Refonder la société et l'économie sur les sciences participatives (1)

Écrites dans le contexte suisse, les lignes de ce blog proposent en plusieurs épisodes d'esquisser une société et une économie refondées à l’aide des sciences participatives. Les premiers épisodes aborderont les difficultés rencontrées par différents pans de la société et serviront à fonder notre proposition. Premier billet dédié aux soignant.e.s

Regagner nos regards et la terre1 : les soignant.e.s (1)

Ici et ailleurs, au cœur de ce printemps chaud et désespérément sec, figé ou surchargé par la pandémie, connaître la situation actuelle et ses possibles est un privilège. Jamais les savoirs scientifiques2 n’ont paru si cruciaux pour nous aider à déterminer ce qui nous arrive, ce dont nous avons besoin et ce que nous aimerions pour demain ; pourtant, bien que la mise à disposition des savoirs par l'intermédiaire du WEB est sans précédent, jamais leur usage n’a été autant accaparé et refusé au plus grand nombre. Cet accaparement se fait au détriment de ce qui nous unit, de ce qui nous constitue en tant que collectif, en tant que société. Cette affirmation abrupte nécessite une explication qui ne peut tenir en un seul billet.

Commençons par une question vague, mais essentielle : combien sommes-nous aujourd’hui à vivre avec la sensation récurrente que notre quotidien nous échappe ? Combien sommes-nous à baisser les yeux, puis les bras face à l'opacité de décisions ou de contraintes que nous jugeons injustes et qui nous sont imposées autant dans notre milieu professionnel que dans la vie publique ? Actuellement, le désarroi de l'incompréhension pourrait être la chose du monde la mieux partagée.

Les soignant.e.s connaissent intimement ce désarroi. Depuis plusieurs années, le corps paramédical se plaint du peu de moyens à sa disposition et de la faible valorisation des formations infirmières3. Il est révoltant de constater qu’une crise sanitaire majeure est nécessaire pour que ces revendications reviennent sur la table avec du crédit auprès des élus nationaux4. En outre, à la vue de l'inquiétude des services d'urgence dans les premiers jours des mesures de semi-confinement, a refait surface le souvenir de tous ces hôpitaux ruraux et périphériques - comme celui de Moudon dans ma région - fermés ou réduits à peau de chagrin ces vingt dernières années, "contraintes budgétaires" obligent ; ils se seraient avérés fort utiles par les temps qui courent. 

Dans le premier cas ou le second, les arguments des spécialistes ont toujours été les plus forts5. Impuissants, désarmés des concepts clefs du monde politique et des affaires, les soignant.e.s ne se sont pas révolté.e.s au-delà du cadre institutionnel. Ils prennent ainsi à bras le corps les conséquences de ces politiques nourries par une vision étriquée de l’économie, toxiques pour leurs conditions de travail et menaçant ce bien public qu’est la santé.

Après cette crise du Covid-19, qui parmi les promoteurs de la nouvelle gestion publique et d'une organisation libérale du système sanitaire pourra encore tenir mordicus que la santé est un bien qui doit être géré par les institutions compétentes sur le modèle d'une entreprise lucrative ? La santé n'est pas une voiture, une canette de soda ou un téléphone portable. À un niveau individuel et dans son cercle intime, elle est un bien étranger à tout mécanisme d'offre et de demande : elle est une condition sine qua non à tant d'accomplissements, à tant de joies. À un niveau collectif, surtout s'agissant des maladies infectieuses, la préservation de la santé de chacun a des bénéfices qui ne se limitent pas aux personnes soignées et à leurs proches ; elle augmente les conditions de vie de l'ensemble de la société.

En fin de compte, dans l'optique de valoriser la santé et toutes ses spécificités en tant que bien économique, les revendications des soignant.e.s formulées ces dernières années étaient bien plus pertinentes que la majorité des suggestions faites par les experts de la science économique aux politiques.

Un enjeu de la proposition faite à l'issue de cette série de billets sera de réconcilier les connaissances de terrain, souvent biaisées et cependant précieuses, et les savoirs établis par la méthode scientifique. Édifier un tel pont a pour but de construire une société et une économie aptes à faire face aux défis sociaux et écologiques contemporains, dont l'ampleur ne cesse de croître.

 

À Moudon, le chemin de l'hôpital ne mène plus à un hôpital, depuis 2001. © OpenStreetMap À Moudon, le chemin de l'hôpital ne mène plus à un hôpital, depuis 2001. © OpenStreetMap


1Cette proposition de refondation et l'ensemble des billets qui s'y rapportent sont fortement imprégnés de mes lectures d'Elinor Ostrom, Benjamin Coriat, Serge Audier, Bernard Stiegler, Bruno Latour, Murray Bookchin et Karl Polanyi.

2Autant des sciences exactes que des sciences humaines.

3 (https://www.rts.ch/info/suisse/9067315-les-infirmiers-deposent-une-initiative-pour-revaloriser-leur-profession.html) ; (https://www.24heures.ch/suisse/face-penurie-soignants-infirmiers-lancent-initiative/story/24386337)

4 (https://www.letemps.ch/suisse/national-rejette-linitiative-populaire-soins-infirmiers) ; (https://www.lematin.ch/suisse/coronavirus-infirmiers-haussent/story/13540450)

5 (https://www.letemps.ch/suisse/charleslouis-rochat-vaudois-doivent-shabituer-ne-plus-dhopital-jardin) ; (https://pages.rts.ch/emissions/temps-present/1282687-hopital-silence-on-ferme.html)

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