Et l'UE ne nous sauvera pas...

Le plan de relance décidé le 21 juillet et célébré partout ne fera que renforcer la désastreuse austérité qui déjà nous fait tant souffrir. Il est temps que les mouvements sociaux et politiques cessent de se mettre la tête dans le sable : l'UE n'est pas la solution mais une partie du problème. Démonstration.

L'Union européenne nous a sauvé. Plus exactement, l'alliance inoxydable d'un Macron pugnace et d'une Merkel insubmersible a permis qu'un accord soit finalement trouvé par les Vingt-Sept, accord qui va permettre une relance économique de grande ampleur. Et les médias dominants d’entonner en chœur sur l'accord (historique) qui fait basculer l'UE vers le fédéralisme (il était temps) grâce au courage de nos dirigeants qui marquent ainsi d'une pierre blanche l'Histoire (avec un grand H). Coutumier de leur hystérie prompts à qualifier d'historique le moindre pet de lapin, je me disais, avec le langage fleuri que j'affectionne « Barf, tous ces mirliflores suceurs de micro racontent encore des carabistouilles », et je m'apprêtais à descendre les 2357 messages en retard des différentes boucles où je suis inscrit sans y prêter plus d'attention. Puis un doute m'a saisi et je suis allé voir de plus près. Et je me suis rendu compte que mon scepticisme échaudé par quelques années de militantisme a failli me faire passer à côté d'une nouvelle importante.

 

Car oui, l'accord intervenu le 21 juillet est important.

 

De quoi s'agit-il ? D'un fond de relance mutualisé qui permettra à la Commission européenne (cad l'UE) de se financer directement auprès des marchés financiers. Le plan prévoit 750 milliards d’euros qui se décomposent en 390 milliards de subventions allouées aux États les plus frappés par la pandémie, dont 40 milliards pour la France. Ce sera la dette commune à rembourser par les 27. En plus de ces subventions, 360 milliards d’euros seront disponibles pour des prêts, remboursables par le pays demandeur. Le plan est adossé au budget à long terme de l’UE (2021-2027), qui prévoit une dotation de 1074 milliards d’euros, soit 154 milliards d’euros par an.

 

Pour vaincre la réticence des pays dits « frugaux » (c'est le mot pour « radins » en jargon européen), la Finlande, l'Irlande, l'Autriche, les Pays-Bas, les subventions prévues dans la proposition initiale ont été modifiées à la baisse et des rabais à le leur contribution budgétaire ont été accordés à ces pays. Par rapport à la proposition initiale, ces hausses des rabais vont de 22% pour les Pays-Bas à 138% pour l’Autriche.

 

La seule question importante est celles des conditionnalités : elle est traitée par dessus la jambe par les médias. Il a suffit à Charles Michel, président du Conseil européen, de dire que aucun pays ne subirait ce qu'ont subi les Grecs pour que l'Union européenne soit décrite comme grande et généreuse. Même Pablo Iglesias, récemment parvenu au poste de deuxième vice-président du Conseil espagnol à la faveur d'un accord de coalition, s'est réjoui que son pays ne subirait pas les outrages « des hommes en noir » (de la Troïka qui a étrillé la Grèce).

 

 

La réalité est tout autre. Si un État veut dans le cadre de ce plan solliciter le recours à ce fonds, il lui faudra démontrer au préalable qu'il est en ligne avec les priorités de l'UE. Certes, pour des motifs politiques conjoncturels, les transitions énergétique et numérique sont mises en avant mais les priorités de l'UE demeurent : promouvoir encore et toujours le libre-échange et les libéralisations. Le deuxième vice-président espagnol peut bien faire mine de se réjouir du plan : pour y être éligible, il faudra que son pays s'engage sur un plan de « réformes » qui porteront sur le système de retraite, sur le marché du travail, sur l'administration publique, la santé, l'éducation, la justice, les services publics en général. Ce plan devra être validé par la Commission - gardienne des traités et de la concurrence entre pays au sein du marché unique – mais aussi par les États à la majorité qualifiée.

 

Il est répété partout qu'il n'y aura pas de veto. Mais, un groupe de pays représentant 35% de la population pourra bloquer la demande « d'aide ». De plus, à chaque fois que la Commission versera une tranche de l'« aide », le pays demandeur devra démontrer que les « réformes » auxquelles il s'est engagé sont bien réalisées. Pas « d'hommes en noir » de la Troïka, non, seulement la vérification de la baisse de ses dépenses publiques et sociales, de l'ouverture toujours plus grande de son marché, de la libéralisation toujours plus étendue des secteurs économiques. Par ailleurs, un autre État pourra toujours actionner un « super frein d'urgence » s'il considère que l'argent est mal orienté dans le pays « bénéficiaire ». Au final, le Conseil européen tranchera par « consensus ». Pas de droit de veto, vraiment ?

 

Bien entendu, les prêts devront être remboursés. Donc, l'accord accentue la dépendance de l'UE et des États aux marchés financiers.

 

Résumons : un gouvernement qui arriverait au pouvoir dans un des États membres avec la velléité de faire une politique de redistribution sociale et de réelle transition énergétique se trouverait face aux réalités posées par ce nouvel accord : celui-ci a ligoté encore un peu plus les États et ferme davantage les choix politiques. On ne sait pas s'il y aura une deuxième vague de Covid, mais une nouvelle vague d'austérité, c'est certain.

 

Là où cela devient problématique, c'est que, outre les euro-béats habituels, ceux qui se réjouissent dés lors que l'UE prend une décision, quelle qu'elle soit (et ils sont nombreux, des Verts aux néolibéraux de LREM, du PS et de LR), le mouvement social est resté muet comme une tanche. Un nouveau carcan est ajouté au peuple et il regarde ailleurs. Et pourtant... La démonstration selon laquelle il est possible de changer l'Union européenne de l'intérieur n'est plus tenable depuis longtemps, mais l'idée qu'il est possible de la changer sans rupture ne l'est plus non plus. L'accord du 21 juillet rajoute à ce constat. Ne pas le dire, ne pas le voir, c'est se préparer à de graves désillusions.

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