Refonder la société et l'économie sur les sciences participatives (7)

Écrites dans le contexte suisse, les lignes de ce blog proposent en plusieurs épisodes d'esquisser une société et une économie refondées à l’aide des sciences participatives. Ce billet correspond à notre proposition, à discuter et critiquer évidemment. La première brique de cette proposition consiste à repenser l'organisation et la visée de la monnaie dans nos sociétés.

Regagner nos regards et la terre1 : une vie de contributions

« C'est cher ! » ou  « ça en vaut la peine ! », peut-on souvent entendre au milieu des étals des supermarchés ; mais sur quoi ces jugements reposent-ils ? Cette question est d'autant plus légitime que les supermarchés sont des lieux particulièrement étranges. Tout y est pensé (comme sur un site web marchand d'ailleurs) pour nous faire oublier la provenance, la nature industrielle et les conditions de production parfois douteuses des marchandises proposées, tant au niveau des droits fondamentaux que du respect de l'environnement. Si les économistes classiques comptent sur la rationalité des êtres humains pour construire une économie efficiente et optimale, force est de constater que cette rationalité n'est pas véritablement organisée ; en témoigne la fixation actuelle des prix, entre autres, qui n'a une signification que partielle. Elle ne fait sens que dans l'économie marchande et capitaliste. Actuellement, la compréhension des prix repose grandement sur la comparaison. Elle incite au choix soit du moindre prix, soit à celui de l'onéreux et donc de la distinction ; les prix ne sont que difficilement des indicateurs de l'économie domestique ou de la qualité de gestion des biens. Les labels sont de loin insuffisants pour pallier ce manque et se révèlent au contraire être des outils marketing pour capter la consommation de citoyen-ne-s questionnant les moyens de production.

Un supermarché, lieu étrange sans fênetres donnant sur le vivant pourtant si proche, planté au milieu de la campagne de Bussigny, dans l'agglomération de Lausanne, 2017. Un supermarché, lieu étrange sans fênetres donnant sur le vivant pourtant si proche, planté au milieu de la campagne de Bussigny, dans l'agglomération de Lausanne, 2017.

Quel est le sens des prix et quel est celui de la monnaie ? Comment est-il possible que certains trajets en train s'avèrent parfois plus chers que les mêmes itinéraires en avion alors que le coût écologique-économique du second est amplement plus élevé, préjudiciant au passage plusieurs biens publics (calme, climat) et communs (qualité de l'air, terres arables) ? Plus récemment, à un moment où la préservation de la santé du plus grand nombre tient au travail acharné des professions médicales, comment est-il possible que les hôpitaux croulent financièrement et craignent pour leur avenir ?2 Finalement, alors que de nombreux restaurateurs et commerçants de proximité contribuent eux aussi à la protection de la santé publique en fermant leur établissement, comment est-il possible qu'une partie non négligeable d'entre eux risque de mettre la clef sous la porte à l'issue de la crise sanitaire, malgré les aides de l'État ?3

Surmonter ces paradoxes, ces apories, passe par la démarchandisation des biens publics et communs ainsi que par la mise en place d'une monnaie dont l'une des fonctions serait la protection de ces mêmes biens. La croissance, le repère actuel de la prospérité dans le discours des économistes, cherche à mettre en évidence la variation positive de biens et de services produits d'une année à une autre. Cela dit, comme le remarque très justement Franck Cochoy, cet indicateur est partial, car il ne tient pas compte de toute la destruction que cette production engendre à court ou long terme4. La pollution, la disparition de biodiversité, les problèmes de santé, autant physique que mentale, ont un coût, trop souvent occulté par les outils d'analyse de la science économique, un coût que les premiers billets de ce blog ont tenté de mettre en lumière. Arrivant à ce stade, je tiens à insister sur ce point : les suggestions ci-dessous et dans les billets à venir sont à prendre pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire des pistes de réflexion à discuter, à reconsidérer sans cesse et non comme des solutions miracles, parfaites au niveau théorique. Je n'ai pas le bagage en science économique pour avoir une telle prétention. En outre, il est probable que ces propositions existent déjà dans des écrits dont je n'ai pas connaissance et dont je prends avec plaisir note.

La monnaie, la dette et la confiance

Même si ce n'est pas le cas de tous ses présupposés, nous partageons avec l'école de la régulation le postulat que la monnaie est une institution fondamentale dans le sens où il s'agit d' « un lien qui met en rapport les membres de la société comme semblables.»5 Or, dans une conception élargie de la société, la monnaie apparaît comme un outil unique pour mettre en relation les êtres humains entre eux, mais aussi les autres êtres de la biosphère avec les êtres humains. Faire de la monnaie un moyen de communication  pourrait progressivement amener la société à trouver un équilibre entre les besoins et les ressources de chacun. Pour doter la monnaie d'une telle fonction, il s'agit de se débarrasser de la fable qui en fait un moyen servant à faciliter les échanges et permettant d'éviter le retour au troc. La naissance de la monnaie semble effectivement davantage liée à l'apparition de la dette6. 

Selon la théorie de la création monétaire par le crédit, reformulée par David Graeber, la monnaie a pour véritable étalon la dette7 :

« une pièce d’or est une promesse de payer quelque chose d’autre, d’une valeur équivalente à une pièce d’or. Après tout, cette pièce n’a pas vraiment d’utilité en soi. On l’accepte uniquement parce qu’on suppose que d’autres l’accepteront aussi. Vue sous cet angle, la valeur d’une unité monétaire ne mesure pas celle d’un objet ; elle mesure la confiance d’une personne dans d’autres personnes. »8

À cet égard, il n'y a pas de différence entre une pièce d'or, un bout de papier vert, bleu ou une ligne de code dans un ordinateur : tous ces intermédiaires ne représentent pas leur valeur en soi, tous ont été produits, mis en circulation, à la suite d'une promesse : quand une banque crée de la monnaie, elle le fait pour que des choses soient, immédiatement ou le cas échéant, fabriquées ou que du travail soit fourni. Il s'agit donc bel et bien d'une reconnaissance de dette. On doit quelque chose pour avoir cette monnaie entre nos mains. Cela dit, si le système monétaire perdure, c'est que la dette initiale demeure toujours impayée.9 Si on se penche sur un exemple historique concret, on se rend compte que la monnaie « virtuelle »  a précédé la monnaie physique. Comme le rappelle encore David Graeber, la monnaie scripturale n'est pas aussi inédite qu'il n'y paraît.10 En effet, au Moyen Âge, sous le règne d'Henri II en Angleterre, une forme de monnaie importante était les « bâtons de comptage ». Ils étaient pensés sans aucune ambiguïté comme des reconnaissances de dettes :

« Les deux parties à une transaction prenaient une petite branche de noisetier, l’entaillaient pour indiquer le montant dû, puis la coupaient en deux. Le créancier gardait la moitié qu’on appelait « the stock », « la souche », et le débiteur gardait l’autre, « the stub », « le bout ». Les répartiteurs d’impôts utilisaient ces bâtons pour calculer les montants dus par les shérifs locaux. Mais souvent, au lieu d’attendre la date d’exigibilité des impôts, l’Échiquier du roi Henri II vendait à moindre prix ces bâtons de taille, et ils circulaient, en tant qu’objets représentant la dette due à l’État, entre tous ceux qui voulaient échanger quelque chose contre eux. »11

Plus récemment, la stratégie des nazis pour contourner les restrictions du traité de Versailles, en créant une monnaie parallèle sous forme de bons pour les industriels allemands de l'armement, prouve que la chose monétaire tourne bel et bien essentiellement autour de la confiance et de la dette.12

De nos jours, la création monétaire renoue clairement avec ses origines. Pour commencer, elle n'est plus entièrement du ressort des banques centrales. En effet, ces dernières ont encore le pouvoir de fixer le taux directeur et de gérer ponctuellement l'appréciation ou la dépréciation de la monnaie avec l'achat-vente d'autres devises. Néanmoins, à l'heure actuelle, la création monétaire relève bel et bien davantage des banques commerciales qui accordent des crédits aux particuliers ainsi qu'aux entreprises cherchant à investir. En accordant ces prêts, les banques entrent de nouvelles lignes de code, créant de cette manière de la monnaie scripturale. Les banques centrales sont soit mises devant le fait accompli13, soit, comme en Suisse, pratiquent des taux d'intérêt négatifs qui incitent précisément les banques à accorder des prêts14. Le risque de ce système demeure la capacité de la banque centrale à satisfaire l'ensemble de la demande en monnaie physique en cas de retrait massif.

Une monnaie étalonnée à l'aune des droits fondamentaux, des biens publics et communs

En tous les cas, dans le contexte de l'économie marchande et capitaliste, cette création monétaire encourage les investissements risqués ainsi que la consommation irraisonnée de ressources. Y a-t-il un moyen de tenir compte de ce qu'est vraiment la monnaie et de l'orienter vers autre chose ? Pour l'heure, les êtres humains ont surtout une dette envers les autres êtres vivants de la biosphère. La création monétaire actuelle, ex nihilo,  ne peut continuer de la sorte. Dans le cas contraire, la dette que nous avons envers le reste du vivant — les membres oubliés de la société — risque de préjudicier nos avancées sociales, médicales et, plus dangereusement, nos personnes.

Station-service abandonnée à Yverdon-les-Bains, 2014. Un parfait exemple de gaspillage de ressources et de dette non remboursée auprès du reste du vivant ; la rationalité économique semble clairement faire défaut en ce cas. Station-service abandonnée à Yverdon-les-Bains, 2014. Un parfait exemple de gaspillage de ressources et de dette non remboursée auprès du reste du vivant ; la rationalité économique semble clairement faire défaut en ce cas.

Pour donner une voix à notre bien-être collectif et à nos relations avec les autres êtres vivants, la monnaie pourrait être étalonnée à différents degrés à l'aune d'indicateurs rendant compte de la situation de droits fondamentaux ainsi que des biens publics (la santé, la paix, les savoirs, etc.) et communs (les ressources halieutiques, forestières, système d'approvisionnement en eau potable). De la sorte, on prendrait en charge notre dette envers la biosphère. Ces indicateurs seraient construits conjointement par des scientifiques et des citoyens sur la base de données récoltées par tou-te-s les habitant-e-s d'un territoire donné. Le fonctionnement de cette collaboration et de ce glanage de data sera détaillé dans le prochain billet. De plus, ces mêmes habitant-e-s d'un territoire seraient incité-e-s à contribuer à l'amélioration de ces indicateurs avec des actions concrètes et répertoriées. Lorsqu'une action en ce sens est réalisée et que la personne l'ayant menée donne une preuve de participation, alors de la monnaie est minée. L'ensemble de la monnaie créée serait ensuite répartie entre les différents contributeurs. Dans un tel système, la création monétaire serait dès lors inféodée à une stabilisation, voire une progression des indicateurs et donc à une progression de la qualité des droits, des biens publics et communs. Notre dette envers la biosphère serait ainsi davantage maîtrisée. Pour garantir une relative indépendance et  liberté du processus, cette récolte de données et la création monétaire qui en découle pourraient même se faire sans organe central de régulation (sans État, sans banque centrale), à l'aide des blockchains ; à condition, cependant, que ce système réduise son coût énergétique et environnemental.

On annonce un avenir économique sombre, alors qu'il y a sous nos yeux une multitude d'actions à réaliser, d'êtres à préserver, pour remplir nos vies et les faire prospérer, sans faire sécession du reste du vivant pour autant. On annonce un avenir économique sombre, alors qu'il y a sous nos yeux une multitude d'actions à réaliser, d'êtres à préserver, pour remplir nos vies et les faire prospérer, sans faire sécession du reste du vivant pour autant.

Comme les indicateurs écologiques sont susceptibles de continuer à baisser malgré une quantité énorme d'efforts, la création monétaire doit différencier les indicateurs relatifs aux droits fondamentaux, aux biens publics et celui des biens communs ainsi que divers types de contribution à leur amélioration. En temps de crise sanitaire par exemple, la fermeture d'un restaurant ou d'un commerce de proximité serait dès lors une contribution majeure à la préservation du bien public qu'est la santé : il en découlerait la création de monnaie, puis une rétribution (et non une compensation) de celles et ceux qui ont fait le sacrifice de leur commerce. De plus,  le temps libéré pourra être utilisé par ces mêmes personnes à miner de la monnaie à l'aide d'autres contributions.

Dans un tel cadre, la disponibilité de la monnaie serait quelque peu bridée, mais pas réduite à peau de chagrin pour autant. Le fait de lui mettre une limite en l'étalonnant sur des choses vulnérables, comme les biens communs, permet d'endiguer la possibilité de multiplier les investissements court-termistes et les consommations irraisonnées. Une telle contrainte monétaire a pour visée d'inciter des initiatives de préservation, de réparation, de réutilisation ou de recyclage des biens existants, mais aussi un plus grand partage et une plus grande circulation des moyens monétaires. Ces actions feraient progresser à terme les indicateurs et permettraient par conséquent une création monétaire, puis in fine de nouveaux investissements, compatibles avec les besoins et ressources de la biosphère. L'économie et l'écologie seraient de cette façon à nouveau liées — comme leur préfixe éco- l'indique — et occupées à améliorer la vie de chacun dans son environnement quotidien.

Habitation à l'abandon dans le Frioul, à Gradisca d'Isonzo, 2017. Une monnaie écologique devrait rendre l'abandon d'un bâtiment fonctionnel quasi impossible. Habitation à l'abandon dans le Frioul, à Gradisca d'Isonzo, 2017. Une monnaie écologique devrait rendre l'abandon d'un bâtiment fonctionnel quasi impossible.

Des prix qui permettent de véritables délibérations

Les liens entre politique monétaire et niveau des prix sont un sujet de controverse dans la science économique15. Cependant, établir politiquement un lien clair entre la monnaie comme décrite ci-dessus et les prix redonnerait à ces derniers une intelligibilité qu'ils ont grandement perdue. Dans une société écologique, les prix se doivent d'encourager la consommation de produits plus proches, plus favorables à la biodiversité, plus décarbonés et respectueux des droits fondamentaux. Les produits les plus en phase avec ces critères devraient être les moins chers ; cela stimulerait le développement de moyens de production plus respectueux de l'environnement et des travailleuses et travailleurs.

Pour ce faire, la fixation d'un prix pourrait en partie tenir à son indexation sur la qualité des données récoltées dans la commune où le produit a été fabriqué, mais aussi aux données récoltées dans l'entreprise sur la provenance des matières transformées, l'empreinte écologique des moyens et le respect du droit du travail.Les modalités de cette récolte et production de données dans la fixation des prix seront précisées dans le prochain billet.

En tous les cas, étalonner la monnaie aux biens communs, publics et aux droits fondamentaux, d'une part, ainsi que faire des prix des indicateurs des conditions de production, d'autre part, les rendraient tous les deux plus compréhensibles, plus intelligibles. Les achats seraient faits en connaissance de cause et les prix bas encourageraient une consommation qui tient compte des autres êtres de la biosphère. Ainsi, la monnaie et les prix pourraient engendrer de nouvelles pratiques, être source de délibérations et par là même rendre à l'économie une dimension sociopolitique partagée par tous les citoyen-ne-s ; une dimension perdue depuis la Grande Transformation décrite par Karl Polanyi. La rationalité économique des acteurs est à organiser et commence par l'organisation de la monnaie et des prix.


1) Cette proposition de refondation et l'ensemble des billets qui s'y rapportent sont fortement imprégnés de mes lectures d'Elinor Ostrom, Benjamin Coriat, Serge Audier, Bernard Stiegler, Bruno Latour, Murray Bookchin et Karl Polanyi.

2) https://www.bilan.ch/economie/les-dommages-dus-au-covid-dans-les-hopitaux-estimes-entre-1-7-et-2-1-milliards ; https://www.rts.ch/info/suisse/11562708-hopitaux-et-cliniques-nont-pour-linstant-pas-rattrape-leurs-pertes.html

3) https://www.rts.ch/info/economie/11885650-la-vente-a-lemporter-insuffisante-pour-eponger-les-pertes-des-restaurateurs.htm

4) Franck Cochoy, Une histoire du marketing. Discipliner l’économie de marché, Paris : La Découverte (coll.Textes à l’appui; série anthropologie des sciences et des techniques),1999, p. 17.

5) Bernard Billaudot, Régulation et croissance. Une macroéconomie historique et institutionnelle, Paris : L'Harmattan, p. 140.

6) David Graeber, Dette : 5000 ans d'histoire, traduit de l'anglais par Françoise et Paul Chemla, Arles : Actes Sud (coll. Babel essai), p. 55-59.

7) Ibid., p. 59.

8) Ibid., p. 60.

9) Ibid., pp. 59-63.

10) Ibid., p. 53.

11) Ibid., p. 62.

12) cf. les travaux d'Adam Tooze et le documentaire Les nazis et l'argent : https://www.youtube.com/watch?v=QrLpBg2Glcs (plus particulièrement de 5:56 à 13:48).

13) cf. vidéos de Heu?reka : (à partir de 31:58) https://www.youtube.com/watch?v=BldugSTNxUU ; cf. également https://www.youtube.com/watch?v=t1h766vePFk (à partir de 8:29 jusqu'à 10:00)

14) https://www.allnews.ch/content/news/bns-les-taux-n%C3%A9gatifs-ne-sont-pas-pr%C3%A8s-de-dispara%C3%AEtre

15) https://www.lafinancepourtous.com/decryptages/politiques-economiques/theories-economiques/theorie-quantitative-de-la-monnaie/ et la vidéo de Heu?reka : https://www.youtube.com/watch?v=t1h766vePFk 

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