Refonder la société et l'économie sur les sciences participatives (3)

Écrites dans le contexte suisse, les lignes de ce blog proposent en plusieurs épisodes d'esquisser une société et une économie refondées à l’aide des sciences participatives. Les premiers épisodes aborderont les difficultés rencontrées par différents pans de la société et serviront à fonder notre proposition. Troisième billet dédié aux lieux.

Regagner nos regards et la terre1 : les lieux

Tôt ou tard, rien ne nous paraît plus unique que notre vie. Nous souhaitons à juste titre toutes et tous demeurer, le plus possible, l'auteur de notre récit et de sa trajectoire. Cependant, d'autre fois, notre existence semble également complètement nous échapper, par la force des choses. Nous sommes alors lessivés. Nous ne trouvons plus de sens ni dans le quotidien ni dans ce que nous faisons. Lorsque c'est le cas, souvent s'impose la tendance à chercher en soi-même des pistes pour agir, pour se consoler, pour s'en sortir : quitte à s'épuiser davantage2. Ces inclinations sont passablement répandues, car elles tiennent à tout ce que nous partageons, mais souvent à notre insu (les conditions de travail, les techniques, les institutions publiques par exemple) ; le commun est aujourd'hui éclipsé, si bien qu'on se met à croire que notre situation dépend que de nous. Et si une manière de reprendre le cours de notre vie tenait à ce constat ? Et si se mettre en quête des choses que nous partageons pour mieux en prendre soin n'était pas le moyen à privilégier pour prendre soin à la fois de soi et des autres ? Que ce soit dans les campagnes, les villes ou leurs périphéries, un élément essentiel et partagé par toutes et tous qui me paraît passablement négligé est l'espace compris comme un ensemble de lieux.

J'entends par "lieu" une portion d'espace qui se distingue par son usage ou sa fonction collective. Mis bout à bout, ces lieux sont reliés à la vie de chacun.e et en sont une condition sine qua non. Ce que nous mangeons, les outils que nous utilisons, les gens avec qui nous interagissons viennent toujours d'un lieu ou même plusieurs à la fois.  Nous ne sommes ainsi jamais un individu isolé situé à un point précis ; nous sommes toujours le précipité de rencontres et d'échanges3 aux provenances riches et multiples, de lieux parfois méprisés ou ignorés. Le devenir de ceux-ci est donc bel et bien une question collective, qui nous concerne toutes et tous. Cela ne signifie pas pour autant que nous soyons unanimement d'accord sur ce qu'il faut faire pour les valoriser : c'est ici que commence le politique.

Le terme "commune" pour désigner le territoire d'une municipalité nous rappelle cet indispensable partage, ce commun à gérer, à commencer à une échelle très locale. Dans la pratique, tout lieu est aux antipodes de sa représentation en tant qu'endroit idyllique, intemporel, fondé sur des symboles et une histoire idéalisée. Un lieu est un creuset de vies humaines, végétales et animales en perpétuel mouvement, sujet à des redéfinitions.

La gestion des lieux passe de nos jours majoritairement par l’administration publique ou des privés et de moins en moins directement par la collectivité elle-même (en témoigne en Suisse la progressive disparition des terres communes et des conseils généraux). L'espace est ainsi organisé de loin, par des impératifs budgétaires ou des visées lucratives. Ce régime de gestion et ses conséquences sont parfaitement illustrés par les enjeux du tourisme contemporain.

L'Observatoire de la Jungfrau en Suisse. Le parfait exemple d'un dispositif qui valorise le lieu en tant que marchandise (offre pour la demande de voir une nature sauvage et préservée), mais qui lui porte préjudice écologiquement. © Yeh Yeh (https://www.flickr.com/photos/tom6740/31356242674/in/photostream/) L'Observatoire de la Jungfrau en Suisse. Le parfait exemple d'un dispositif qui valorise le lieu en tant que marchandise (offre pour la demande de voir une nature sauvage et préservée), mais qui lui porte préjudice écologiquement. © Yeh Yeh (https://www.flickr.com/photos/tom6740/31356242674/in/photostream/)

Alors que la pandémie s'est estompée en Europe, les communes dont l'économie repose essentiellement sur le tourisme sont inquiètes. Le manque à gagner s'annonce non négligeable.4 Le chômage guette dans ces localités5, mais aussi dans les entreprises de transport6. La stratégie de gestion qui consiste à marchandiser un lieu (à l'aménager d'après une logique d'offres et de demandes) pour en tirer des bénéfices financiers montre ainsi ses limites. Même avant la crise du COVID, les problèmes (externalités négatives) engendrés par cette marchandisation lucrative sont nombreux (pollution locale et globale, difficulté à se loger pour les locaux, gestion accrue des déchets, gaspillage de terrains)7. De plus, elle focalise l'attention sur des points très précis, à savoir le patrimoine8, dont la valeur doit être maintenue. En revanche, elle délaisse la question des marges du lieu concerné (bordures de route, habitations environnantes). Toutefois, ce délaissement des lieux en marge se retrouve également lorsque le tourisme n'est pas impliqué.

Dans notre société mondialisée et connectée, internet - et plus particulièrement le web - est devenu un espace en soi. Fait d'échanges, il s'organise en réseau et repose sur une infrastructure technique conséquente. Selon les termes et les conclusions des recherches de Michel Castells, cet espace des flux a tendance à soumettre l'espace des lieux (l'espace physique et quotidien des individus) à ses logiques. Il  oriente le développement économique dans les agglomérations, organise les villes selon ses logiques asymétriques et encourage les personnes à se déplacer à un rythme soutenu et de manière extensive, autant pour des raisons professionnelles, touristiques que commerciales9. Le phénomène des villages-dortoirs ou des cités-dortoirs fait de ces lieux des plateformes ou des supports où le devenir de l'espace environnant ne concerne plus directement l'ensemble de ses habitants. Est-ce cet éloignement du proche qui explique l'amoncellement des déchets aux bords des routes et le besoin boulimique de partir vers des lieux magnifiques ? Un besoin  de partir qui, en réalité, nuit à l'environnement dans sa globalité. Chaque lieu mérite d'être valorisé, d'être soigné, pas seulement ceux qui apportent des bénéfices financiers. Est-ce que ces déchets aux bords des routes et le besoin boulimique de partir vers des lieux magnifiques ne sont-ils pas le témoignage de vies qui nous échappent, qui se standardisent dans une forme de déplacements forcés ? La frénésie des aller-retour et des échanges qui ne visent que la plus-value fait souffrir des gens, des écosystèmes (plantes,insectes). Nous ne savons plus voyager. Le temps file, nous distance. Nous sommes acculés comme tant d'autres, parfois poussés jusqu'à l'épuisement, l'incompréhension, au chômage.

La route de Berne à droite de l'image pour relier l'agglomération lausannoise depuis Moudon et ses alentours. Combien d'heures et de fatigue sont-elles accumulées pour aller travailler, alors que vivent sous nos pieds des lieux qui demandent à être connus et soignés ? Cette question ne se limite bien sûr pas à la campagne. La route de Berne à droite de l'image pour relier l'agglomération lausannoise depuis Moudon et ses alentours. Combien d'heures et de fatigue sont-elles accumulées pour aller travailler, alors que vivent sous nos pieds des lieux qui demandent à être connus et soignés ? Cette question ne se limite bien sûr pas à la campagne.

Un lieu est une source sous-estimée de travail à rétribuer, de découverte et de reconnaissance. Peu importe le contexte, les tâches nécessaires à la description et la gestion écologique d'un lieu sont toujours indispensables et infinies. Elles peuvent être le socle d'une économie préservée des soubresauts des logiques de marché, où chacun peut exercer sa sensibilité alliée à son expérience. Or, nous avons aujourd'hui les conditions techniques pour donner ces tâches à tous les habitants des lieux. Pour ce faire, il y a deux défis à relever.

Le premier est de mettre internet et les technologies, non au service de la marchandisation des lieux, mais au service de leur valorisation écologique grâce à des rapports et bases de données construites par les habitants. Il s'agit de donner à chacun l'occasion de porter son regard unique sur le lieu qu'il habite avec ses moyens technologiques, et ce afin d'établir une base solide sur laquelle délibérer pour favoriser une production économique en phase autant avec les besoins humains que ceux de la biodiversité et des écosystèmes. Le deuxième, plus abstrait et difficile, est d'adosser la valeur économique à la biodiversité et la qualité écologique des lieux.

En fin de compte, prendre au sérieux la question des lieux, c'est prendre au sérieux les souffrances de l'ensemble de ses habitants et leur donner un moyen de les surmonter au contact d'autrui et de ce qui est à la fondation de la vie de chacun. C'est également prendre au sérieux la souffrance des personnes qui n'acceptent pas de voir des endroits aimés transformés en simples dortoirs ou plateformes d'échanges marchands. Ces personnes sont facilement enclines au repli et à se tourner vers des discours qui glorifient frauduleusement leur héritage et le passé. Prendre au sérieux la question des lieux, c'est donc se donner l'occasion de délégitimer les propositions des mouvements nationalistes-identitaires. Il s'agit d'une gangue dangereuse qui porte aux nues les lieux en tant que bannières, mais qui se moque royalement à la fois de l'urgence écologique et des libertés fondamentales, notamment celle de mener sa vie comme on l'entend, dans le souci d'autrui, d'où que l'on vienne et là où le vent nous mène.


1 Cette proposition de refondation et l'ensemble des billets qui s'y rapportent sont fortement imprégnés de mes lectures d'Elinor Ostrom, Benjamin Coriat, Serge Audier, Bernard Stiegler, Bruno Latour, Murray Bookchin et Karl Polanyi.

2 Alain Ehrenberg, La Fatigue d'être soiDépression et société, Paris : Poches Odile Jacob (coll. essais), 2000, pp. 209-244.

3 Bruno Latour, Changer de société, refaire de la sociologie, Paris : La Découverte Poche, 2006, pp. 67-71.

4 https://www.bilan.ch/luxe/les-hotels-suisses-attendent-les-clients-helvetiques

5 https://www.lematin.ch/economie/regions-montagne-souffrent-suite-coronavirus/story/16424670

6 https://www.tdg.ch/coupes-chez-lufthansa-incertitudes-chez-swiss-326342272723 ; https://www.tdg.ch/les-suppressions-d-emplois-se-multiplient-709156066307

7 https://www.tdg.ch/sur-le-haut-plateau-la-plaie-daminona-reste-beante-224532671226 ; https://www.lenouvelliste.ch/articles/suisse/lucerne-les-grands-groupes-et-les-touristes-asiatiques-agacent-les-habitants-945045

8 Luc Boltanski, Arnaud Esquerre, Enrichissement. Une critique de la marchandise, [Paris] : Gallimard, 2017, pp. 391-393 & pp. 403-433.

9 Michel Castells, The rise of the network society. Oxford : John wiley & sons, 2011, pp. 440-448.

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