Grève de médecins libéraux: erreur de diagnostic et conservatisme social

L'actuel mouvement de grève des internes, des chefs de cliniques et des chirurgiens libéraux offrent une occasion rare: la mise à nu des rapports sociaux avec une extraordinaire violence. Violence qui semble échapper parfaitement aux acteurs de ce mouvement, qui scandent des slogans de mobilisation nationale, s'étonnant que des "confrères", et surtout que leurs "clients" puissent trouver cela insoutenable. 

L'actuel mouvement de grève des internes, des chefs de cliniques et des chirurgiens libéraux offrent une occasion rare: la mise à nu des rapports sociaux avec une extraordinaire violence. Violence qui semble échapper parfaitement aux acteurs de ce mouvement, qui scandent des slogans de mobilisation nationale, s'étonnant que des "confrères", et surtout que leurs "clients" puissent trouver cela insoutenable. 



 Je suggère avant tout, pour comprendre les revendications de lire les communiqués des différentes organisations car elles ne laissent place à aucun doute. Le syndicat des chirurgiens libéraux (Bloc), explique très clairement qu'il s'agit d'un problème d'argent, terminant leur communiqué de presse par une harrangue en majuscules "LA MOBILISATION POUR SAUVER NOS SPECIALITES C'EST MAINTENANT !" (1). Rien que cela.

Pour l'intersyndicat national des chefs de clinique assistants (ISNCCA), qui sont de jeunes médecins spécialistes thésés en chirurgie ou en spécialités médicales se vouant tout particulièrement aux dépassements d'honoraires, le doute n'est pas permis non plus dans son dernier communiqué (2), où le syndicat s'exclame en gras que l'avenant n°8 (dont les mesures visent à limiter de manière homéopathique les dépassements d'honoraires, détaillées dans le communiqué du Bloc) fait peser "une lourde menace sur la viabilité et l’attractivité de l’exercice libéral". Là aussi la modération est de rigueur.

Regardons en détails la position de l'intersyndicale nationale des internes des hôpitaux (ISNIH) car elle est très instructive. Commençons par dire que ce syndicat est surtout représentatif des internes de spécialités chirurgicales et médicales autres que la médecine générale, justement ceux qui ensuite deviendront chefs de clinique, sésame pour accéder aux dépassements d'honoraires. Dans son dernier communiqué (3), l'ISNIH semble expliquer le mouvement de grève par l'absence de propositions gouvernementales concernant la formation et les conditions de travail des internes. Fort bien il s'agit précisément du rôle même d'un syndicat. Le problème de la liberté d'installation/dépassements d'honoraires libres (problématique résumée par le terme LDH par la suite) n'est abordée que de façon sibylline estimant même que "La Ministre a cependant été plus convaincante en ce qui concerne la non utilisation de la coercition à l'installation, sans pour autant annoncer un réel arsenal de mesures incitatives".

Alors cette grève aurait-elle vraiment pour but d'améliorer la formation des internes, préoccupation au combien primordiale pour les deux autres organisations comme le prouve leurs communiqués?

En réalité la vraie motivation de la mobilisation des internes concerne la même problématique LDH que leurs confrères. Je peux en témoigner parce que je connais ce milieu et je peux vous garantir que c'est LA préoccupation numéro un des futurs libéraux, notamment la liberté totale d'installation même pour les généralistes. Le deuxième argument, plus solide, nous vient d'un communiqué du même syndicat, mais datant d'il y a un mois environ (4). La lecture de ce document ne laisse guère de place au doute, la formation n'y étant même pas abordée, il s'agit bien entendu de sauvegarder coûte que coûte la LDH. L'auteur terminant même par un vibrant, et presque touchant, "Ne nous laissons pas voler notre avenir !". Nous pouvons effectivement nous interroger sur le fait que la problématique des conditions de travail et de la formation des internes, absente manifestement des préoccupations du syndicat en octobre, devienne tout d'un coup la préoccupation numéro un du même syndicat un mois plus tard. Curieux, à moins de considérer l'immense maladresse politique que constitue ce communiqué, et qu'il ait été décidé que cette position trop visible n'était pas défendable, mieux valait se poser en défenseurs des internes exploités.

 

 



Lire le cri de désespoir des petits princes de la médecine qui, rappelons-le, auront un emploi stable assuré (atout inestimable dans une société de précariat), bien rémunéré car leur assurant quasiment d'être dans les 1% les plus riches de la population(5), et valorisé sur le plan social, a de quoi faire sourire jaune-or. Qu'ils estiment se faire "voler leur avenir" parce qu'il a juste été question de réguler à la marge les dépassements d'honoraires, ambition déjà fort limitée mais trop importante pour leur "projet", est une insulte à la société entière de la part d'une caste de privilégiés qui s'ignore. Ce projet doit donc être compris comme la volonté de gagner le plus d'argent possible, selon son bon plaisir, à n'importe quel endroit du territoire. En lisant leurs communiqués, les grévistes espèrent nous faire croire que la défense de leurs intérêts bien compris est synonyme de défense de la santé en général. La stratégie manque sérieusement de subtilité.

Certes il ne s'agit pas de nier la longueur et la difficulté des études médicales, très ingrates, ni la charge de travail imposée aux internes.  En revanche cela ne peut pas servir de prétexte au maintient de privilèges d'une classe déjà très favorisée. Il ne faut pas s'y tromper les médecins, comme tous les professionnels de santé et surtout les patients, souffrent dans notre système à bout de souffle. Comme les médecins souffrent, qu'ils soient jeunes, vieux ou entre deux âges, ils estiment que cette souffrance doit être compensée par une rémunération modulable vers le haut à souhait, et ceci avec le moins de contraintes possibles puisqu'ils le méritent. Tout en oubliant opportunément que ce revenu provient pour une grande part de la collectivité.

Il ne s'agit pas non plus de nier l'absurdité que constitue actuellement les rémunérations médicales. Que l'on soit médecin étranger, assistant, contractuel, praticien hospitalier, libéraux, autant de statuts avec des revenus différents pour chacun...parfois pour une même fonction. Et même (surtout) à l'hôpital. Par exemple un radiologue libéral peut gagner jusqu'à 7fois plus qu'un pédiatre libéral! Peut-on justifier une utilité sociale et médicale 7fois supérieur pour un radiologue?

En réalité notre assurance maladie marche sur la tête, car elle privilégie l'acte technique à tout autre forme de médecine. Ainsi nous sommes formés à devenir des techniciens et les spécialités les plus "techniques" sont devenus les plus rémunératrices (cardiologie, radiologie, ophtalmologie), et donc les plus attractives. Cela en dit long sur l'état d'esprit des étudiants voulant faire "médecine". Ainsi  les "spécialistes" dont les places au concours de l'internat sont tellement prisées et dont ils tirent un égo démesuré, sont ceux qui estiment qu'ils ne faut en aucun cas contrôler leur activité même dans des proportions ridicules. Or ces gens sont censés être les "élites" de la médecine, mais avec cette grève ils prouvent surtout leur appartenance à la classe dominante (inférieure), et leur absence d'humanité, qualité qui devrait être indispensable à ce métier. Ce concours sélectionne en réalité non seulement les plus ambitieux mais aussi les plus amoraux aux postes les plus prestigieux. Ce sont eux les futurs professeurs qui "formeront" ensuite les étudiants  dès leur 1ère année.

Ceci est à l'image du système de santé français, et finalement à l'image de la société elle-même. Des grands principes universels sont affichés, puis sous l'influence des divers groupes de pression (les médecins en premier chef) de multiples dérogations apparaissent transformant le grand principe à l'état de gruyère. C'est vrai pour le fisc par exemple comme pour la protection sociale: le système devient de plus en complexe et illisible provoquant de nombreuses inégalités de traitement, aboutissement finalement à son dysfonctionnement le plus complet et à son rejet global car incompréhensible pour les usagers comme pour les acteurs. L'aberration apparaît sous la forme de médecins formés aux frais de l'état français, qui ensuite iront offrir leurs services à une assurance privée, afin de profiter des multiples possibilités offertes par le gruyère.

Comme dans le cadre des grandes écoles, l'état forment lui-même ses futurs spoliateurs.  Ces hypocrisies sont terribles pour la cohésion sociale, et un tel système n'est pas viable à long terme, même si l'on en tire un certain profit symbolique et financier sur le court terme. Il ne faut pas être naïfs, cet état de fait n'est pas une évolution naturelle, il s'agit de décisions politiques prises pour arriver à cet état de fait afin d'honorer les traités de commerces internationaux et surtout les traités européens qui intiment aux pays membres de libéraliser leur "marché" de la santé et de l'éducation entre autre.

Nous sommes proches du coup de boutoir ultime qui verrait les assurances privées tenter de prendre définitivement le contrôle de notre système de santé. Pour arriver là il fallait détricoter tout doucement la protection sociale à la française, sournoisement, le mettre "en tension" comme disent les libéraux. Son effondrement devant ainsi apparaître aux yeux de la population, très attachée à son système de santé, comme la solution inévitable.

Notre système de santé est une telle usine à gaz qu'il n'est plus réformable autrement que radicalement. Il faut avant tout le simplifier mais cela n'est pas compatible avec les intérêts dominants et surtout la vision purement économique qui prévaut actuellement. Une seule question me semble pertinente pour repartir du bon pied, voulons-nous oui ou non un service public de la protection sociale?

Si la réponse est non alors c'est que l'argent aura gagner la première manche et il faut continuer dans la voie actuelle (comme le montre l'attitude des grévistes, confirmé par le communniqué de l'ISNIH dans lequel il s'agit que "notre système de soins [soit] préservé" en l'état), si la réponse est oui alors la réflexion peut débuter car le chantier est immense et se résume en trois points majeurs.

1- Premier point le rapport au pouvoir. Si une majorité du peuple français souhaite un système de santé solidaire public, il faut que les citoyens aient les moyens de l'exprimer autrement que par la rue, et qu'ils soient effectivement souverains, autrement dit il faut que la démocratie existe et soit respectée. Aucune des deux conditions n'existe actuellement, ce qui signifie que la première étape à un système de protection sociale public est l'avènement de la démocratie donc une refonte des institutions dans une VIe république.

2- Si nous voulons une démocratie, il faut que les décisions citoyennes puissent être respectées. Dans les structures actuelles du système économique, à savoir une liberté totale de circulation des capitaux et l'absence de contrôle monétaire, le rapport de force entre les citoyens d'un côté et l'intérêt de ceux qui disposent des capitaux de l'autre est totalement défavorable aux premiers, ce qui fait qu'aucune décision décidée démocratiquement ne peut être imposée aux détenteurs de capitaux si celle-ci ne leur convient pas. Les moyens de pression sont multiples, et la liberté de circulation des capitaux en est la condition existentielle. Le Front populaire est tombée sur cet os, déjà, les dirigeants socialistes ayant compris que la politique pour laquelle ils avaient été élus ne pouvaient pas être appliquée dans un tel contexte (6). Vincent Auriol, qui était aux finances, demanda à l'assemblée de lui accorder les pleins pouvoirs économiques pour reprendre le contrôle des mouvements de capitaux. Le Front populaire fut renversé, par les radicaux notamment que l'on pourrait assimiler au ps actuel tant leurs vues économiques sont proches, mais les socialistes pensait-on avaient compris la leçon. Las, cela n'est même plus pour eux un sujet de réflexion, cette liberté étant considérée comme une donnée de la nature à l'image du vent ou de la pluie, avec laquelle il faut s’accommoder. L'humain devant s'adapter. La souveraineté monétaire est étroitement intriquée avec le contrôle des mouvements de capitaux, un système de protection sociale public, et plus simplement une démocratie, ne peuvent tolérer les menaces que font peser les milieux d'affaires sur le budget public, lorsque l'état est obligé d'emprunter sur les marchés financiers pour se financer. C'est tout simplement incompatible et absurde car cela coûte très cher aux citoyens.

3- Donc pour qu'il y ait démocratie il faut reprendre le contrôle des mouvements de capitaux, c'est fondamental, et reprendre en main notre souveraineté monétaire. Cela pose pour finir le problème de l'europe actuelle, qui interdit tout simplement cela. Il faudrait donc désobéir aux traités si telle est la volonté populaire, mais cela ne suffirait pas. Ce serait l'occasion de proposer enfin une autre construction européenne, point que je ne développerait pas plus, mais dont les grands principes pourraient être une Europe sociale, écologique et démocratique.

 La problématique de la protection sociale est un phénomène global qui mérite une vraie réflexion (ébauchée ici), qui nous emmène au fil de la pensée pour obtenir un système public viable à transformer profondément nos institutions politiques, économiques et finalement européennes. On peut difficilement tenir un sujet plus transversal. Au lieu de cela certains médecins préfèrent manifester pour pouvoir poursuivre les dépassements d'honoraires et assurer leur liberté complète d'installation. On peut difficilement avoir une pensée plus égoïste et plus étriquée, disons-le clairement ces personnes sont la honte de la médecine, et le fait qu'ils puissent imaginer effectuer une telle manifestation, sûrs de leur bon droit, dans le contexte socio-économiques actuel en dit long sur leur arrogance et leur ignorance des réalités du pays. Ils sont dans leur petite bulle.

Je tiens à dire ici que d'autres médecins n'ont pas cette vision et sont scandalisés de cette attitude (voir par exemple le Manifeste des médecins solidaires), ou encore le syndicat de généralistes( classé à gauche) MG France.

Pierre Bourdieu expliquait que certains groupes sociaux, bien que dominés par d'autres, avaient pourtant le capital culturel pour comprendre l'objet de la domination dont ils sont les victimes, et donc lutter efficacement. Mais ces groupe sociaux ont tendance à préférer la conservation de leurs acquis pour ne rien changer au rapport de force, car se situant en haut de l'édifice social et bien que dominés, ils font parties des dominants par rapport à l'ensemble de la population, et ils ne veulent surtout pas perdre cet avantage dans un bouleversement des structures. C'est typiquement le cas des médecins qui n'ont objectivement plus aucun pouvoir de décisions sur les orientations du système de santé actuel. On serait en droit d'attendre d'eux une révolte, pourtant on constate que les médecins ne se mobilisent que pour défendre leurs intérêts propres. Ainsi les rapports sociaux sont mis à nu, et le masque tombe, les grévistes actuels  ne défendent finalement que leurs privilèges avec une violence sociale inouïe, et pour tout dire dangereuse.

Je m'associerai avec enthousiasme à leurs revendications, lorsque ces trois organisations se mobiliseront avec autant de fougue et de détermination pour défendre un système de santé public dans le cadre d'une démocratie rénovée, objectif qu'ils partagent pleinement à n'en pas douter.

---------------------------------------------------------

 (1) http://www.lebloc-aal-syngof-ucdf.org/Communiqu%C3%A9s/C11112012Apr%C3%A8sdemainilseratroptard/tabid/240/Default.aspx

(2) http://www.isncca.org/VoirCommunique.php?CleCommunique=60

(3) http://www.isnih.com/actualites.html?idActualite=61

(4) http://www.isnih.com/actualites.html?idActualite=48

(5) http://www.bfmtv.com/societe/sont-1pour-cent-francais-plus-riches-333914.html

(6) Histoire de la France au XXe siècle : Tome 2 de 1930 à 1958,  de P.Milza et S.Berstein

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.