La mondialisation comme autorité suprême

Stanley Milgram, dans les années soixante, avait essayé de comprendre comment le peuple allemand, avec le niveau de subtilité civilisationnel qui était le sien en ce début de XXe siècle, avait pu sombrer dans la barbarie nazie. Il a ainsi découvert des processus psycho-sociaux qui sont toujours à l’œuvre aujourd’hui qu'il faut comprendre et dépasser.

Stanley Milgram, dans les années soixante, avait essayé de comprendre comment le peuple allemand, avec le niveau de subtilité civilisationnel qui était le sien en ce début de XXe siècle, avait pu sombrer dans la barbarie nazie. Il a ainsi découvert des processus psycho-sociaux qui sont toujours à l’œuvre aujourd’hui qu'il faut comprendre et dépasser.

 

Grâce à ses expériences (voir ici), il avait pu mettre en évidence plusieurs types de comportement chez les individus. L'immense majorité (65% environ) se soumettait à l'autorité et obéissait (dans l'expérience la plus connue il s'agissait de l'autorité scientifique). Pour justifier leur comportement et éviter ainsi une culpabilisation profonde que leur attitude provoquait en eux, ils rejetaient la faute morale sur leurs supérieurs hiérarchiques, transférant ainsi la responsabilité à leurs chefs. Ce mécanisme de défense s'étendait de proche en proche à tous les échelons de la hiérarchie, jusqu'au grand chef suprême. Lors du procès Eichmann en 61, sa défense permettra de mettre en évidence que ce même phénomène de "transfert de responsabilité" avait joué au plus haut niveau de la hiérarchie nazie.

D'un autre côté une part minoritaire des individus résistait d'emblée, et refusait d'obéir. Point intéressant le pourcentage de résistants augmentait en flèche si les individus étaient placés à portée de vision et d'audition, d'un récalcitrant (20% allait au bout seulement). Cela les poussait à exprimer leur ressenti profond, et par mimétisme ils se calquaient sur l'attitude qu'ils jugeaient la plus juste.

 

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Il m'est apparu que nous étions dans une situation assez similaire dans nos "démocraties libérales", tellement sûres d'elles-mêmes.

En effet l'élu de région va justifier une décision controversée auprès de ses électeurs par le fait qu'il appartient à la majorité présidentielle, et que cela fait partie du plan de route de tel ministre. Le ministre va justifier sa décision arguant du fait que c'est le premier ministre qui le lui a demandé.

Le premier ministre va se réfugier derrière le président qui a été adoubé par le peuple. Le président va se justifier en précisant qu'il n'a fait qu'appliquer une directive européenne dans le droit français, en vertu des traités qui nous engagent.

Le parlement européen va expliquer qu'il n'a aucun pouvoir, et que c'est la commission européenne qui a été à l'initiative de cette directive qu'ils n'ont fait que valider. La commission européenne, et son président, nous explique enfin que nous n'y pouvons rien, qu'il ne fait que s'adapter aux obligations de la mondialisation. C'est très pratique puisque ce terme est tellement abstrait, et recouvre des phénomènes d'une complexité telle que finalement il n'offre que très peu de prise. Ou plutôt il n'en offre qu'après un long apprentissage. Et surtout plus personne n'est responsable, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil.

 

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Ainsi au XXI siècle les européens se retrouvent dans un schéma de pensée similaire à celui de l'Allemagne nazie, bien entendu cela ne signifie pas que la mondialisation égale nazisme, ce serait ridicule. En revanche cela signifie que la majorité des citoyens européens subissent un processus psychologique similaire à celui qui avait endormi les allemands durant cette période noire. Ce qui a permis l'élection de Hollande, qui n'a absolument pas l'intention de remettre en questions les grandes structures économiques pourtant responsables de nos maux actuels. Comme le nazisme qui ne pouvait survivre au moindre questionnement de ses bases ethniques, la mondialisation libérale ne peut tolérer la moindre analyse sérieuse, en particulier celle des rapports de force sociaux sous-jacent à ce modèle, sans devenir tout d'un coup malheureuse et intenable.

 

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Au nom de la mondialisation nous acceptons la destruction de tout ce qui nous est cher humainement, et qui avait été construit par le programme du conseil national de la résistance après tant de souffrance: la santé, l'école, la redistribution, la démocratie.

Cette soumission a atteint le point de non-retour depuis 2005, plus personne ne souhaite endosser la responsabilité de la situation. Cependant comme dans l'expérience de Milgram, les choses tournent mal pour le mythe lorsque de plus en plus de personnes disent non, permettant à ceux qui ont d'abord subi de laisser leur jugement s'exprimer enfin et de rentrer en résistance intellectuelle, jusqu'à atteindre la majorité. Pour cela nous devons admettre que le renoncement dont nous faisons preuve devant le désastre qui arrive, est un processus de défense psychologique utile parfois mais qu'il faut impérativement dépasser. La mondialisation est un processus politique, et non divin, et ce sont les démissions de chacun qui lui donnent son caractère supposé inéluctable.

 

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