Refonder la société et l'économie sur les sciences participatives (5)

Écrites dans le contexte suisse, les lignes de ce blog proposent en plusieurs épisodes d'esquisser une société et une économie refondées à l’aide des sciences participatives. Après avoir abordé les difficultés rencontrées par différents pans de la société, il est temps de passer à notre proposition de refondation. Pour ce faire, commençons par redéfinir l'économie.

Regagner nos regards et la terreA : redéfinir l'économie

En mémoire de Bernard Stiegler. Une personne d'exception, dont l’œuvre m'a donné le goût de la pensée critique soucieuse du quotidien et du devenir. Dans cette nuit qu'est la nôtre, crispée et recroquevillée, ses écrits et ses interventions sont de précieuses prises pour agir, avancer avec courage et tracer des itinéraires insoupçonnés.

Dans toute contestation, dans toute revendication, se trouve un élan collectif de redéfinition. Changer la définition de toute chose, de tout être, c'est transformer sa représentation et sa relation avec le reste de la société. Ces dernières années, les mouvements féministes, aussi divers et opposés soient-ils, exemplifient bien cet enjeu : tous cherchent, à tout le moins, à réinventer en mots et en action la condition des femmes pour délester celles-ci du poids des injustices qu'elles subissent en partage.

Cela dit, il faut bien se garder de céder à la tentation idéaliste. Comme le soulignaient Engels et Marx en leur temps, il ne suffit pas de proclamer "nous sommes libres !" pour acquérir et vivre cette liberté : "pour réaliser les idées, il faut les hommes qui mettent en jeu une force pratique."1 Autrement dit, toute redéfinition collective d'un phénomène tient à son contexte sociotechnique : la révolution industrielle du XIXe siècle a entre autres engendré un ensemble de redéfinitions du travail dont le mouvement ouvrier s'est emparé, alors qu'aujourd'hui la révolution liée aux TIC2, mais aussi au WEB remet en jeu les notions d'information et d'expression (infox, accès facilité à la parole publique de certaines minorités, théorie du complot, etc.). Redéfinir l'économie est ainsi bel et bien un geste indispensable à sa transformation, mais uniquement à l'aune des possibles offerts par les conditions techniques inédites de notre époque.

Légitimement révoltés par les violences issues du système actuel, nombre de critiques de l'économie et de la science économique continuent pourtant à en reprendre des présupposés fondamentaux pour pourfendre leurs effets3. Ils ont aussi de la sorte tendance à entretenir des ambiguïtés concernant le capitalisme, l'économie de marché et le libéralisme4. Pour redéfinir l'économie, l’œuvre de Karl Polanyi apparaît aujourd'hui comme indispensable tant son approche anthropologique et diachronique permet de la relativiser et surtout de la replacer dans le temps et l'espace. Pour des raisons de concision, nous n'allons pas discuter les détails de ses concepts clefs.

En revanche, ce qu'il faut absolument retenir de Polanyi, c'est la Grande Transformation de l'économie à cheval entre le XVIIIe et XIXe siècle. C'est à ce moment que l'économie se désencastre de la société et de ses contraintes. Elle s'autonomise, devient une institution à part en généralisant dans différents domaines sociaux la logique des marchés, alors que celle-ci ne représentait jadis qu'un infime rouage de l'économie5.

L'économie devient dès lors une économie de marché qui applique le mécanisme de l'offre et de la demande à tous les phénomènes de la société, jusqu'à ses fondements : le travail, l'environnement (la terre dans les termes de Polanyi) et la monnaie. Ces derniers deviennent des marchandises, c'est-à-dire des biens engendrant cette même mécanique d’offres et de demandes. Dans le contexte actuel, une marchandise a, en outre, très souvent, des visées lucratives. Pourtant, en dernière analyse, le travail, l'environnement et la monnaie sont des biens qui relèvent des conditions d'existence et non de la logique des marchés : foncièrement, ils ne sont pas produits pour être vendus. L'environnement et le travail préexistent à toute société. Le premier sera toujours un paramètre vital (au-delà d'un certain nombre de degrés la vie devient plus difficile, des matières premières peuvent manquer) ainsi qu'une source d'énergie (nourriture, électricité, etc.) physiquement limitée. Le travail correspond quant à lui à l'indispensable tâche des êtres humains d'interagir avec cet environnement pour y vivre6. Ces axiomes ont eu tendance à être liquidés par la Grande Transformation. Celle-ci a par là même bouleversé la notion d'économie en tant que pratique sociale.

Entre terrains vagues, zones agricoles et industrielles vers Bussigny, dans l'agglomération lausannoise. La Grande Transformation a fait de l'environnement une marchandise qu'on clôture, qu'on exploite sans logique de limites physiques. Entre terrains vagues, zones agricoles et industrielles vers Bussigny, dans l'agglomération lausannoise. La Grande Transformation a fait de l'environnement une marchandise qu'on clôture, qu'on exploite sans logique de limites physiques.

En effet, dans sa signification courante et contemporaine, l’économie est souvent entendue comme tout ce qui a trait au marché, au calcul des intérêts de chacun, mais aussi aux prix des produits. Cette vision réduisant l’économie à une série d’opérations comptables est renforcée par les discours de la science économique, fortement imprégnée par les mathématiques7. Pour notre proposition de refondation, à l'appui de l’œuvre de Polanyi, nous aimerions redéfinir l'économie comme un ensemble d’activités humaines qui s’attache autant à organiser qu’à gérer l’utilisation des biens et services répondant aux besoins matériels, moraux et pratiques d’une collectivité8. Cette redéfinition se veut en phase avec le contexte technique de notre époque dans la mesure où la production de données sur nos besoins et notre environnement n'a jamais été aussi importante. Toutes ces données pourraient être à disposition de toutes et tous, la matière première de nos délibérations pour orienter l'économie vers un modèle viable, mais elles se trouvent quotidiennement accaparées par des acteurs mus par une logique capitaliste.

Cependant, il serait contre-productif d'enfermer sa compréhension de l'économie contemporaine dans le seul mot de "capitalisme". En revisitant quelque peu l’œuvre de Fernand Braudel, on peut la compartimenter, selon notre définition, en trois parties distinctes et cependant profondément enchevêtrées9. Premièrement, il y a l’économie domestique, c’est-à-dire celle des biens et services fournis autrement que par l’échange10 ; en la matière, nous pouvons penser aux aides fournies ou aux réalisations produites dans le cadre familial, amical, bénévole, volontaire ou associatif. Deuxièmement, comme nous l'avons vu, il y a l’économie de marché dans laquelle les biens et services sont échangés par l’intermédiaire de l’argent au gré de prix fluctuants. Les variations de prix dépendent principalement de la rareté ou de l’abondance des biens et services recherchés ou proposés11. Finalement, la dernière composante de l’économie contemporaine, la plus petite, mais la plus influente, est précisément le capitalisme. Il se caractérise par la possession d’un surplus, hérité ou acquis (capital financier, foncier ou d’informations), dont l’investissement ou l’utilisation doit déboucher sur un profit augmentant le surplus initial12. Autrement dit, le capitalisme est un processus d’accumulation de biens jugés de valeur ou alors pertinents pour posséder un avantage stratégique, notamment sur les marchés. C’est entre autres la raison pour laquelle le capitalisme est souvent confondu avec l’économie de marché. Selon Braudel, l’un des traits distinctifs du capitaliste serait d'ailleurs le pouvoir de changer les règles de l’économie de marché13.

L’économie étant désormais circonscrite, il s’agit de mettre en garde contre un second usage courant du terme « économie », qui renvoie à tout autre chose que cet ensemble d’activités que nous venons de décrire ; cet usage entretient et nourrit une ambiguïté avec l’économie elle-même. Il désigne en réalité la science économique, discipline des sciences humaines s’attachant à produire des savoirs sur l’économie. Composée de plusieurs courants de pensée, l’approche dominante actuelle — dite néo-classique et principalement nourrie par l’école libérale — a tendance à réduire l’ensemble de l’économie aux mécanismes propres au marché et à comprendre les interactions des acteurs économiques par le biais des mathématiques. La science économique n’est cependant pas sans liens avec l’économie, car elle possède une influence certaine sur l’organisation et les pratiques de son objet d’étude. On parle en ce cas d’une science performative14. En guise d'exemple, les extrapolations de l'école libérale actuelle sur la liberté individuelle amènent nombre d'économistes écoutés par les politiques à plaider pour la nécessité de laisser libres les marchés et le commerce.

L’économie et la science économique sont ainsi en interrelations. La seconde est certes un discours savant, mais aussi et surtout, un moteur de changement des pratiques économiques. Elle redéfinit régulièrement les notions de « valeur » ou de « bien » ou alors les articule autour de nouvelles notions comme les savoirs.

Un chantier en attente dans la campagne lausannoise (Chalet-à-Gobet) formant un écosystème et une biodiversité éphémères, remplacés depuis par des logements pour une haute école internationale. La somme à débourser chaque semestre pour y être admis est excessivement élevée, même du point de vue suisse (une trentaine, jusqu'à une quarantaine de milliers de francs/d'euros quand un semestre à l'Université publique coûte plus ou moins 400 francs/euros). Cette somme sert ainsi de filtre social et assure la reproduction sociale. Un enrichissement de privés au détriment d'une richesse collective. Un chantier en attente dans la campagne lausannoise (Chalet-à-Gobet) formant un écosystème et une biodiversité éphémères, remplacés depuis par des logements pour une haute école internationale. La somme à débourser chaque semestre pour y être admis est excessivement élevée, même du point de vue suisse (une trentaine, jusqu'à une quarantaine de milliers de francs/d'euros quand un semestre à l'Université publique coûte plus ou moins 400 francs/euros). Cette somme sert ainsi de filtre social et assure la reproduction sociale. Un enrichissement de privés au détriment d'une richesse collective.

Un bien économique étant ce qui répond à un besoin, il est essentiel de se tourner vers une théorie économique qui, d'une part, met en avant la diversité autant des besoins que des biens et qui, d'autre part, comprend l'environnement comme une donnée consubstantielle des collectivités. La typologie des biens de la regrettée Elinor Ostrom entre parfaitement dans cette ambition. De plus, elle pose la question des moyens et surtout des institutions qui fondent autant la vie collective que la gestion des biens économiques.

Selon ses travaux, les biens sont idéalement de quatre types et peuvent être catégorisés à l’appui de deux oppositions : bien rival versus bien non rival, d’une part, et bien excluable versus bien difficilement excluable, d’autre part. La première dichotomie sert à distinguer les biens dont la consommation entrave leur utilisation simultanée par autrui (bien rival) ou non (bien non rival). Un téléphone portable est un bon exemple de bien rival, car il ne peut être manié que par une seule personne à la fois. La seconde dichotomie différencie les biens dont l’usage peut être facilement entravé (bien excluable) ou non (bien difficilement excluable). Autrement dit, la nourriture ou un parc de loisirs sont des biens excluables, car il est aisé de mettre des barrières qui interdisent leur consommation aux acteurs ne remplissant pas les conditions nécessaires pour y accéder. Ces barrières peuvent être l’établissement d’un prix élevé ou la localisation du bien dans un espace défini pour pouvoir l’acquérir ou en jouir (supermarché, parcelle clôturée, etc.) Cela dit, ces oppositions ne sont pas absolues et doivent être comprises comme des spectres allant d’un pôle à un autre. Les biens d’un même type ne sont donc jamais totalement équivalents dans leur rivalité ou excluabilité 15.

Typologie des biens d'après les travaux Elinor Ostrom et Olivier Weinstein. À noter que nous faisons l'impasse sur la nuance entre "communs" et "biens communs". Typologie des biens d'après les travaux Elinor Ostrom et Olivier Weinstein. À noter que nous faisons l'impasse sur la nuance entre "communs" et "biens communs".

Cette typologie est bel et bien idéale. Comme nous l'avons vu dans les précédents billets de blog, le contexte sociotechnique actuel ainsi que la logique capitaliste font que la santé ou les savoirs ont tendance à devenir des biens privés artificiels, des marchandises soumises à des objectifs lucratifs. Néanmoins, les mêmes techniques sont au fondement d'un développement des savoirs inédit dans l'histoire, participatif et libre (Wikipedia, open source, crowdsourcing, etc.) L'interactivité et l'organisation en réseau des technologies offrent un horizon porteur, celui d'une économie contributive où chacun peut produire des données utiles à la définition, puis la gestion des besoins et moyens des collectivités. Cette production pourrait être rémunérée et la base de la vie autant économique que politique.

Afin de préserver la vie humaine sur terre, de trouver un équilibre entre nos besoins, notre épanouissement et ce qui est de l'ordre du possible, l'économie donnerait à la monnaie, le travail et l'environnement une importance à part dans la société, hors des logiques marchandes ; reste à savoir encore qui forment la société et de quelle manière.


A) Cette proposition de refondation et l'ensemble des billets qui s'y rapportent sont fortement imprégnés de mes lectures d'Elinor Ostrom, Benjamin Coriat, Serge Audier, Bernard Stiegler, Bruno Latour, Murray Bookchin et Karl Polanyi.

1) Friedrich Engels, Karl Marx, "La sainte famille ou critique de la critique critique. Contre Bruno Bauer et consorts" in Philosophie, traduit de l'allemand par Maximilien Rubel, Paris : Gallimard (coll. Folio essais), 1994, p. 264.

2) Michel Castells, The Rise of the Network Society, Oxford : John wiley & sons, 2011,  p. 31.

3) Cela semble frappant lors de ce débat entre Frédéric Lordon et Thomas Piketty  qui, malgré leurs profonds désaccords sur la propriété, semblent avoir des présupposés classiques en commun sur le social, le travail, la monnaie et le salaire lorsqu'ils en viennent à leurs propositions économiques. Pour les deux économistes, d'une façon évidemment différente, l'environnement devrait intéresser l'économie, sans pour autant en faire intégralement partie. (https://www.youtube.com/watch?v=dDY3aczWOd0)

4) Pour en savoir plus sur le malheur de la gauche antilibérale de confondre le libéralisme avec le capitalisme et de ne pas davantage distinguer le libéralisme dans son ensemble et son histoire avec le libéralisme économique ou le néolibéralisme. cf. Serge Audier, La société écologique et ses ennemis. Pour une histoire alternative de l'émancipation, Paris : éditions la découverte, 2017, pp. 24-40. Luc Boltanski, De la critique. Précis de sociologie de l'émancipation, Paris : Gallimard (coll. nrf essais), pp. 78-82. 

5) Karl Polanyi, La Grande Transformation, traduit de l'anglais par Catherine Malamoud et Maurice Angeno, Paris : Gallimard (coll. Tel),  pp. 117-122.

6) La monnaie est pour sa part plus difficile à cerner de manière universelle, même si elle semble toujours demeurer un moyen de communication complexe.

7) Fabian Muniesa, Michel Callon, « La performativité des sciences économiques », in Philippe Steiner (éd.), Traité de sociologie économique, Paris : Presses Universitaires de France, « Quadrige », 2013, pp. 283-284.

8) Karl Polanyi,  La subsistance de l’homme: La place de l’économie dans l’histoire et la société, traduit de l'anglais par Bernard Chavance, Paris : Flammarion, 2011, p. 56.

9) Fernand Braudel, La dynamique du capitalisme, Paris : Flammarion, 1988, pp. 43-47.

10) Ibid., pp. 11-13.

11) Karl Polanyi, La subsistance op. cit., 2011, p. 38. Polanyi souligne à ce propos — au contraire de Braudel — que si le commerce et les marchés locaux sont anciens, l’économie de marché — c’est-à-dire le marché en tant qu’organisateur de l’économie avec son système de prix fluctuants — est pour sa part récente et remonte tout au plus au début du XIXe siècle. Karl Polanyi, La subsistance op. cit., 2011, pp. 42-43.

12) Luc Boltanski, Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, [Paris] : Gallimard. 2011, p. 37.

13) Fernand Braudel, op. cit., 1988, pp. 57-58.

14) Fabian Muniesa, Michel Callon, art.cit., pp. 288-290),

15)  Elinor Ostrom, "Beyond Markets and States : Polycentric Governance of Complex Economic Systems", American Economic Review, (n° 100), 2010, pp. 4-5.

cf. également Olivier Weinstein, "Comment se construisent les communs : questions à partir d’Ostrom" in Benjamin Coriat (Dir.), Le retour des communs: La crise de l’idéologie propriétaire, [Paris] : Liens qui libèrent, 2010, pp. 69-86. 

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