Refonder la société et l'économie sur les sciences participatives (2)

Écrites dans le contexte suisse, les lignes de ce blog proposent en plusieurs épisodes d'esquisser une société et une économie refondées à l’aide des sciences participatives. Les premiers épisodes aborderont les difficultés rencontrées par différents pans de la société et serviront à fonder notre proposition. Deuxième billet dédié aux agricultrices et aux agriculteurs.

Regagner nos regards et la terre1 : les agriculteur-trice-s

Ici et ailleurs, au cœur de la vie de chacun, il y a des griefs qui nous paraissent évidents ou des sujets qui nous semblent clefs et, pourtant, dont la mise en mots, en récit est périlleuse. En ce qui me concerne, l'agriculture est de ceux-ci. Issu de ce milieu agricole, sans en faire partie, j'en suis trop proche pour le considérer objectivement, mais aussi trop proche pour rester insensible et silencieux face à ses difficultés.

La paysannerie en tant que groupe ou classe sociale a toujours posé problème dans les réflexions menées par Karl Marx et ceux qui ce sont revendiqués de son héritage. Marx a tendance à percevoir la campagne comme un lieu rétrograde, dont il faudrait se débarrasser en la soumettant aux logiques de progrès qu'il localise dans les villes. Toujours selon Marx, au contraire de la classe ouvrière, le problème de la paysannerie est qu'elle est un groupe fragmenté, sans cohérence, incapable de s'unir pour défendre ses intérêts. En effet, autrefois et encore aujourd'hui, entre les paysans propriétaires ou locataires de leurs terres, entre ceux spécialisés dans l’élevage ou la culture céréalière, ceux dont à la production est industrielle ou réduite, ils ne semblent aucunement partager une condition commune2. Pourtant, les tournants pris par l'histoire et l'économie ont peut-être changé la donne.

Commençons par le précipité le plus tragique et indéniable des difficultés de la paysannerie suisse : elle est l'un des corps de métier les plus durement touché par le suicide. Une étude de 2016 de l'Université de Berne indique que "le risque de suicide est plus élevé de 37% chez les paysans que dans le reste de la population masculine"3.

Les raisons de se sentir acculé ne manquent pas. Les difficultés financières sont habituellement les premières citées. Dans un reportage de janvier 2017 de la Radio télévision suisse, on perçoit chez tous les agriculteurs interrogés une insécurité financière. L'un d'entre eux affirme que son salaire-horaire tourne autour des 10-15 francs de l'heure (ce qui est peu en Suisse)4. Dans les faits, le salaire médian des agriculteur-trice-s est inférieur au salaire médian national5. Ainsi, année après année, le nombre total de fermes actives en Suisse continue de baisser6. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette insécurité financière. 

Une demeure rurale abandonée à Pully, dans l'est de l'agglomération lausannoise (aujourd'hui rasée pour laisser place à un complexe immobilier). Février 2017. Une demeure rurale abandonée à Pully, dans l'est de l'agglomération lausannoise (aujourd'hui rasée pour laisser place à un complexe immobilier). Février 2017.

Premièrement, la concurrence internationale relative aux produits agricoles fait chuter les prix. Dans ces conditions, en dehors des exploitations qui se spécialisent et font beaucoup de volume, il est très difficile pour les agriculteur-trice-s de survivre7.

Deuxièmement, il est important de rappeler qu'un domaine agricole, même dans un système capitaliste et dans le cas de figure où son exploitant est propriétaire de ses terres, n'est pas une entreprise comme les autres. En effet, son caractère encore souvent familial impose une répartition particulière des revenus, qui implique beaucoup d'heures non rémunérées. À cette division du travail, s'ajoute la forte dépendance de l'agriculture aux machines et outils. Elle force les paysan-ne-s à régulièrement renouveler leur capital fixe (c'est-à-dire les instruments nécessaires à la production des denrées)8, soit à cause de l'usure, soit à cause d'innovations techniques transformant les pratiques. Cette contrainte peut engendrer un endettement persistant qui pèse indistinctement sur l'entreprise et la famille.

Pour pallier l'insécurité financière des agriculteurs, l'État fédéral leur propose des paiements directs à la condition de rendre des services écologiques. Autrement dit, les agriculteurs reçoivent une certaine somme s'ils respectent des normes de production ou aménagent des espaces définis par l'administration9. Ces paiements de l'État donnent souvent l'impression aux paysan-ne-s d'être des marionnettes, obligé-e-s de s'exécuter étant donné la quasi impossibilité de vivre de leur travail, de leurs revenus professionnels.

Dans ce cours des choses, les savoirs semblent être un paramètre sous-estimé de la condition paysanne. Il s'impose, tout comme chez les soignants, un désarroi de l'incompréhension.

Chemin comme tant d'autres autour de chez moi. Chemin comme tant d'autres autour de chez moi.

Si, dans les sillons des travaux de Bernard Stiegler, on comprend la prolétarisation comme une perte de savoirs plutôt qu'une simple paupérisation11, il est frappant de constater à quel point les paysan-ne-s sont dépossédé-e-s de leurs savoirs pour exercer leur métier : ils deviennent une force de travail pure, s'exécutant comme un ouvrier à la chaîne à qui on ne demande pas de réfléchir. Cette "prolétarisation" réside dans différents aspects du quotidien agricole.

L'un d'entre eux concerne les savoirs de l'écologie scientifique. Ceux-ci servent entre autres à justifier les normes de production de différents labels (Bio, Pronatura, etc.), mais aussi, à déterminer si un-e agriculteur-trice peut toucher des paiements directs ou non. Or, ces savoirs venant de l'extérieur entrent en opposition totale avec les savoirs acquis par les agriculteur-trice-s lors de leur formation ou nécessaires pour vivre financièrement de la terre dans un système marchand. Les exigences d'obtention des paiements directs s'opposent souvent, d'une façon ou d'une autre, aux logiques de production. Elles s'avèrent ainsi particulièrement incompréhensibles pour les agriculteurs, enclins à penser que leur métier a pour tâche cardinale de nourrir le pays. En imposant aux agriculteur-trice-s un rôle de protecteur du patrimoine naturel, on entretient dans la corporation une certaine hostilité vis-à-vis de la cause écologiste.

Cependant, cette hostilité a tendance à s'effriter, notamment chez les plus jeunes, la présence de la mutation écologique et climatique étant de plus en plus palpable. Dans les années à venir, il est donc crucial que les militants écologistes ne résument pas les paysan-ne-s à un groupe fragmenté, forcément réactionnaire, et cherchent plutôt à en faire des acteurs de premier plan de la transition écologique. ; à cet égard, les agriculteur-trice-s possèdent des connaissances de terrain inestimables (contraintes locales de production notamment). Ils sont la clef d'une production alimentaire à la fois attentive aux besoins nutritifs de la population et à la préservation des écosystèmes, tout autant essentiels que la nourriture à la vie de chacun.

Le contexte actuel laisse entrevoir la possibilité d'impliquer les paysan-ne-s dans la protection de l'environnement autrement que par des injonctions étatiques, sans liens avec leur pratique, et ce grâce à la science participative. Comme nous le verrons au terme de cette série de billets, il est en effet tout à fait envisageable de faire participer les agriculteur-trice-s à la production de données sur l'environnement, des données qu'il s'agit de fortement valoriser. Ces données pourraient servir à mener de véritables politiques écologiques, qui n'excluent pas de l'équation les difficultés des acteurs et qui ne les envoient pas au travail à l'aide de menaces financières, pour réaliser des ouvrages qu'ils ne comprennent pas ou plus.
 


1 Cette proposition de refondation et l'ensemble des billets qui s'y rapportent sont fortement imprégnés de mes lectures d'Elinor Ostrom, Benjamin Coriat, Serge Audier, Bernard Stiegler, Bruno Latour, Murray Bookchin et Karl Polanyi.

2 « Révolutionnaires et paysans. Le cas chinois et l'héritage du marxisme classique », L'Homme & la Société, vol. 172-173, no. 2, 2009, pp. 195-220.

3 (https://www.rts.ch/info/suisse/9988020-le-suicide-une-issue-fatale-qui-touche-davantage-les-paysans-que-les-autres.html)

4 (https://www.rts.ch/play/tv/temps-present/video/paysans-en-detresse?id=8341234)

5 (https://uniterre.ch/fr/thematiques/revenu-agricole-une-affaire-de-gros-sous) ; (https://www.24heures.ch/economie/revenus-paysans-suisses-tendent-augmenter/story/12602816)

6 (https://www.arcinfo.ch/dossiers/l-expert-vous-repond/articles/combien-la-suisse-compte-t-elle-de-fermes-844286)

7 Cela dit, depuis quelques mois, les derniers accords de libre-échange prévus entre la Suisse et l’Indonésie se trouvent contestés par un front inédit et des plus intéressants : les défenseurs de l'environnement (notamment à cause de la problématique de l'huile de palme) alliée à une frange non négligeable des agriculteur-trice-s cf. (https://www.rts.ch/info/monde/9262062-paysans-suisses-et-indonesiens-contre-le-libre-echange-d-huile-de-palme.html)

8 Alexandre Tchayanov, L'organisation de l'économie paysanne (traduit du russe par Alexis Berelowitch), Paris : Librairie du Regard, 1990, pp. 98-100.

9 (https://www.sbv-usp.ch/fr/ettiquettes/paiements-directs/)

10 (https://www.rts.ch/play/tv/temps-present/video/paysans-en-detresse?id=8341234) : voir le dernier témoignage.

11 Bernard Stiegler, « Demain, le temps des automates et le temps de la désautomatisation », Intellectica. Revue de l'Association pour la Recherche Cognitive, n°63, 2015/1, p. 154.

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