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Billet de blog 8 juil. 2021

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Refonder la société et l'économie sur les sciences participatives (9)

Écrites dans le contexte suisse, les lignes de ce blog proposent en plusieurs épisodes d'esquisser une société et une économie refondées à l’aide des sciences participatives. Ce billet est le dernier avant une petite synthèse et un schéma récapitulatif. Il se penche sur l'organisation des communes dans le système économique contributif proposé précédemment.

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Regagner nos regards et la terre1 : des communes et du soin en commun

À l'heure de la mondialisation et de ses considérations, nous avons peu à peu oublié l'histoire et la sophistication d'une part importante de notre vie quotidienne : les communes et leur organisation. Lorsqu'on y prête attention, on se rend compte à quel point la plupart des découpages territoriaux des communes ont initialement été réfléchis pour établir des micro-économies équilibrées et diversifiées.

Saint-Saphorin, Suisse, canton de Vaud, 2007. Le territoire de cette commune, comme tout ceux du Lavaux, s'étire des rives du Léman jusque par-delà la crête et la forêt. Le découpage semble donc avoir été fait dans un souci de subsistance, de gestion des biens communs (poissons, bois) et de diversification économique : la pêche, tout en bas, l'artisanat ainsi que le commerce au village, la viticulture au centre, puis la foresterie, l'élevage et la culture céralière sur les hauteurs. © Guérin Nicolas - Wikimedia

Au cours du XIXe siècle, ces territoires ont également été dotés d'un dispositif généralisé (école, service postal, tableau d'affichage) leur  permettant, même s'ils se trouvent isolés, d'être reliés au monde, à ses connaissances et ses informations. De nos jours, la situation s'est totalement inversée. Sous l'impulsion de la globalisation, des nouvelles technologies de communication et du new public management, les communes doivent au contraire tout faire pour signifier leur existence au monde (en proposant une fiscalité attractive ou des activités touristiques par exemple) : le territoire ne se profile plus comme un bien partagé à gérer collectivement, mais s'impose désormais comme une pure source de revenus pour garder des comptes équilibrés : une pratique de la politique qui ressemble toujours plus à de la gestion financière d'entreprise. Alors comment peut-on remettre de la politique dans les communes ? En faisant de leurs habitants des producteurs de savoirs, d'informations autant pour les délibérations communales que pour le monde, puis de les rémunérer pour ce travail. D'où partons-nous pour arriver à une telle éventualité ?

Dans les communes, les droits civiques ont longtemps été l’apanage de la bourgeoisie. Aujourd'hui encore, en Suisse, ils demeurent fermés à beaucoup par rapport au potentiel de participation : souvent, les droits civiques restent accordés uniquement aux détenteurs d'un passeport à croix blanche et non à l'ensemble des habitants adultes capables de discernement2. Notre proposition aimerait étendre ces droits civiques et la pratique politique à tous les habitants majeurs doués d'entendement. Il s'agit d'impliquer tout un chacun dans le soin écologique apporté au territoire, et ce dans un cadre contradictoire constructif. Dans le passé, ce soin à fournir aux terres concernait l'ensemble des résidents, contrairement aux droits civiques. Du Moyen-Âge jusqu'à il n'y a pas si longtemps suivant les régions, il avait même un caractère obligatoire (corvées, consortages, prairies communes, etc.) Pour réengager les gens et leur donner une alternative au salariat, il s'agit au niveau communal de joindre la vie civique à l'entretien de l'environnement.

L'intérêt de la commune dans une proposition politique contemporaine consiste à donner l'occasion à tous ses habitants d’atterrir — selon les termes de Bruno Latour — 3, de se situer dans l'environnement immédiat, puis planétaire et de l'améliorer. Même si l'échelle paraît a priori restreinte, les objectifs d'une économie contributive articulée autour des communes se révèlent bien plus larges : combattre la crise environnementale mondiale, d'une part, et l’érosion des droits fondamentaux, d'autre part. Il s'agit par là même de reconstruire un monde solidaire autrement que par les échanges marchands, mais aussi un internationalisme à partir des communes grâce à une pratique écologique organisée qui change l'économie et la politique. Ce programme est évidemment une libre réinterprétation des propositions de Murray Bookchin (1921-2006) — théoricien anarchiste américain — qui fixaient un horizon précis : la suprématie de la politique sur l'étatique, de l'assemblée sur l'administration ainsi que la construction d'une communauté d'individus4, quel que soit leur origine, avec des intérêts différents, des opinions divergentes, mais des objectifs communs concernant la protection de l'environnement et les libertés élémentaires. Nous sommes donc très loin du communalisme romantique (idéalisant le passé) et identitaire (reposant sur des critères d'appartenance à la communauté non politiques) proposés par l'extrême droite ainsi qu'un « philosophe » à la mode, omniprésent dans les médias et qui, pourtant, se prétend ostracisé...

Murray Bookchin (1921-2006). Bookchin affirme que "ce n'est pas être prisionner de la tradition que de se réapprorier un passé qui peut encore vivre et que l'on peut refaçonner pour l'adapter à des fins liberatrices. Au contraire, en faisant cela nous cherchons à ramener au grand jour ces buts associatifs spécifiquement humains qui traversent les âges [...]." (p.38) Or, dans la gestion des biens publics et communs, les travaux d'Ostrom nous montrent que nous avons à apprendre de certaines sociétés traditionnelles. © Luisa Michel - Wikimedia

Dans cette fédération de communes, l'État aurait encore pour tâches de créer la monnaie en fonction de l'évolution des indices, de garantir la rémunération des contributeurs, mais aussi leur assurer les moyens de récolter les données locales. De plus, il se chargerait de superviser l'élaboration ou la mise en commun des indices et, finalement, de coordonner les municipalités dans leurs objectifs partagés. Si cette transformation de la politique devait avoir lieu dans plusieurs pays, la mise en place d'un réseau international des communes municipalistes, voire des pays municipalistes, permettrait de diffuser ce modèle soucieux d'instaurer une pratique quotidienne de l'écologie.

Terrain vague à Lausanne, printemps 2016. Le municipalisme ainsi que la volonté de lier la vie civique à l'entretien de l'environnement sont tout à fait compatibles avec les villes et leurs spécificités socio-écologiques, tant l'organisation des quartiers, des écosystèmes urbains que l'enjeu de l'approvisionnement en matériaux. Ce dernier point peut être un ressort de plus pour former un nouvel internationalisme à partir des politiques communales.

Alors qu'en ce début d'été le trafic aérien et le tourisme de masse reprennent progressivement à la faveur de l'allégement des mesures sanitaires, il est temps de reprendre notre relation au monde en main, en proposant un modèle qui permette à toute personne d'apprécier pleinement le lieu où elle est installée. Notre quotidien salarié détruit notre vie, nourrit notre boulimie énergétique, alors que l'idée romantique de dépaysement dans sa version marchande détruit la vie sur terre. Le municipalisme peut briser cet engrenage, en encourageant l' embellissement des lieux de notre quotidien sans pour autant renier ses liens avec le reste du monde. Il n'est nullement question de se calfeutrer dans une identité contrainte et fantasmée comme le souhaite l'extrême droite. Ses militants s'avèrent de plus en plus capables de récupérer les enjeux écologiques pour mener des politiques autoritaires, belliqueuses et discriminatoires. Il devient urgent de déjouer cette tendance avec un plan économique et politique détaillé — sans être arrêté et définitif — qui promeut un attachement à son environnement et une solidarité internationale. Pour la gauche écologiste, le municipalisme représente également une chance d'élargir ses soutiens à d'autres groupes sociaux que les milieux éduqués et/ou urbains. À la campagne, le déficit de confiance en la cause écologiste, souvent perçue comme contraire aux intérêts des communes rurales, constitue un frein important à des projets de transition ambitieux, alors que les idées conservatrices et réactionnaires répondent, sur le papier, aux colères liées à la condition paysanne et la relative disparition des services publics. Pour supplanter autant les rancœurs que les idées de communauté ethnique, religieuse ou culturelle, le municipalisme offre la possibilité de former une communauté de pratiques au service des individus, des biens publics et des biens communs.


1) Cette proposition de refondation et l'ensemble des billets qui s'y rapportent sont fortement imprégnés de mes lectures d'Elinor Ostrom, Benjamin Coriat, Serge Audier, Bernard Stiegler, Bruno Latour, Murray Bookchin et Karl Polanyi.

2) cf. Dictionnaire historique de la Suisse, article collectif, "commune". URL : https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/010261/2013-04-05/, consulté le 8 juillet 2021.

3) Bruno Latour, Où atterir ? Comment s'orienter en politique, Paris : La Découverte, 2017.

4) Murray Bookchin, Pour un municipalisme libertaire, traduit de l'anglais par David O., Lyon : Atelier de création libertaire, 2018 (19841), p. 23 et p. 39-40.

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