Une saine colère

Le pays que nous connaîtrons à la fin du confinement ne sera plus le même. Deux issues peuvent être envisagées : soit nous changerons vers plus de solidarité, soit nous emprunterons un tournant ultra libéral autoritaire. Le confinement nous aura donné le temps de réfléchir au monde d'après et il ne sera pas possible de canaliser notre colère par des promesses ou des discours creux.

Notre monde ne sera plus comme avant.

Cette crise sanitaire est trop grave, elle révèle trop de choses, la première étant la fragilité extraordinaire de nos sociétés thatchérisées. Les gouvernements successifs, socialistes, droitiers ou macroniste, autrement dit néolibéraux, ont méthodiquement brisé les services publics. C'est exsangue que notre magnifique système hospitalier affronte la crise. Nous pouvons bien applaudir aux fenêtres pour remercier les soignants, cela ne change en rien au fait que les gouvernements dont nous nous sommes dotés leurs ont retiré les moyens de faire face avec, entre autres, la suppression de 17 500 lits en 6 ans. Plus largement, notre société est fragilisée par ces politiques qui refusent par idéologie de juguler la marchandisation du monde. Ainsi, notre perte de souveraineté, sanitaire mais aussi budgétaire, nous fait-elle prendre l'épidémie en pleine face, et ce sans compter notre dépendance de pays étrangers pour simplement fabriquer des masques ou des tests de dépistage. Ce qui se traduit par des malades et des morts supplémentaires. De tout cela, et de bien d'autres choses encore (l'organisation de nos solidarités par exemple), la crise actuelle nous contraint à faire un retour sur nous-mêmes, nos choix et nos modes de vie tant individuels que collectifs.

 

D'ores et déjà, il nous faut préparer le jour d'après. Nous sommes pour l'instant confinés chez nous et devons y rester le temps nécessaire. Mais nous ne pouvons pas nous mettre la tête dans le sable. Deux issues peuvent être envisagées : soit nous changerons vers plus de solidarité, soit nous emprunterons un tournant ultra libéral autoritaire. Il semble, suite à la loi sur l’état d’urgence sanitaire votée ce vendredi 20 mars, que le gouvernement opte déjà pour la seconde solution.

 

La stratégie du choc se met en place. La même qui aura été conduite par tous les gouvernements néolibéraux qui ont systématiquement profité des catastrophes pour faire accepter des pratiques ou des réformes qu'ils n'auraient pas osées en temps normal : les Chicago boys ultra-libéraux qui arrivent au Chili dans les valises de Pinochet, la sécurité privatisée et les libertés politiques rognées aux États-Unis après le 11-Septembre, l'ouragan Katerina occasion de « nettoyer » certaines villes de Louisiane d'Afro-Américains pauvres, la liste est loin d'être exhaustive. Nous ne sommes pas encore parvenus au septième jour du confinement et voilà déjà que la loi d'urgence prévoit de revenir sur les congés payés, sur le temps de travail, sur le repos hebdomadaire sans limitation de durée. Nous voyons le gouvernement se scandaliser des chantiers de travaux publics qui ferment alors qu’il ne veut rien faire pour améliorer la situation de toutes les personnes contraintes à aller travailler sans protection, particulièrement sur les plateformes de livraison, lieux de l'exploitation moderne.

 

Il apparaît que ce gouvernement entend prioritairement sauver les entreprises. Une fois qu'il n'a plus été possible de nier l’ampleur de la crise, Bruno Le Maire, ministre de l’économie, a lancé un vaste plan de soutien aux entreprises : 38,5 milliards d’euros de reports de cotisations sociales et de taxes directes et un fonds de 2 milliards d’euros dédié aux petites entreprises. Ce plan s'inscrit dans la droite ligne de la politique de l'offre menée jusque-là. Quant aux mesures de chômage technique qui visent à éviter les licenciements, elles sont prévues pour sauvegarder les compétences et donc la future compétitivité de l’économie française – c'est le ministre lui-même qui le dit. Il n’est pas question de suspendre les licenciements. Ces derniers sont en effet considérés comme nécessaires au maintien de la capacité de rebond des entreprises. Quant aux « nationalisations » que le ministre de l’économie se dit prêt à réaliser, il ne s'agirait que d'actions défensives face à la chute des marchés financiers. Là encore, il s’agit seulement de sauver les entreprises. Pour sauver les gens eux-mêmes, seuls 5 milliards sont prévus pour la recherche. Autant ce qu'a coûté le retrait de l'ISF par année.

 

Le pays que nous connaîtrons à la fin du confinement ne sera pas le même que celui que nous connaissions avant. Nous sommes en guerre, a répété plusieurs fois Emmanuel Macron annonçant le confinement. Visiblement le gouvernement l'est aussi contre le peuple français. Nous n'avons pour le moment aucun moyen de réagir et le gouvernement le sait. Il sait que nous sommes au mieux coincés derrière nos ordinateurs, au pire au front d'une guerre où il envoie sans scrupule ni protection les ouvriers, les soignants, les livreurs et les précaires. De tout cela, il faudra qu'il rende compte. Au moment de sortir du confinement, nous serons là, nous aurons eu le temps de réfléchir au monde d'après et il ne sera pas possible de canaliser notre colère par des promesses ou des discours creux.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.