Médiator: comment Servier a créé le doute

Mercredi 3 octobre 2012 le quotidien Aujourd'hui en France fait sa Une sur le scandale du Médiator, puisque des chiffres sèmeraient le "doute". Le lendemain Libération fait de nouvelles révélations qui, elles, ne laissent place à aucun "doute". Pourtant la couverture médiatique du 2ème évènement a été quasi inexistante hormis sur internet. Pas assez exploitable, sans doute. 

Mercredi 3 octobre 2012 le quotidien Aujourd'hui en France fait sa Une sur le scandale du Médiator, puisque des chiffres sèmeraient le "doute". Le lendemain Libération fait de nouvelles révélations qui, elles, ne laissent place à aucun "doute". Pourtant la couverture médiatique du 2ème évènement a été quasi inexistante hormis sur internet. Pas assez exploitable, sans doute.

 

 

La rédaction du Parisien/Aujourd'hui en France a choisi de faire sa Une avec un titre douteux, "Scandale du médiator, les chiffres qui sèment le doute", puis en petits caractères "l'antidiabétique n'est peut-être pas à l'origine des quelques 500 décès qu'on lui impute.". (1)

Pourtant lorsque l'on pousse la curiosité jusqu'à lire l'article (étant en page 2 et 3 il faut pour cela effectuer l'effort surhumain de tourner la première page), en réalité une seule phrase permet de valider la Une, il s'agit de celle prononcée par Lucy Vincent qui n'est autre que la porte-parole de Servier: "ces données confirment que le risque de problème valvulaire lié à la prise du Médiator est rare et que, lorsqu'il y a un effet, il est peu important dans la majorité des cas.".

Le journaliste, Marc Payet, s'interroge donc "le fondateur du groupe aurait-il été mis en examen pour "tromperie" trop vite"?

En réalité l'article nous apprend surtout le niveau de cafouillage de l'organisme étatique en charge de l'indemnisation des victimes (l'ONIAM), sur fond d'influence massive de Servier (*). Cela ne surprendra aucun habitué des méthodes des trans-nationales. On imagine assez mal, en effet, une telle entreprise rester les bras croisés, pendant que les experts délibèreraient tranquillement à la lumière de la science et de l'éthique.

Scientifiquement la nocivité du Médiator n'est pas remise en question, alors pourquoi cette Une ambiguë qui laisse supposer que, après tout, ce "médicament" n'était peut-être pas si dangereux?

Cette question mérite une réponse car le mimétisme médiatique est tel, que la plupart des journaux dans les matinales radiophoniques reprendront le titre, laissant ainsi planer le doute d'une information mensongère. Ainsi sur France info il ne s'agit pas d'un doute mais carrément d'un "trouble" dans cette affaire (2).

Grâce aux multiples interventions d'Irène Frachon le jour même, et notamment une mise au point claire et précise le vendredi 5 octobre au grand journal de canal + (3), la vérité pourra enfin être rétablie. Mais tout est parti de la Une du Parisien/Aujourd'hui en France. Nous apprendrons d'ailleurs avec gourmandise lors de l'intervention d'Irène Frachon au grand journal que la Une aurait été téléguidée par Servier, qui aurait fourni à la rédaction un tableur contenant les chiffres qui "sèment le doute". Avec de telles informations il ne restait plus à la rédaction du parisien qu'à choisir le titre en toute indépendance.

 

L'ONIAM a publié un communiqué le soir même (ici). Celui-ci précise que sur 7467 demandes, 1114 seulement ont pu être étudiées (soit environ 15%) dont 555 dossiers ont été rejetés, soit 49.8% précisemment. Il est curieux que le journaliste du parisien n'ait pas publié les chiffres officiels de cet organisme en avançant un chiffre de 86%...

 

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C'est dans ce contexte survolté, où toutes les radios de France et de Navarre sont dans le "trouble" quant à la nocivité du Médiator (le Parisien

s'interrogeant même sur une possible accusation de Servier trop rapide et à tort), que survient un deuxième article, dans Libération cette fois, le 4/10/2012. Le lendemain donc. Une éternité pour le monde médiatique (4).

Nous pouvions donc penser que la curiosité et le professionnalisme de nos journalistes de la veille auraient pu suffire à les intéresser. D'autant plus que la question soulevée dans le parisien, les laboratoires Servier ont-ils été accusés à tort?, y trouve un début de réponse. Malheureusement cela ne sera pas le cas l'information, pourtant à la Une du journal, étant manifestement passée à travers les mailles du radar médiatique.

En effet l'article de Yann Philippin, nous apprend trois choses:

1- Des données scientifiques existaient pour, au minimum, soupçonner le Médiator d'effets cardio-vasculaires graves dès 1997. Un protocole d'étude avait même été validé par les autorités sanitaires françaises pour vérifier cette hypothèse, protocole qui restera à l'état de bonne intention.

2- Servier a finalement mené une étude en 2005 mais avec un protocole modifié pour masquer les effets cardio-toxiques du Médiator, curieusement validé par les autorités. Surtout les risques cardiaques n'ont été mentionnés ni aux patients recrutés pour l'étude, ni aux médecins qui y ont inclus leurs patients. Faute grave de Servier, certes, mais aussi des instances nationales de régulation censées contrôler, justement, ce type de dérives.

3- Le professeur d'endocrinologie choisi par Servier pour mener l'étude n'était au courant de rien, ni du protocole de 2001, ni des effets potentiellement toxiques du Médiator. Ceci est aberrant d'un point de vue scientifique, puisqu'il s'est "contenté" des arguments fournis par Servier, lui présentant le médiator "comme une molécule sur le marché depuis plus de vingt ans qui n'avait jamais posé de problème". Nous aurions presque envie de rire si cela n'était pas aussi grave pour les victimes, et représentatif d'un problème structurel très profond de la distribution du médicament en France. Que le professeur ait pu avaler tout rond les données de Servier est stupéfiant. Soit il n'aurait effectué aucune recherche sur les études qui existaient concernant la molécule qu'il devait tester, il aurait donc fait aveuglement confiance à Servier, ce qui serait tragique; soit il connaissait les risques mais n'en aurait informé personne, ce qui serait tout aussi grave.

 

Ces informations sont démenties par Servier dans un communiqué (5), qui les juge "graves et diffamatoires".

Rappelons qu'en 2004 avait explosé l'affaire VIOXX (5), molécule anti-inflammatoire qui provoquait un risque accru d'infarctus, durant laquelle nous avions appris que le laboratoire qui commercialisait ce traitement avait caché des données de mortalité pendant 3ans, dans le but évident de continuer à le vendre le plus longtemps possible...

Depuis cette date, qui constitue un séisme dans le monde médical, il est difficile de croire sur parole un laboratoire pharmaceutique, à moins d'être d'une naïveté particulière, ou de prendre les gens pour des imbéciles.

 

*

 

Nous avons donc deux informations concernant une même affaire, l'une qui fait les gros titres dans le sens voulu par Servier et qui sème le "doute". L'autre, pourtant fondée sur des preuves (des documents ont été remis à la justice), qui n'intéressera que la presse en ligne (6) (pour le moment) alors qu'elle démontre le niveau de défaillance des experts et des autorités sanitaires. C'est donc la déficience de tout le mécanisme de régulation du marché du médicament dans notre pays qui est ainsi mis en lumière. Pourtant cette information n'atteindra même pas le niveau de priorité qu'obtient, quotidiennement, le résultat d'un match du PSG.

 

Mis à jour le 16/10/2012

* Sur ce point précis, JJ.Jaillette apporte des précisions dans le Marianne daté du 13 au 19 octobre. Selon ces sources, les experts de l'ONIAM seraient soumis à deux types de pression. L'une viendrait de Servier et elle serait psychologique, le laboratoire contestant "pied à pied toutes les décisions". La seconde serait exercée par l'état, mais indirectement par Servier, puisque la puissance publique anticiperait déjà les difficultés pour récupérer la somme auprès du laboratoire, par temps de disette budgétaire l'état contraindrait donc les experts à une interprétation restrictive de la loi.

Cela aboutirait à un tension très vive au sein du collège d'experts, une moitié menaçant de démissionner si le statu quo devait persister, l'autre moitié démissionnerait si l'état décidait de devenir plus ferme.

 

(1) Aujourd'hui en France du 3/10/2012

(2) http://www.franceinfo.fr/player/export-reecouter?content=756457

(3) http://www.canalplus.fr/c-divertissement/pid3349-le-grand-journal.html?vid=741794

(4) http://www.liberation.fr/societe/2012/10/03/les-tests-a-l-aveugle-du-mediator_850740

(5) http://www.servier.fr/reponse_a_l_article_paru_dans_Lib%C3%A9ration_le_04_octobre_2012

(6) voir par exemple http://www.prescrire.org/aLaUne/dossierPalmares2004Conf.php

(7) http://leplus.nouvelobs.com/contribution/643301-mediator-peu-de-victimes-indemnisees-cela-ne-remet-pas-en-cause-sa-dangerosite.html ; http://www.lepoint.fr/societe/mediator-servier-a-realise-un-essai-en-2005-sans-prevenir-des-risques-04-10-2012-1513272_23.php ; http://www.lemonde.fr/sante/article/2012/10/04/mediator-servier-aurait-fait-un-essai-en-2005-sans-prevenir-des-risques_1769840_1651302.html

 

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