Refonder la société et l'économie sur les sciences participatives (8)

Écrites dans le contexte suisse, les lignes de ce blog proposent en plusieurs épisodes d'esquisser une société et une économie refondées à l’aide des sciences participatives. Ce billet correspond au cœur de notre proposition, à discuter et critiquer évidemment. Il consiste à repenser l'inscription du travail dans une économie contributive.

Regagner nos regards et la terre1 : s'éloigner du salariat pour une vie de contributions

Au XIXe et XXe siècle, parmi les grandes ambitions émancipatrices du mouvement ouvrier, se trouvait la volonté de dissocier le travail du salaire2. Si, depuis cette époque, l'économie marchande et le capitalisme ont bien changé, le salariat se maintient comme une matrice puissante et fondamentale : pour beaucoup, « travail » est le parfait synonyme d' « emploi ». Faire cette confusion, c'est oublier l'apport colossal des bénévoles, des femmes/hommes au foyer ou encore des associations au fonctionnement de la société3. Pourtant, dans le débat public, tant la reconnaissance financière que la thématisation de ces contributions à la collectivité restent limitées4.

En plus d'occulter l'ensemble des travaux quotidiens fournis sans contrepartie financière, le salariat — qui correspond à une marchandisation du travail — bouscule et contraint de nombreux aspects de notre existence : notre degré d'intégration dans la société, notre rythme de vie, nos moyens financiers, nos habitudes, notre santé mentale, notre lieu d'habitation, notre mobilité. Combien d'émissions de CO2 pourraient être évitées si nous n'étions pas forcés à vendre notre force de travail loin de chez nous  ? Combien d'individus sont marginalisés au motif de ne pas trouver un emploi ? Combien sont obligés d'accepter des postes précaires faute de mieux pour vivre ? Ainsi, le marché du travail s'avère profondément asymétrique (le choix des demandeurs d'emploi est fortement soumis à l'impératif vital de gagner un salaire). De plus, il est un dispositif qui artificialise la disponibilité du travail. En effet, institutionnaliser le travail comme un bien privé, une marchandise, donne l'illusion qu'il peut être rare, voire introuvable. En réalité, il ne manque jamais du travail. Il est inhérent à notre condition, dans le sens où il correspond à notre indispensable interaction avec l'environnement pour y vivre. Le travail est donc bel et bien infini. À l'aube de la crise écologique annoncée, la quantité de travaux à entreprendre pour limiter les dégâts et pour imaginer un mode de vie en phase avec les ressources et besoins de la biosphère s'annonce même d'autant plus grande.

Chaque sortie peut être une occasion de contribuer, d'enrichir la société, de façonner un environnement où vivre n'est plus synonyme de survie physique ou mentale, où le travail n'est pas imposé par des intérêts qui nous dépassent. Printemps 2016, à l'orée du bois du Jorat. Chaque sortie peut être une occasion de contribuer, d'enrichir la société, de façonner un environnement où vivre n'est plus synonyme de survie physique ou mentale, où le travail n'est pas imposé par des intérêts qui nous dépassent. Printemps 2016, à l'orée du bois du Jorat.

En cette période particulière de bouleversements et de basculements5, les agglomérations continuent néanmoins à concentrer tous les emplois et les services proposés par l'économie marchande. Les zones périurbaines et rurales se retrouvent dépouillées de nombreuses activités : un nombre de plus en plus restreint d'habitants est employé sur place, dans des domaines toujours plus réduits et spécialisés (l'agriculture notamment). Ainsi, pour la majorité, ces territoires se résument à un point de chute, une destination de villégiature ou une zone à sanctuariser. Cette situation nourrit de nombreuses problématiques écologiques, mais aussi du ressentiment chez ceux qui, de génération en génération, ont travaillé ces terres devenues, pour la plupart, de purs paysages à photographier ou à traverser dans l'indifférence. Un enjeu majeur de notre temps est de redonner de l'animation à ces lieux et de les lier à leurs habitants, en leur rendant une économie propre qui y fait prospérer la vie dans toute sa diversité. Pour ce faire, il s'agit de mieux répartir les activités économiques, de les relocaliser tout en généralisant le plus largement possible leurs bienfaits6. Inscrit dans un réseau développé et hors du cadre du salariat, le travail apparaît comme un sujet incontournable pour concrétiser une ambition de cette taille.

Résidences en construction dans la périphérie aisée de Lausanne, une périphérie encore paysanne il y a quelques années en arrière. Dans ces lieux happés par l'économie des agglomérations, la biodiversité et l'attention quotidienne portée à l'environnement se sont totalement effondrées. Comment est-il possible d'inverser la tendance ? Printemps 2017. Résidences en construction dans la périphérie aisée de Lausanne, une périphérie encore paysanne il y a quelques années en arrière. Dans ces lieux happés par l'économie des agglomérations, la biodiversité et l'attention quotidienne portée à l'environnement se sont totalement effondrées. Comment est-il possible d'inverser la tendance ? Printemps 2017.

Autant en milieu urbain que rural, le sens de ce travail réinventé chercherait à inciter les habitants de chaque lieu à forger leur environnement, à l'améliorer, grâce à différentes formes de contribution ; en outre, il se présenterait comme une occasion personnelle et collective de sortir d'impasses liées au salariat : le chômage, l'absence de formation, l'obligation de travailler loin de chez soi ou encore l'impossibilité de s'occuper d'un proche avec des problèmes de santé. À la campagne, ce même travail repensé aurait vocation à libérer les agriculteurs des contraintes mortifères, comme celle de la productivité du sol (à ne pas confondre avec le rendement). En tous les cas, s'établir quelque part ne pourrait plus être une simple quête de quiétude, d'avantages fiscaux, de compatibilité avec les obligations professionnelles ou d'une vue imprenable sur les Alpes : trop de terrains ont été gaspillés ainsi. Être établi à un lieu précis doit devenir une chance de l'étudier, de le façonner, de le bonifier et d'être rétribué pour toute tâche accomplie en ce sens.

Un travail capable de redéfinir les lieux et les relations unissant les êtres humains de cette façon ne peut être organisé que dans un cadre collectif et en réseau. Faire reposer le travail contributif sur une série d'applications informatiques se profile comme une option sérieuse pour prendre ce cap. Les infrastructures de l'État seraient à même d'assurer l'existence de ces applications. Néanmoins, étant au service de la population, ces programmes ne sauraient être une propriété étatique : ils entreraient dans la famille des biens publics, afin qu'ils soient libres d'accès et en open source. Ils auraient une double fonction. Premièrement, ils serviraient à établir des indices annuels qui rendent compte de l'état de la biodiversité, du respect des droits fondamentaux, des biens publics et communs ainsi que de leur évolution. Deuxièmement, ils tiendraient lieu de répertoire es travaux des contributeurs, à les valider, puis les récompenser.

Les indices seraient d'abord communaux, puis ensuite réunis à un niveau régional, puis au bout du compte national. Partir d'une si petite échelle parait nécessaire dans le sens où chaque territoire a des spécificités qui se doivent d'être considérées. Les communes proches d'un tunnel routier fréquenté, à l'instar de celui du Saint-Gothard, auront forcément un bien public comme la qualité de l'air davantage dégradé. Un paramètre de cet ordre doit entrer en ligne lors de l'élaboration de l'indice. Dans la même veine, l' indice 0, de départ, ne peut être conçu qu'avec l'aide des scientifiques. En effet, certains indices, climatiques ou relatifs à la biodiversité, vont continuer à se détériorer même si les meilleures actions sont entreprises. Avec des modèles prédictifs, les scientifiques peuvent indiquer si l'évolution de certains indices est encourageante malgré une situation péjorée.

Les contributions répertoriées par les applications se diviseraient en deux catégories : d'un côté, il y aurait les récoltes de données forgeant les indices, c'est-à-dire celles qui permettent de faire un état des lieux de la biodiversité et de la manière dont les gens vivent sur un territoire donné. Ces contributions seraient à part entière, dans la mesure où elles sont fondatrices du système. De l'autre, il y aurait les travaux permettant d'améliorer les indices cités ci-dessus (la plantation d'arbres, le ramassage d'ordures, la mise en place d'une production moins carbonée, les soins et les aides à domicile, etc.) Dans cette configuration, chaque contribution serait rétribuée avec, notamment, la monnaie créée à chaque amélioration d'indice. En tous les cas, le cœur et l'esprit de ce système cherchent à éviter l'écueil auquel le revenu universel s'est heurté : il ne pourrait en aucun cas servir de prétexte à supprimer les aides sociales à celles et ceux qui sont dans l'incapacité temporaire ou définitive de contribuer. En effet, une décision en ce sens aurait des conséquences négatives sur nombre d'indices, car elle diminuerait significativement la qualité de vie des personnes concernées.

Néanmoins, dans un tel système, il demeure quelques questions épineuses à discuter. Tout d'abord, il y a celle des moyens. Comment empêcher que certaines contributions soient monopolisées par des gens qui possèdent les ressources financières ou pratiques de les réaliser ? Par exemple, le nettoyage du fond d'un lac n'est faisable que pour ceux qui ont le matériel et des compétences spécifiques. Pour endiguer ce problème, un plafond de contributions dans certaines activités bien précises serait à envisager.

Ensuite, il y a le problème des validations des contributions, mais aussi celui des fraudes. En effet, comment peut-on s'assurer qu'une contribution répond à un impératif pouvant améliorer les indices ? Et comment peut-on prévenir les fraudes (pollutions volontaires, contributions validées par des proches) ou la rémunération de contributions mal effectuées (prétendre prendre soin d'un proche et être en réalité maltraitant) ? Au sujet de la première question, un ensemble de scientifiques aurait pour mission d'établir au préalable un catalogue de contributions favorables à l'amélioration des indices choisis. Puis, dans le cas où une contribution échapperait à tout cas de figure, elle serait soumise à l'appréciation de la même communauté scientifique. Concernant les fraudes, un système de blockchain ou de validations intermédiaires par des contributeurs assurément tiers à toute situation est à réfléchir.

Finalement se trouve la problématique de l'élaboration des indices à améliorer : quels domaines devraient être dotés d'un indice et sur quels critères se fonderaient-ils  ? Il s'agirait en ce cas d'allier des scientifiques des sciences exactes et d'autres des sciences humaines à des citoyen-ne-s de tous les horizons. Cette assemblée aurait pour but d'établir, à intervalle régulier, quel est le meilleur équilibre entre les besoins matériels, culturels, mais aussi psychologiques des êtres humains et les besoins, ressources du reste de la société, de la biosphère. Dans cette optique, des indices sur le respect des droits fondamentaux et rendant compte de l'état des biens communs (eau, ressources ligneuses, etc.) et publics (santé, air, savoirs, etc.) semblent indispensables.

Le travail arrimé au salaire construit un quotidien et des lieux déconnectés des besoins essentiels autant des êtres humains que du reste de la biosphère. Palais des congrès à Bienne. Automne 2017. Le travail arrimé au salaire construit un quotidien et des lieux déconnectés des besoins essentiels autant des êtres humains que du reste de la biosphère. Palais des congrès à Bienne. Automne 2017.

Dans la proposition ci-dessus, l'incitation à passer à l'action tant pour l'avenir écologique que celui de la société dans son ensemble repose dans la possibilité de travailler, puis de vivre en dehors de la contrainte de trouver un emploi, de toucher un salaire. Le salariat ne serait pas immédiatement aboli par une révolution, mais éclipsé, puis, avec un peu de chance, graduellement déchu. Arrimer la monnaie et le travail aux biens communs et publics ainsi qu'aux droits fondamentaux peut être cette chance de rendre le salariat superflu et, par là même, ébranler certaines de nos habitudes de consommation qui paraissent actuellement insurmontables. Il est certain que cette direction présente des faiblesses, des zones d'ombre et des risques. Cependant, il est temps de proposer un modèle qui vise à établir un lien pérenne entre les lieux et leurs habitants, une répartition réfléchie des richesses, le respect des droits et des connexions qui redonnent du sens au travail. De nos jours, le travail devient progressivement une souffrance7, car nous œuvrons toujours plus dans l'ignorance des intérêts que nous servons et évoluons dans un quotidien pressant qui nous dégoûte de là où nous vivons. 

En fin de compte, dans une Europe où les discours d'extrême droite s'imposent peu à peu comme dominants, ce modèle aimerait modestement participer à reconstituer des forces politiques de proposition, soucieuses de questionnements divers et transversaux (des salariés, des étudiants, des gens des centres urbains, des milieux ruraux, peu intéressés par la politique, etc.), reconstituer des forces politiques capables de faire émerger une parole opposée, généreuse, appuyée et apte à offrir des débouchés. Pour engager les citoyens et les citoyennes dans une telle voie, il s'agit de réfléchir à partir de l'unité politique la plus petite. Cette unité correspond à celle où toute personne peut plus aisément appréhender les enjeux de la politique, observer le  poids de ses actes et fêter avec ses amis les avancements réalisés collectivement : la commune. L'organisation des municipalités sera par conséquent notre prochain et avant-dernier billet.


1) Cette proposition de refondation et l'ensemble des billets qui s'y rapportent sont fortement imprégnés de mes lectures d'Elinor Ostrom, Benjamin Coriat, Serge Audier, Bernard Stiegler, Bruno Latour, Murray Bookchin et Karl Polanyi.

2) Au niveau théorique, cf. Karl Marx,  Salaire, prix et profit de 1865 [En ligne], consulté le 14 mai 2021. URL : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1865/06/km18650626o.htm

Au niveau pratique, cf. Burnett Bolloten, La guerre d'Espagne. Révolution et contre-révolution (1934-1939), Agone, traduit de l'anglais par Étienne Dobenesque, 2014, pp. 107-112 & p. 120.

3) https://www.bilan.ch/economie/en_suisse_le_travail_non_remunere_se_monte_a_400_milliards_de_francs ; https://www.24heures.ch/suisse/travail-remunere-chiffre-milliards/story/27913413

4) https://www.letemps.ch/societe/fautil-payer-femmes-travail-maison-pendant-crise-covid19 ; https://www.letemps.ch/economie/taches-domestiques-angle-mort-leconomie

5) À ce sujet cf. le livre de Jérôme Baschet : Basculements. Mondes émergentes, possibles désirables. Paris : La Découverte, 2021.

6) Ibid., pp. 135-141.

7) https://www.rts.ch/info/suisse/11006478-les-arrets-maladie-pour-burnout-ont-explose-depuis-2012-rapporte-la-nzz.html ; https://www.swissinfo.ch/fre/%C3%A9puisement-professionnel_pourquoi-le-monde-est-il-si-divis%C3%A9-%C3%A0-propos-du-burn-out-/45033116

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