Emmanuel Todd et l'Allemagne: une analyse problématique

Dans un entretien récent à Marianne (ici) l’historien Emmanuel Todd livre une analyse étonnante, qu’il avait déjà amorcée lors de son débat à Médiapart avec Bernard Stiegler (ici), à savoir que le patronat allemand aurait le projet conscient de détruire l’industrie française.

Dans un entretien récent à Marianne (ici) l’historien Emmanuel Todd livre une analyse étonnante, qu’il avait déjà amorcée lors de son débat à Médiapart avec Bernard Stiegler (ici), à savoir que le patronat allemand aurait le projet conscient de détruire l’industrie française.

  

En effet il précise « il leur [les patrons allemands] faut encore quatre ans pour flinguer définitivement l’industrie française. ». Un peu plus loin, il rappelle que l’Allemagne est dans une logique de puissance et que « le seul obstacle à une hégémonie durable en Europe, pour l’Allemagne, aujourd’hui comme hier, c’est la France, tant qu’elle ne sera pas définitivement à terre économiquement. ».

Ce qui est très ennuyeux avec ces affirmations c’est qu’elles semblent se justifier uniquement par l’autorité supposée de leur auteur. Car malheureusement aucun argument ne viendra pour étayer ces accusions assez dangereuses et pour tout dire simplistes.

Cette interview résume à mon sens assez bien le positionnement intellectuel d’E.Todd, brillant dans ses livres en tant que chercheur, mais brouillon et affirmatif dans ses interventions médiatiques. Ces dernières ont un impact important, du fait du statut de Todd dans le champ médiatique, en tant qu’intellectuel multi-casquettes, de gauche et hétérodoxe. C’est pour cela qu’il convient de contrer l’argumentaire consistant à mettre sur le dos de l’Allemagne notre propre incapacité politique.

 *

 Loin de moi l’idée de nier les rapports de force internationnaux extrêmement violents, qui ont été trop longtemps enterrés officiellement parmis les sables de la mondialisation heureuse et de ses relais européens.

Cependant dans le même article Todd nous explique que « le pouvoir réside dans ces liens entre la haute finance d’état et la haute finance privée. […] La vérité aujourd'hui révélée, c’est que les banques contrôlent l’appareil d’état. ». Puis quelques lignes plus loin, tout d’un coup, « maintenant ce ne sont même plus 200 familles françaises qui font la loi, c’est l’Allemagne. »

Ce glissement est très curieux, si la première partie de l’analyse est juste, c’est bien dans la finance privée que le pouvoir politique réside actuellement, la suite de l’article semble indiquer que non seulement l’Allemagne échapperait par miracle à ce rapt effectué par la finance, mais qu’en plus elle comploterait pour détruire l’industrie française par l’intermédiare de son patronat. Cette thèse ne tient pas la route face à une analyse économique sérieuse, ou alors il faudrait que l’auteur nous argumente cela un peu plus solidement.

 *

A mon sens, l’Allemagne souffre des mêmes problèmes structurels précisemment parce que nous évoluons dans le même cadre macro-économique. Même si l’euro est clairement un avantage pour l’industrie allemande (1), les citoyens allemands sont victimes, comme nous, de la prise de contrôle du pouvoir politique par la finance internationale. Les entreprises des deux pays n'y échappant pas comme le montre très bien un article de 2009 écrit par C.Lantenois et B.Coriat (2), étudiant précisément l'évolution de plusieurs grandes firmes françaises et allemandes.

Dans ce travail, les auteurs nous montrent que la libéralisation de la finance a entraîné les mêmes effets sur les deux économies. Premièrement on observe une montée très importante des investisseurs institutionnels dans le capital des firmes des deux pays, aboutissant à l’adoption de l’idéologie de la valeur pour l’actionnaire et son cortège d’effets désastreux : court-termisme, croissance importante des profits des actionnaires (dividendes et rachat d’action), accroissement de la spécialisation-produit avec recentrage sur les activités principales. Notons que ses effets se transmettent tout le long de la chaîne des sous-traitants, s’infusant ainsi à l’ensemble de la sphère productive (biens et services).

La deuxième consquence est une modification profonde de l’organisation industrielle des deux pays, notamment dans le rapport traditionnel entre finance et industrie, qualifiée désormais par les auteurs d’internalisation de l’internationalisation.

*

Pour l’Allemagne le modèle traditionnel était celui de la Hausbank, les secteurs bancaires et industriels tissaient entre eux un partenariat durable, les marchés financiers n’ayant eu pratiquement aucun rôle pendant des décennies. La perte brutale de ce modèle a entraîné la dislocation complète de ces liens de long-terme, pour adopter les standards de la finance internationale consécutive à l’entrée massive dans le capital des entreprises des investisseurs institutionnels: court-termisme, nouvelles normes de gouvernance et de management.

*

Pour la France le modèle traditionnel était là aussi basé sur des liens durables entre banques et industries, mais la particularité de notre modèle reposait sur l’intervention massive de la puissance publique par le biais des ses participations dans un grand nombre d’entreprises et dans le capital des grandes banques (et dans la recherche publique). Ainsi contrairement à l’Allemagne, l’Etat pilotait les grandes activités industrielles, ce qui avait permis d’entraîner une croissance importante après la seconde guerre mondiale. Les privatisations et l’entrée à la place de l’Etat des investisseurs institutionnels ont détruit la capacité de coordination de ce modèle, et entraîné les mêmes effets.

*

Ce qui frappe les auteurs, c’est bien l’homologie des évolutions constatées entre l’industrie allemande et française.

La différence de modèle traditionnel explique en partie que les deux pays n’aient pas été touchés dans les mêmes proportions par la libéralisation financière.

Comme l’explique B.Coriat (un des meilleurs connaisseurs de l’industrie française) dans une interview donnée à Xerfi canal en 2012 (3), le système industriel français n’est pas adapté aux normes anglo-saxonnes reposant sur la recherche et l’initiative industrielle intégralement privées. Historiquement nous avons besoin d’un pilotage massif de l’Etat à travers ses centres de recherche publics, diffusant ensuite à un réseau d’entreprises contôlé par la puissance publique. Autrement dit nous ne savons produire efficacement que dans de vastes planifications, comme durant les années 45-75. Ce qui n’est pas le cas des allemands dont le modèle traditionnel était beaucoup plus tourné vers le privé, et si ce modèle a été touché il peut encore trouver une certaine efficacité car il n’a pas subi une destruction aussi profonde que son homologue français.

Plutôt que dans un plan Schlieffen industriel, les causes de notre désindustrialisation sont à rechercher dans les structures macro-économiques qui ont imposées un modèle unique à des économies très variées, et dont l’échec est dorénavant patent. C’est bien cette réalité que ni l’UMP ni le PS ne veulent reconnaître, du fait de leur responsabilité et de leur volonté de ne surtout pas ne serait-ce qu'imaginer changer ce cadre. Autrement dit, les grands patrons allemands, comme ceux des autres nationalités, n'ont plus réellement de stratégie de puissance nationale, mais plutôt de puissance personnelle et de prédation trans-nationale.

A moins qu'Emmanuel Todd puisse nous prouver la véracité de ses allusions bélliqueuses, je suggère de ne pas jetter de l'huile sur le feu d'un contexte internationnal suffisamment enflammé.

 

 

(1)   Faut-il sortir de l’euro, Jacques Sapir seuil 2012

(2)   Montée des investisseurs institutionnels non résidents, mutations du corporate gouvernance et stratégie d’entreprise, évaluation et analyse à partir d’un panel de firmes françaises et allemandes (199-2007) – C.Lantenois/B.Coriat, document de travail du CEPN N°2009-18

(3)    http://www.xerficanal.com/emission/Benjamin-Coriat_Sortir-l-entreprise-de-la-financiarisation_28.html

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.