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Billet de blog 5 nov. 2021

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Face au chaos sanitaire qui vient

Sciemment organisé, le dénuement de l’hôpital public revient sur le devant de la scène. Cette lettre ouverte montre la profonde interdépendance entre l'hôpital public et les soignants de premiers recours « libéraux ». Il s'agit d'un appel au décloisonnement et à la prise de conscience citoyenne, dont la première étape devrait être la sanction électorale des responsables.

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Je reproduis ici "mon cri d'alarme" publié en Une de l'Humanité le 28 octobre 2021, avec l'accord du journal. La publication initiale et le très bon dossier qui l'accompagne sont disponibles ici.

L'Humantié du 28 octobre 2021

J’accuse notre gouvernement, et ses prédécesseurs, d’être responsables de la destruction de notre système de santé au point que, en 2021, des patients meurent en France faute d’une prise en charge élémentaire. Je les accuse d’avoir organisé sciemment le chaos sanitaire à venir et, pire, de l’avoir aggravé en pleine pandémie. Le résultat pour nos concitoyens sera de l’angoisse et des milliers de morts évitables dans les années à venir.

*

Sur mon vaste secteur d’astreinte, correspondant au quart Nord-Est de la Haute-Vienne, j’ai été amené à réaliser une intervention dans la nuit du 7 au 8 octobre qui condense l’ensemble des dysfonctionnements de notre système de santé.

Un patient de 62 ans a été retrouvé sans vie à son domicile, se situant à 1h de route de mon cabinet. Il faisait depuis plusieurs mois des aller-retours avec les urgences dont le dernier datait d’une semaine. Le courrier de sortie, que j’ai pu consulter, montrait que son état clinique comme biologique était très préoccupant et aurait nécessité une hospitalisation. Malheureusement, n’ayant aucun lit disponible, mon confrère se voyait contraint de le renvoyer à domicile avec un rendez-vous rapproché. On en est là, tant que le patient tient debout et devant l’absence de solution hospitalière on « temporise ». Premier dysfonctionnement structurel.

Le patient vit seul en pleine campagne limousine dans un désert médical :en quelques années le nombre de médecins généralistes autour de cette commune est passé de 11 à 2. Donc, personne pour assurer la surveillance du patient, ou pour négocier une hospitalisation rapide. Le patient reste donc sans surveillance chez lui. Deuxième dysfonctionnement structurel.

Ce patient démuni décède « brutalement » le matin pour n’être découvert que vers 16h par sa famille venue de Paris exceptionnellement ce jour-là. L’astreinte commençant à 20h, il faudra attendre que je puisse arriver à plus de 22h, mobilisant plusieurs heures deux équipes de gendarmerie qui se relaieront, la famille ne pouvant toucher au corps tant que la preuve du décès « naturel » n’a pas été apportée. Ainsi, elle devra se contenter d’apercevoir le corps à moitié tombant de son lit pendant plus de six heures. Une inhumaine et inutile souffrance supplémentaire. Troisième dysfonctionnement structurel.

*

Cette histoire est comme une fenêtre ouverte sur notre futur. Le nombre de généralistes va continuer à diminuer, amenant inexorablement la situation, déjà critique, à s’aggraver. Même en pleine ville. De plus, les pharmacies étant manifestement jugées trop nombreuses, les dispositions prises par notre gouvernement assurent la fermeture sournoise des officines : environ une pharmacie ferme tous les 2 jours. Il faut ajouter à cela la baisse constante des capacités hospitalières. Ainsi, nous vivrons tous cette situation de plus en plus fréquemment : des personnes mourant seules, des familles abandonnées, faute de prise en charge.

L’angoisse est terrible pour les citoyens de ces territoires comme pour les soignants restants, saturés, qui voient les cabinets fermer les uns après les autres. Ils nous demandent souvent : « mais comment va-t-on faire pour se soigner maintenant? ». Nous ne savons pas, nous n’avons plus de solution à l’échelle locale. La réponse ne peut être que collective, donc politique.

Car, il ne s’agit pas d’un malentendu, cette situation est le fruit d’une stratégie délibérée malgré les nombreuses alertes depuis plus de 20 ans. Tout est écrit, tout est sur la table, ils savent. Et pourtant ils continuent. Il est vrai qu’ils (elles), ne sont jamais concernés par les décisions qu’ils imposent pourtant à leurs concitoyens. Imagine-t-on un ancien président sans médecin traitant ? ou un ancien ministre de la santé attendant sur un brancard 48h aux urgences ? Ou même un de leurs proches ? Bien sûr que non, leurs carnets d’adresses et leurs moyens financiers les prémunissent de ce genre de mésaventures qui ne concernent que les « Sans-Dents » .

La vérité est crue : les plus pauvres, les plus âgés et a fortiori les plus pauvres âgés subiront violemment la destruction de notre système de santé, jusqu’à entraîner leur mort prématurée. Il n’y a plus d’excuse pandémique, actuellement la pression liée au SARS-COV2 est inexistante sur le territoire métropolitain. Lorsque l’on sait que la politique de fermeture de lits a continué en pleine pandémie historique, qu’il y a encore moins de soignants en poste comparé à 2020, on comprend que rien, plus rien, ne pourra les faire sortir de leur trajectoire mortifère. Car, il faut le dire, cette politique est une politique de destruction des plus fragiles, est-ce cela le but inavoué ? Est-ce cela l’objectif du macronisme dans le droit fil du sarkozysme puis du hollandisme ? Une sorte de malthusianisme social ?

La question mérite d’être posée, tant les politiques suivies sur le plan économique et social sont d’une redoutable cohérence: l’épidémiologie a prouvé depuis longtemps que plus les conditions socio-économique se dégradent, en particulier les inégalités de revenus, plus la population est en mauvaise santé dans son ensemble, riches compris.

Donc, d’un côté on détruit la santé de la population et de l’autre on détruit le système de santé (médical et et médico-social à l’agonie) qui pouvait leur venir en aide.

De plus, le gouvernement actuel semble prendre plaisir à maintenir dans une angoisse existentielle les plus démunis (étudiants, retraités, chômeurs) avec des tracasseries administratives supplémentaires agrémentées de baisses de revenus brutales. Pour couronner le tout, la population intègre petit à petit, qu’en cas de problème de santé elle aura le plus grand mal à se faire soigner : il s’agit d’une véritable stratégie de l’angoisse.

Comment nomme-t-on une politique suivie avec un tel acharnement ? Et ceux qui la défendent ? Des criminels ? Des incapables ?

*

Nous, soignants, feront notre part dans le chaos qui vient. Mais il est urgent de sortir la santé de considérations budgétaires techniques. Il n’y a rien de plus politique que la santé, il faut la connecter avec les grandes questions socio-économiques contemporaines, notamment avec le carcan des traités européens. La période électorale qui s’ouvre pourrait être propice à une telle prise de conscience, notamment après la crise du SARS-COV2 et la mise en lumière de notre dénuement.

Sinon, nous n’aurons plus qu’à contempler les sourires satisfaits de ceux qui poursuivront, bien à l’abri, leur destruction cinq années supplémentaires.

Frédérick Stambach, médecin généraliste rural depuis 8ans à Ambazac (87), co-auteur de l’ouvrage collectif Soigner - Manifeste pour une reconquête de l'hôpital public et du soin, C&F éditions

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