Refonder la société et l'économie sur les sciences participatives (4)

Écrites dans le contexte suisse, les lignes de ce blog proposent en plusieurs épisodes d'esquisser une société et une économie refondées à l’aide des sciences participatives. Dernier billet qui aborde les difficultés rencontrées par différents pans de la société avant notre proposition de refondation. Quatrième billet dédié à la recherche scientifique.

Regagner nos regards et la terre1 : la recherche scientifique

Bien qu'il s'agisse de l'ultime billet pour aborder les souffrances qui traversent la société avant notre proposition de refondation, il va de soi que les motifs de peine et de griefs ne s'arrêtent pas aux thématiques traitées. Je pense notamment aux travailleuses et travailleurs précaires, saisonniers, ou encore les personnes discriminées pour leur couleur de peau, leur provenance, leur nationalité, leur confession, leur genre ou leur orientation sexuelle. Ces personnes se trouvent malgré tout à l'esprit de notre proposition à venir, qui se veut fédératrice, quand bien même leurs histoires ne sont pas directement mobilisées. Les difficultés du milieu dont il va être question dans les lignes ci-dessous peuvent paraître bien moindres en comparaison. Cependant, ses asymétries, dysfonctionnements et inconséquences ont des effets déterminants et nocifs sur l'ensemble de la société. Ce milieu est celui de la recherche scientifique.

Ses effets sont immenses, car la recherche scientifique génère des savoirs qui ne se contentent nullement d'être des concepts accrochés au ciel des idées, isolés entre quatre murs et sans répercussions sur nos existences. Premièrement, du côté des sciences humaines, selon Michel Callon et Fabian Muniesa, se trouvent des disciplines - comme la science économique - produisant des théories dites performatives. La performativité d'un concept se manifeste à l'occasion de "situations dans lesquelles l’objet sur lequel porte un travail scientifique n’est pas simplement constaté ou décrit, mais modifié, voire appelé à exister"2. Le marketing et son application en entreprise l'illustrent parfaitement. Sans ses concepts, les politiques commerciales et de communication de nombreuses entités seraient bien différentes. Sans être forcément performatifs, les autres savoirs des sciences humaines sont également récupérés dans le monde marchand ou politique ; on peut par exemple penser à la linguistique pour la gestion de l'image, mais aussi à la narratologie pour le storytelling, ou encore à l'histoire comme moyen de valorisation des marques commerciales, d'une part, et de marchandisation des lieux, d'autre part3. Deuxièmement, les sciences sociales ne sont pas en reste, car ses découvertes, son travail de construction et d'interprétation des statistiques permettent à des entreprises d'affiner leurs stratégies commerciales, de cerner leurs clients cibles, mais rendent aussi service aux administrations publiques lorsqu'elles conçoivent des plans de gestion des collectivités. Nous constatons dès lors que les sciences humaines et sociales ont tendance bon gré mal gré à être au service d'une forme d'ingénierie sociale4, autrement dit leur utilisation hors des murs académiques cherche à orienter les comportements des individus à grande échelle. Troisièmement, du côté des sciences exactes, les usages extra-universitaires des savoirs sont plus évidents. Les incursions de grandes entreprises et des multinationales dans la recherche sont nombreuses. Dans le canton de Vaud, elles se retrouvent même dans la toponymie des récents bâtiments du campus de l'École polytechnique fédérale de Lausanne5 ou encore dans le processus de nomination de nouveaux professeurs6. Ces entreprises cherchent ainsi à terme à récupérer des savoirs à des fins d'innovation, autrement dit des savoirs aptes à bouleverser les marchés, à leur offrir une place dominante et lucrative renouvelée dans l'économie marchande mondiale.

Le "Rolex learning centre" dans l'agglomération lausannoise. Un exemple concret d'investissement privé pour s'accaparer des savoirs académiques et en tirer une plus-value à long terme. © trevor.patt (https://www.flickr.com/photos/trevorpatt/4381043841/in/photostream/) Le "Rolex learning centre" dans l'agglomération lausannoise. Un exemple concret d'investissement privé pour s'accaparer des savoirs académiques et en tirer une plus-value à long terme. © trevor.patt (https://www.flickr.com/photos/trevorpatt/4381043841/in/photostream/)

Dans la région lémanique, ce sont surtout les savoirs liés à l'agroalimentaire, la micro-technique, les biotechnologies et les sciences médicales qui sont au cœur des luttes d’appropriation des savoirs7. Néanmoins, plus largement, autant en Suisse qu'en Europe, s'organise depuis plusieurs années une économie de la connaissance8.

Il s'agit d'une forme d'économie de marché (d'offres et de demandes) dans laquelle la productivité et la compétitivité des entreprises ou des acteurs dépendent de leur capacité à interpréter, s’approprier et exploiter la masse d’informations mises à disposition — à une échelle mondiale — par internet et les Technologies de l'information et de la communication (TIC)9. Elle repose sur des services capables de valoriser les biens proposés par une entreprise à l'appui de nouveaux savoirs (innovation) ou de connaissances spécialisées issues de la recherche scientifique. Ces services clefs sont la finance, les assurances, la promotion immobilière, le conseil, les relations publiques, le management, la publicité, le design, le marketing, l’innovation technique et scientifique ainsi que la récolte et la sécurisation de données. Les entreprises bien installées et proches de l'économie de la connaissance sont généralement celles dotées de moyens de gestion des employés (ressources humaines, management, etc.), de la clientèle (service après-vente, marketing, publicité, communication, etc.) et de valorisation de ses biens (unités de recherche, design).

Depuis les années 1990, cette économie s'est développée dans l'ensemble de l'Europe. Elle est même devenue prépondérante en Suisse, plus particulièrement dans le canton de Vaud. Cette intensification tient à plusieurs facteurs ; on peut notamment invoquer la désindustrialisation et l'influence de la "théorie" du capital humain sur l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE)10. Cette théorie controversée de l'économiste libéral néoclassique américain Gary S. Becker - récipiendaire du prix Nobel d'économie en 1992 - postule que plus les individus ont un niveau d'éducation élevé, plus importants seront leurs revenus et meilleure sera leur productivité11. La portée de cette théorie et de sa performativité s'avérera significative en Europe. En effet, depuis les années 90 et sous l'impulsion de l'OCDE, les États du Vieux Continent mènent de nombreuses réformes scolaires, transforment et harmonisent leurs systèmes éducatifs pour augmenter l'accessibilité des études supérieures. Ces réformes ont des intentions marchandes et macroéconomiques indéniables, mais sont souvent justifiées par des motifs d'égalité et d’équité socio-cognitive12. Si l'accès facilité aux hautes études est sans conteste une bonne chose, il ne doit pas occulter les parts d'ombre de l'économie de la connaissance, comme sa tendance à commercialiser les savoirs et à imposer des logiques superflues, voire délétères aux acteurs universitaires. 

Cette économie de la connaissance clôture les savoirs et limite leurs utilisations, afin de pouvoir les raréfier artificiellement et in fine les marchandiser (brevets, droits d'auteur, exclusivité des publications). Ces dispositifs drainent vers les institutions universitaires une culture de la concurrence, qui s'exprime même parmi les étudiant.e.s. Il s'ensuit également une compétition soutenue entre les chercheuses et les chercheurs pour être publié.e.s et obtenir certains postes. Ces postes offrent un pouvoir encore mal apprécié, qui favorise les dépendances relationnelles, dépendances dont souffrent notamment les doctorant.e.s et assistant.e.s. De plus, l'avenir professionnel et financier de ceux-ci demeure souvent incertain, dans la mesure où une brillante thèse ne garantit aucunement une carrière académique. Pour y parvenir, le réseau et les bonnes relations sont indispensables, tant les places à l'université sont chères. Par conséquent, les burn-outs se manifestent fréquemment dans ce milieu. L'insécurité généralisée des chercheurs en Suisse romande a d'ailleurs été dénoncée par le biais d'une tribune publiée dans la presse et signée par plusieurs post-doctorant.e.s13. Cette insécurité se révèle d'autant plus révoltante que les multinationales et les entreprises s'autoproclamant "innovantes", tôt ou tard, profitent tant du travail accumulé de ces chercheuses-chercheurs que des investissements consentis par la société pour les universités, mais en retirent tous les bénéfices financiers.

Graffiti vu et photographié à Lausanne, au chemin de Préville, le 31 octobre 2019. Référence au « ne travaillez jamais » de Guy Debord, repris en mai 68 pour dénoncer le salariat comme rapport social. Graffiti vu et photographié à Lausanne, au chemin de Préville, le 31 octobre 2019. Référence au « ne travaillez jamais » de Guy Debord, repris en mai 68 pour dénoncer le salariat comme rapport social.

Certains professeurs - notablement en France, mais aussi en Suisse14 - ont tiré parti de la pandémie de COVID-19 pour se faire les chantres de la recherche indépendante et se présenter comme des hommes au-dessus de la mêlée qui trouvent rapidement des solutions. Cependant, lorsqu'on connaît bien la science et son fonctionnement, ce type de posture apparaît tout de suite comme anti-scientifique et précisément à la source des dépendances relationnelles qui troublent la recherche. Pour diverses raisons, notre imaginaire collectif relatif à la science demeure passablement attaché à la figure idéalisée du génie, incarnée entre autres par Galilée, Newton ou Einstein. Pourtant, la science ne progresse jamais grâce à la clairvoyance d'un seul homme. Elle est toujours le fruit d'une mosaïque de points de vue qui se contre-disent, s'infirment et se confirment grâce aux exigences de la méthode. Comme le montre la sociologie de Bruno Latour15 et comme le dit très justement le titre d'un magnifique texte de Thomas Durand, "la science est un héroïsme collectif"16. Elle requiert du temps et une collaboration contradictoire, mais qui se refuse à la rétention d'informations que supposent les brevets et les droits d'auteur.

Le caractère collectif de la science, son influence significative sur les pratiques quotidiennes et son intérêt pour l'ensemble de la société sont autant d'arguments pour ne pas laisser des individus ou des entreprises mettre des barrières à leur accès ou à leurs usages pour en faire de pures sources de revenus ou de réputation. Le contexte technique actuel issu de l'avènement de l'informatique, d'internet et du WEB nous offre une occasion rare de s'éloigner du modèle des mandarins donneurs de leçons et dont les savoirs ne sont à disposition que des plus sachants ou des plus offrants. Au contraire, il est propice à forger, petit à petit, une société contributive, dans laquelle chaque membre participe à la formation de données et de savoirs scientifiques à la disposition de tous et toutes. Étendre la recherche à tous les membres de la société peut nous permettre de redéfinir l'économie et la politique, et de renouveler notre approche des problématiques sociales, écologiques et de répartition des richesses. Dès lors, la science change également de cap. Au lieu de répondre à des impératifs privés, marchands, elle se penche sur les besoins des collectivités. Dans une telle disposition, elle se profile comme cruciale dans toute discussion et délibération politiques. Les travaux des chercheuses et chercheurs se retrouvent de la sorte valorisés, discutés et indispensables à la société, et ce sans passer par un mécène ou un quelconque supérieur hiérarchique.

Dans une société fondée sur les sciences participatives, chacun.e contribue aux savoirs et tend à connaître toujours davantage le coût énergétique, écologique et social de voyager, de travailler, mais aussi de produire des biens et surtout d'envisager une vie où les souffrances évitables sont évitées.


1 Cette proposition de refondation et l'ensemble des billets qui s'y rapportent sont fortement imprégnés de mes lectures d'Elinor Ostrom, Benjamin Coriat, Serge Audier, Bernard Stiegler, Bruno Latour, Murray Bookchin et Karl Polanyi.

2 Fabian Muniesa  & Michel Callon, "La performativité des sciences économiques". In Philippe Steiner (Ed.), Traité de sociologie économique. Paris : Presses Universitaires de France, 2013, p. 281. 

3 Luc Boltanski, Arnaud Esquerre, Enrichissement. Une critique de la marchandise, [Paris] : Gallimard, 2017, pp. 444-445.

4 Bruno Latour, Changer de société, refaire de la sociologie, Paris : La Découverte Poche, 2006, p. 61.

5 https://www.epfl.ch/campus/visitors/fr/batiments-phares/rolex-learning-center/

6 https://www.rts.ch/info/regions/vaud/5834622-nestle-dispose-d-un-droit-de-regard-sur-la-nomination-de-professeurs-de-l-epfl.html ; https://www.letemps.ch/suisse/lepfl-absoute-sponsorings

7 Observatoire BCV de l’économie vaudoise, Vaud. Le tigre discret. Lausanne : Observatoire BCV de l’économie vaudoise, 2016, pp. 3-5 & pp. 38-39. (Disponible ici)

8 cf. notamment : Dominique Foray, L'économie de la connaissance. Paris : La Découverte, 2000.

9 Michel Castells, The rise of the network society. Oxford : John wiley & sons, 2011, p. 77.

10 Franck Bailly & Elisabeth Chatel, "La qualité de l’éducation : discussion de travaux économiques récents". In Delamotte, E. (Ed.). Du partage au marché: Regards croisés sur la circulation des savoirs, Villeneuve-d'Ascq : Presses universitaires du Septentrion, 2004, pp. 162-163.

11 Gary S. Becker, Human Capital: A Theoretical and Empirical Analysis, with Special Reference to Education (3rd ed.). University of Chicago Press, pp. 19-20.

12 OCDE, Études économiques de l’OCDE : Suisse 2017. Paris, Éditions OCDE, 2017, pp. 125-126 & 153-159. (Disponible ici)

13 https://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/burnout-serie-chercheurs-genevois/story/10365762 ; https://www.letemps.ch/opinions/une-releve-academique-souffrance ;  cf. également https://www.letemps.ch/dossiers/5-plaies-recherche-scientifique

14 https://www.24heures.ch/le-lourd-passe-du-suisse-qui-promet-un-vaccin-contre-le-virus-284214482422

15 cf. Bruno Latour & Steve Woolgar, La vie de laboratoire. La production des faits scientifiques, [Paris], La Découverte Poche, 2006.

16 https://menace-theoriste.fr/la-science-est-un-heroisme-collectif/

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.