Une lente décomposition à l'italienne

Les élections européennes marquent un dégagisme qui frappe toutes les formations politiques, même LFI. Sur l'Union européenne LFI a eu un ligne politique floue. Dés lors comment peut-elle apparaître crédible comme force politique capable de mener à bien les combats nécessaires pour changer les choses ? La question se pose : quelle est l'ambition de LFI ? Prendre des bastions ou le pouvoir ?

Le résultat des élections européennes en France marque un pas supplémentaire dans le phénomène de décomposition / recomposition du paysage politique que nous voyons à l’œuvre depuis quelque temps. Nous imaginons que tout est neuf mais au fond, le paysage politique est en train de se restructurer autour d'une notion ancienne, celle du bipartisme. Ce qui est neuf, c'est que ce bipartisme s'opère avec des forces politiques extrémistes : d'un côté l'extrême-droite, de l'autre l'extrême-marché.

Un bipartisme d'extrémistes, première leçon des élections européennes.

La démonstration de l'extrémisme n'est pas à faire pour le RN. L'idée nationale-identitaire est l'ADN du RN, autour de quoi gravite tout un programme, programme au demeurant évolutif en fonction des circonstances, voire carrément contradictoire – il prône sans difficulté apparente des mesures d'inspiration socialiste et un néo-libéralisme décomplexé. Le national-identitarisme sert de discours expliquant le monde tout en donnant des « solutions » à tous les problèmes. Le propre des extrêmes est de ne s'encombrer ni de complexité ni même de réalité. C'est sa force.

Mais cet extrémisme est partagée par LERM. Voilà des ayatollah du marché. Le marché, la concurrence qui en découle, est leur seule référence, leur panacée universelle, leur gri-gri. Tenter de retirer ce hochet des mains du gouvernement à la faveur de contestation sociale, et on voit la brutalité de ce pouvoir éborgneur, arracheur de mains qui n'a rien d'autre comme solution à proposer que la répression féroce, l'illégalité permanente, la régression des libertés publiques.

Et ce sont ces deux extrêmes qui désormais fonctionnent comme un numéro de duettistes, l'un ne survivant pas sans l'autre. Les résultats aux dernières élections européennes le confirment de manière frappante.

 

Ce bipartisme est conforté par des médias dominants aux mains de quelques puissances d'argent, par une cour de journalistes oscillant entre la facilité ou la paresse, voire l'arrivisme, mais aussi par un système institutionnel vermoulu qui permet que ce maintienne au pouvoir une force politique profondément minoritaire dans le pays.

 

Une minorité s'incruste au pouvoir : second enseignement des élections européennes.

Si on veut se donner la peine de lire dans le bon sens le résultat des élections, on constate que 90% des électeurs n'ont pas voté pour le parti au pouvoir. Ce n'est jamais dit, pourtant le calcul est simple : si quelques 20% des suffrages exprimés se sont portés sur LERM, dans un contexte de pratiquement 50% d'abstention, cela signifie que seuls 10% du corps électoral vote pour les représentants du pouvoir en place. Et que donc 90% n'ont pas voté pour lui.

 

Mesurons la signification de cette réalité : l'écrasante majorité des gens ne trouve pas dans le système représentatif actuel de débouchés à ses aspirations. Aspirations de justice sociale, fiscale, écologiques, toutes sont frustrées par l'incrustation au sommet de l’État d'un parti qui n'a aucune capacité à comprendre le monde en dehors du marché et de la concurrence. Les services publics arasés au nom de la concurrence, les normes et la protection sociales saccagés au nom de la concurrence, la construction européenne guidée par la concurrence – la complexité sociale, les souffrances, les aspirations sont écrasées par une seule solution, la concurrence. Ce n'est pas une solution, c'est le problème, mais qu'importe aux intégristes qui nous gouvernent et qui ne comprennent rien en dehors du marché. Des cellules de dé-radicalisation ont été mises en place pour ceux qui reviennent de Syrie, mais rien n'existe pour les Croisés du marché-roi qui gouvernent. Installés à Paris dans leur zone de confort, ils dirigent un pays qu'ils en connaissent pas et qu'ils ne veulent pas connaître.

 

Dans ces circonstances, c'est toute la société qui dérive vers l'extrême. La brutalisation des rapports sociaux, le repli sur les réseaux d'affinités personnelles, le buisiness as usual sont devenus le carburant social majeur. En plus, une majorité de personnes s'aperçoit désormais de son exclusion du système.

 

Une majorité d'exclus.

Avez-vous entendus les cris d'orfraies des éditocrates glapissant contre le Brexit ? Oui, forcément, les loups affamés en meute font moins de bruit. Mais qu'est-ce que le Brexit si ce n'est que le pays berceau du thatchérisme (c'est-à-dire de l'idéologie de la mondialisation financière et marchande) a vu soudainement une majorité de gens se sentir suffisamment exclus du système pour vouloir sortir de l'Union européenne présentée comme l'horizon de la sagesse et du bon sens. Il n'y a aucun hasard à constater que les votes appuyant le Brexit se concentrent de manière spectaculaire dans les zones dévastées par les effets de la désindustrialisation brutale découlant de l'installation en force de la mondialisation marchande.

 

C'est exactement ce dont la France s'aperçoit avec les Gilets jaunes, après que l'Italie s'en soit aperçu avec le Mouvement Cinq Étoiles. D'ailleurs, pour comprendre la situation politique en France, on aura intérêt à regarder de près ce qui se passe en Italie : ce vieux pays a toujours une longueur d'avance pour ce qui concerne la décomposition de la vie politique. Bien avant Trump, les italiens ont donné au monde Berlusconi, ils ont connu la disparition des vieux partis, l'émergence de ce que certains appellent le « populisme » avec le Mouvement Cinq Étoiles, l'alliance de ce mouvement avec l'extrême droite, et maintenant sa submersion par celle-ci – mais déjà, lors du siècle passé, l'Italie avait connu l'installation d'un pouvoir autoritaire bien avant l'Allemagne, l'Espagne et la France. Être en avance est une tradition italienne.

 

Et on voit la France avancer sur la voie tracée par l'Italie : disparition des vieux partis-écuries associés au « système », dégagisme et débouchés politiques offerts par l'extrême-droite.

 

Et la gauche dans tout cela ?

Si un enseignement doit être tiré des résultats de l'élection présidentielle c'est que la France insoumise a échoué, et lourdement.

 

Le score de la France insoumise l'a fait passer d'acteur majeur de la vie politique à celui de nain. 6,3% de votants dans un contexte où 48% des gens s'abstiennent veut dire que LFI est ramenée à 3% du corps électoral. Cela est d'autant plus humiliant que les militants et les militantes se sont démenés partout, et que les élections sont intervenues lors du plus vaste mouvement social de ces dernières décennies, celui des Gilets jaunes, dans lequel nombre d'entre les membres de LFI se sont investis. Cela veut dire clairement que LFI aussi est touchée par la vague de dégagisme, tout comme les autres partis traditionnels comme le PS et LR. Sauf que le PS et LR se sont partagés le pouvoir depuis 1983 et que LFI n'y a jamais accédé.

 

LFI n'est pas apparu comme étant capable de battre la liste soutenue par Macron. La détestation de Macron est telle dans le pays que nombre de personnes ont voté non pas pour le RN mais pour battre Macron. Il se trouve que, d'après les sondages, seul le RN pouvait passer devant Macron et cela a conforté un choix essentiellement anti-Macron. S'il avait existé une liste Concombre Vert et que cette liste avait été dans les sondages au coude à coude avec celle de Macron, il est à parier qu'elle aurait suscité un vote nombreux.

 

Certes. Cette explication peut amener à comprendre pourquoi LFI n'a pas fait le plein. Mais cela n'est pas suffisant. LFI n'a pas fait le plein parce qu'elle n'a pas tenu une ligne claire et précisément sur la question de l'Union européenne.

 

Or, il se trouve que la question de l'Union européenne est la mère de toutes les batailles politiques. Une des raisons essentielle au dégagisme actuel tient en ce que les électeurs constatent que les partis politiques les promènent et les déçoivent depuis toujours. Les discours sont beaux, prometteurs, parfois alléchant avant les élections, après les partis au pouvoir se heurtent au mur de la réalité. Et cette réalité se nomme Union européenne, entreprises transnationales, marchés financiers – avec son cortège funèbre de délocalisations, de chômage, de dévastations des services publics. L'Union européenne est perçue, et justement perçue, comme un élément essentiel de la contrainte financière, marchande et austéritaire à quoi se soumettent tous les gouvernements, les uns après les autres.

 

Dés lors, une force politique qui aurait un programme ambitieux de justice sociale et fiscale, de transition énergétique et de promotion des libertés publiques n'a de chance de parvenir au pouvoir que si elle paraît crédible et ne paraîtra crédible que si elle démontre qu'elle serait capable de se colter avec ce qui apparaît comme un verrou majeur à la justice sociale, à savoir l'Union européenne. Or là dessus, la France insoumise a tenu un discours changeant. Un jour, plan A/plan B ; puis plan A/plan A prime ; puis plan A. Un autre jour, il faut « sortir des traités », le lendemain « notre projet politique est de sauver l'Union européenne », puis le jour suivant les traités rendent impossible tout changement, changement pour lequel LFI entend néanmoins se battre au sein du Parlement européen. Comment convaincre les hésitants, les indécis, les récalcitrants avec une telle fluctuation ? Mais surtout, comment apparaître crédible comme force politique capable de mener à bien les combats nécessaires, et titanesques, pour changer les choses ?

 

De ce fait, la question se pose : quelle est l'ambition de LFI ?

2017 a vu une force politique faire irruption et être en passe de prendre le pouvoir. Si LFI veut accéder au pouvoir, elle devra démontrer qu'elle ne suit pas les logiques anciennes des partis traditionnels que personne ne veut plus. La prise de pouvoir implique une organisation permettant l'établissement d'une dynamique et d'un élargissement.

 

La dynamique sera impulsée par la masse de ceux et de celles qui auraient la possibilité non pas seulement d'adhérer mais de construire une vision de société commune. Notre pays à besoin que le contrat social soit refondé et la force politique qui saura aller chercher les abstentionnistes, désormais premiers en France, est celle qui arrivera au pouvoir. Arriver au pouvoir veut dire convaincre qu'on va changer le monde. LFI peut apparaître comme cette force mais elle devra se changer radicalement.

 

Par exemple, elle devra se doter d'instances où les militantes et les militants pourraient s'exprimer, co-définir une ligne politique, et la rendre vivante. A cette condition, elle aura alors une chance de créer une dynamique. Pour l'instant, cela est très loin des habitudes de fonctionnent réel.

 

Je repose la question : LFI a-t-elle pour ambition de prendre des bastions ou de prendre le pouvoir ? Si elle veut prendre des bastions, elle n'aura pas réellement besoin de changer. Si elle veut le pouvoir, il lui faut se mettre en ordre de bataille.

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