leur rôle transforme des liens)7. Alors que l'industrialisation et son capitalisme du XIXe siècle ont instauré les classes sociales, le web et les nouvelles technologies façonnent notre société en réseau. Nos liens et nos communications avec les autres nous individualisent davantage, et inversement participent à construire la société. Toute parole, tout acte, tout déplacement, tout service peut établir de nouveaux liens, définir davantage les individus, polariser des collectifs, des communautés et donc changer l'architecture sociale8.

2018. Dans le ciel de La Croix-sur-Lutry. Des traces évidentes de la société en réseau. 2018. Dans le ciel de La Croix-sur-Lutry. Des traces évidentes de la société en réseau.

Ainsi de manière plus large, lorsqu'on construit un bâtiment, on fait du social. Lorsqu’un politicien décrie les prestations sociales, il fait du social.  Lorsqu'on cultive des betteraves, on fait du social. Lorsqu'un loup dévore un mouton, il fait du social. Lorsqu'un virus décime un troupeau d'animaux sauvages ou domestiques, ou lorsque ce virus devient transmissible à l'homme, il fait du social. Dans chaque cas, des êtres humains vont être affectés. Ils vont adapter leurs actions à la situation ou réclamer des actions à d'autres êtres humains, se lier à de nouvelles personnes, à de nouveaux objets, savoirs, à de nouvelles techniques, ressources, sans pour autant être motivés par une quelconque solidarité. En outre, au regard de ce constat, il apparaît parfaitement absurde, mais surtout intenable d'exclure les choses et les autres êtres vivants de la planète du concept de société humaine9. Si notre intégrité et nos libertés fondamentales ne sont pas négociables, "l'enchevêtrement de nos vies"10 importe tout autant.

Réduire la société à un groupe d'êtres humains n'est pas tenable, tant d'autres types de vies influencent les nôtres. Cet enchevêtrement, présent dans nos représentations, ne peut rester sans traduction politique. (Graffiti à Zurich, 2016). Réduire la société à un groupe d'êtres humains n'est pas tenable, tant d'autres types de vies influencent les nôtres. Cet enchevêtrement, présent dans nos représentations, ne peut rester sans traduction politique. (Graffiti à Zurich, 2016).

Là où le débat reste ouvert, concerne le degré et les moyens d'intégration de ces autres types de vie dans la société et ses délibérations politiques. Pour répondre à cette nécessité, on a entre autres proposé de donner des droits aux écosystèmes11. Pour sa part, Bruno Latour propose un parlement des choses12Dans ce cadre, les choses et les animaux sont généralement représentés par des experts ou des scientifiques. Ce genre de proposition semble néanmoins entretenir des modalités essentiellement anthropocentriques, difficilement réalisables et qui confortent des inégalités de savoir en faisant appel avant tout à des experts.

Pour surmonter ces difficultés, nous proposerons dans les billet suivant de refonder l'économie et la société (enfin!), et ce notamment en donnant à la monnaie un rôle de communication entre toutes les vies dissemblables que compte la terre.


1) Cette proposition de refondation et l'ensemble des billets qui s'y rapportent sont fortement imprégnés de mes lectures d'Elinor Ostrom, Benjamin Coriat, Serge Audier, Bernard Stiegler, Bruno Latour, Murray Bookchin et Karl Polanyi.

2) Exemple de cet usage à gauche : https://www.gauchebdo.ch/2020/10/16/une-fibre-ouvriere-pour-un-jura-plus-social/

3) Exemple de cet usage à droite, voire même extrême droite : https://www.udc.ch/parti/publikationen/journal-du-parti/2020-2/franc-parler-juillet-2020/notre-etat-social-a-atteint-ses-limites/

4) Sur cette distinction cf. Ferdinand Tönnies, Communauté et Société, Presses universitaires de France, Paris, 2010 [1887], 276 p. Pour un compte-rendu du livre : Claude Dubar, « Communauté et Société, F. Tönnies », Sociologie du travail, Vol. 55 - n° 1 | 2013, 97-100. URL : https://journals.openedition.org/sdt/12578

5) En témoigne notamment l'interprétation frauduleuse de "libéral-libertaire" par Alain Soral dans ses discours et ses livres, proche du tableau dressé par le roman de Michel Houellebecq Extension du domaine de la lutte

6) Les Cahiers du CEVIPOF, "Les extrêmes droites en Europe : le retour ? Actes du colloque du 5 novembre 2010", avril 2011, n° 53, cf. pp. 30-31 & pp. 40-42.

7) Bruno Latour, Changer de société, refaire de la sociologie, Paris : La Découverte Poche, 2006, pp. 58-59.

8) cf. Vidéo de cette conférence de Latour, (plus particulièrement à partir de 13:40 jusqu'à 19:48) : https://www.youtube.com/watch?v=f3lsSJp8dbI

9) cf. le merveilleux livre d'Anna Lowenhaupt Tsing, Le champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme, traduit de l'anglais par Philippe Pignarre, [Paris] : La Découverte (Les empêcheurs de tourner en rond), 2017. & aussi Bruno Latour, Nous n'avons jamais été modernes: essai d'anthropologie symétrique, Paris : La Découverte, 2013.

10) Expression empruntée à Anna Lowenhaupt Tsing, le champignon op. cit., p. 37.

11) cf. par exemple : https://www.partagedeseaux.info/Des-droits-pour-les-rivieres-et-les-ecosystemes

12) Bruno Latour, « Esquisse d’un Parlement des choses », Ecologie & politique 2018/1(N° 56), p. 47-64. Présentation simplifiée de cette proposition : https://usbeketrica.com/fr/article/faut-il-un-parlement-des-choses.

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