Présidentielles 2022 : sortir la gauche de la sinistrose

L’analyse des blocs électoraux en présence permet de sortir d’une forme de sinistrose ambiante à « gauche ». Contrairement à l‘interprétation dominante, il en ressort une étonnante stabilité des rapports de force à un an de la présidentielle, pas si défavorable. Cette analyse doit beaucoup à l’économiste Stefano Palombarini qui a mis en évidence ces permanences sur son compte twitter.

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Les commentaires actuels sur l’élection présidentielle 2022 se basent principalement sur l’analyse sondagière. Dans la plupart des médias, les analystes évoquent la future défaite de la « gauche », dont les scores cumulés avoisineraient seulement les 25 %, un seuil historiquement bas. Dans les médias classés plutôt à « gauche » (L’Obs, Libération, Le Monde, France télévision, RadioFrance) le ton est encore plus morose1. En effet, le candidat de gauche qui a l’indélicatesse d’être systématiquement le mieux placé reste celui de La France Insoumise (LFI), Jean-Luc Mélenchon, exécré par ces mêmes titres depuis de nombreuses années. Et cela, même avec la présence d’une coalition regroupant le Parti Communiste Français (PCF), le Parti Socialiste (PS) et Europe-Ecologie-Les Verts (EELV)2. Cette presse, soutenant habituellement les candidats de la ligne PS-EELV, n’a donc aucun candidat potentiellement présidentiable auquel se raccrocher et voit avec horreur le scénario 2017 se rejouer, c’est à dire l’évaporation de « leur » candidat (Benoît Hamon) sans alternative du fait la droitisation explicite d’Emmanuel Macron pourtant plébiscité en 20173. Exactement comme en 2016, ces partis et leur presse attitrée appellent donc à l’union de la gauche à l’aide de pétitions et de tribunes, pour un programme/candidat commun ou une primaire de l’ensemble de la gauche, dévoilant leurs intentions purement électoralistes en vue d'obtenir des candidats aux législatives. De ce point de vue le parallèle historique est saisissant, les titres des tribunes ou articles de presse pouvant s’interchanger entre 2016 et 2021. Exemples : la puissance de « L’appel pour une primaire à gauche » en janvier 2016 dans Libération4 résonne encore en octobre 2020 avec l’appel des 1000 personnalités, sous forme de pétition en ligne, « 2022 (vraiment) en commun »5. En avril 2021, encore dans Libération, sortait la tribune « Pour une candidature unique du camp écologique et social à la présidentielle de 2022 »6, faisant étrangement écho à un texte collectif paru en septembre 2016 dans l’Humanité, « Rassemblement à gauche. Quelle candidature pour l’élection de 2017 ? »7. On y retrouve d’ailleurs très souvent les mêmes protagonistes et l’on peut légitimement se demander si le véritable objectif de toute cette agitation n’est pas de trouver impérativement une alternative à Jean-Luc Mélenchon8. Arrêtons-là les exemples qui foisonnent et continueront à foisonner durant le reste de l’année 2021, et concentrons-nous sur les grands blocs en présence.

Une analyse sondagière en blocs

Les sondages étant devenus la boussole des partis politiques et la base de l’analyse journalistique, prenons deux sondages du même institut, l’Ifop, situé à un an de l’échéance électorale soit avril 20169 et avril 202110.

Le sondage d’avril 2021 montre la présence de quatre blocs électoraux inégaux.

  • En cas de candidature commune PS-EELV-PCF nous obtenons en arrondissant :

LFI 13 %

PS-EELV-PCF 10%

La République En Marche (LREM) + Les Républicains (LR) (Droite officielle) 45%

Rassemblement National + Debout La France (DLF) (Extrême-droite) 30%

  • Si le PS, EELV et le PCF se présentent séparément :

LFI 11 % (-2)

PS+EELV+PCF 15 % (+5)

LREM+LR 40 % (-5)

RN+DLF 30 % (=)

Curieusement, l’hypothèse d’une candidature commune PS-EELV-PCF profite d’abord à la droite qui engrange 5 points pendant que la coalition de « gauche » en perd 5, le vote PCF passant sans surprise à LFI (+2). Plus curieux, l’hypothèse d’une candidature unique à gauche portée par Jean-Luc Mélenchon n’est même pas testée alors qu’elle était celle qui obtenait le plus de suffrage (15%) lors d’un précédent sondage, en octobre 2020, du même institut pour le même journal11. Point intéressant, la présence de d’Arnaud Montebourg ne change rien au score de LFI (12%).

  • La comparaison avec avril 2016 (hypothèse Fillon) montre des résultats très proches :

LFI 12% (par rapport à avril 2021 = +1)

PS+EELV 17% (+2)

LR-Modem (Droite officielle) 33% (-7)

FN-DLF (Extrême droite) 34% (+4)

Au-delà des protagonistes (Macron était testé comme candidat PS en 2016 ainsi que Hollande ou Valls), en raisonnant par blocs il ressort de ces deux sondages à cinq ans d’intervalles (se vérifiant dans les autres instituts de sondages) deux enseignements majeurs pour la suite : une importante stabilité du vote LFI (d’autant qu’il n’y avait pas de candidat PCF testé en 2016, implicitement allié de LFI, la décision officielle date de novembre 2016) et une porosité grandissante entre les trois autres blocs. LREM ayant réussi à capter environ 5 points à l’extrême-droite et dans une moindre mesure une partie de l’électorat PS-EELV à ce stade. Cela rejoint l’analyse de Bruno Amable et Stéfano Palombarini, il y a bien eu formation d’un « bloc bourgeois »12 autour du Président Macron, ce qui est conforme à la réalité de la pratique bourgeoise-autoritaire de ce pouvoir.

Le bloc des droites

Le bloc des droites voit émerger trois pôles : la droite « classique » représentée par LR (15-20%), la droite bourgeoise-autoritaire représentée par LREM (25%) et l’extrême droite portée par le RN (25%).

Cela rappelle étrangement la classification de René Rémond des trois droites13 : orléaniste, légitimiste et bonapartiste. Cependant, alors que Macron pouvait être considéré comme un candidat de centre-gauche en 2016, en 2021 l’illusion a disparu et le macronisme fait dorénavant partie de l’histoire des droites françaises.

Dans cette optique, chaque pôle contient une fraction, plus ou moins dominante, de ces trois droites historiques. Si le RN concentre probablement une part dominante de l’électorat de la droite légitimiste, l’analyse est plus nuancée concernant les deux autres pôles.

LREM a réalisé une synthèse étonnante entre l’orléanisme, avec un discours économique très libéral pro-entrepreunarial, le bonapartisme avec la figure d’Emmanuel Macron comme souverain autoritaire, passant ouvertement par dessus le parlement ou les instances sanitaires, et la droite légitimiste par une attitude ambiguë vis à vis de la monarchie (se déclarant chef d’État « jupitérien »). Cette synthèse explique probablement qu’il puisse attirer une partie de la bourgeoisie habituellement acquise au PS ou au centre droit, mais également une fraction non négligeable de l’électorat légitimiste bourgeois, attiré par un jeune président maniant avec habileté les symboles de la monarchie présidentielle.

LR, issu officiellement du gaullisme, devrait plutôt attirer une part dominante de l’électorat bonapartiste. Cependant, la porosité avec LREM attestée par la désignation de plusieurs ministres issus de LR (notamment les deux premiers ministres de l’ère Macron), et l’absence de leader incontestable comme avait pu l’être Jacques Chirac puis Nicolas Sarkozy, ont entraîné un siphonnage d’une partie de cet électorat attiré par la personnalité charismatique du jeune président Macron. L’identité politique de cette fraction de la droite est plus floue, tiraillée entre le macronisme et le RN, traditionnellement elle devrait prendre une tournure orléaniste plus libérale qu’autoritaire durant la campagne, comme à chaque fois qu’elle n’est pas directement au pouvoir.

Le bloc de gauche

Il convient tout d’abord de donner une définition du terme « gauche », au singulier, tant il peut être revendiqué par des personnalités politiques ou des partis dont la pratique est pourtant ouvertement de droite, comme François Hollande ou Manuel Valls pour ne citer que les plus caricaturaux. Dans cet article, le terme gauche regroupe les partis dont le programme remettrait en cause au minimum l’ordre néolibéral actuel, voire in fine le capitalisme, mais surtout en accepterait la conflictualité tant avec les puissances néolibérales instituées (traités européens, finance, entreprises trans-nationales, certaines franges de l’état français lui-même) qu’avec des classes sociales favorisées se pensant gagnantes sur le court-terme, et défendant explicitement l’ordre néolibéral (en votant à droite) ou implicitement en votant pour les « néolibéraux progressistes » pour reprendre la terminologie de Nancy Fraser 14. Ici nous l’appellerons la gauche « cucul » à la suite de Frédéric Lordon et Sandra Lucbert, dont le concept est promis à un bel avenir sémantique15. Pour le dire de façon ramassée, la gauche « cucul » est celle qui pense que les puissances néolibérales instituées joueront le jeu de la démocratie et accepteraient de négocier quoi que ce soit qui n’irait pas dans le sens de ses intérêts, de sa puissance. Il s’agit de présumer que ces institutions « laisseraient » se développer une alternative sérieuse, qui pourrait atteindre un seuil macro-économique et social critique à l’échelle d’un grand pays, comme la France par exemple.

Ainsi, dans notre hypothèse, il n’y aura pas de grand colloque ni de prise de conscience que nous allons à la catastrophe écologique et sociale, il n’y aura qu’un déchaînement des armes macro-économiques que cette même gauche « cucul » a transférées puis laissées entre les mains d’institutions dont les gouvernements nationaux, et a fortiori les citoyens, n’ont plus le contrôle. Cela était d’ailleurs le but délibéré de la construction ordolibérale européenne : mettre à distance de la démocratie, en l’inscrivant dans le marbre des traités, la majeure partie des politiques macro-économiques : monnaie, finance, budget, circulation des biens et des capitaux16. Et dans un monde capitaliste, cela est synonyme d’impuissance politique. C’est de cette impuissance que la gauche doit prendre acte pour imaginer ensuite en sortir.

Avec cette définition, LFI est le seul mouvement politique structuré et pesant suffisamment électoralement pouvant rentrer dans la catégorie du bloc de gauche.

Cependant, une bonne partie des électeurs, notamment d’origine populaire, ne se définissent plus en termes de droite et de gauche, mais plutôt entre le eux et le nous17. LFI étant un mouvement qui se revendique ouvertement de gauche, même classé à l’extrême-gauche par les médias « cuculs », il est donc logique qu’il soit le représentant de ce courant de pensée.

Ainsi, comme nous l’avons vu, ce bloc représente dans les intentions de vote entre 11 et 13 % ce qui est d’une remarquable stabilité. En reproduisant le raisonnement gramscien d’hégémonie, un certain nombre de commentateurs, et probablement certains cadres de LFI, ont pensé qu’après la présidentielle de 2017, LFI allait devenir une sorte de nouveau parti de masse avec sa culture contre-hégémonique à l’aide de son média alternatif18, à l’image de ce qu’avait pu être le PCF après-guerre.

A notre sens il s’agit d’une erreur d’analyse.

Tout d’abord, il existe de lourdes tendances historiques qui ont entraîné une « dépolitisation de masse » : le péril écologique, la baisse du niveau de vie réel, l’atomisation de la société gagnée par la consommation, le déclin religieux, la perte des grand récits nationaux ou internationaux aboutissant au repli sur la sphère individuelle19. Du point de vue des anciens électeurs de gauche, il existe une forme particulière de dépolitisation en lien avec la désillusion (voire la trahison), notamment au sein des classes populaires, en lien avec les politiques réelles menées par la gauche lorsqu’elle a exercé le pouvoir, ce qui rend ces électeurs plus évanescents que ceux de droite. Ainsi, une grande partie des électeurs modernes (et tout particulièrement ceux qui se définissaient à gauche), sont peu attachés à un parti, voire les rejettent, et ne s’intéressent réellement à la politique que dans les dernières semaines de l’élection présidentielle. Dans cette perspective, une partie du très bon score de 2017 de LFI ne relevait pas d’un vote d’adhésion au point de militer activement ensuite, mais soit du vote utile soit d’une adhésion superficielle le temps du passage dans l’isoloir.

Le graphique ci-dessous est une compilation des sondages 2 mois avant le premier tour de la présidentielle 2017, réalisée par le huffington post20

Compilation des sondages d'intention de vote au premier tour de la présidentielle 2017 - février à avril 2017 - @huffingtonpost Compilation des sondages d'intention de vote au premier tour de la présidentielle 2017 - février à avril 2017 - @huffingtonpost

En fait, la spectaculaire envolée de Jean-Luc Mélenchon en 2017 a été très tardive, vers la mi-mars soit entre 5 et 6 semaines seulement avant le premier tour (24 avril 2017). Le candidat de LFI a plafonné autour des 12-13 % pendant tout le reste de la campagne, soit exactement le score que lui prédise les sondages en avril 2021.

Bien alimentée par la presse « cucul », cette erreur d’analyse se manifeste par l’interprétation systématique d’un effondrement de LFI à chaque fois que le score de la présidentielle n’est pas reproduit lors d’élections intermédiaires, comme pour les législatives et surtout les européennes de 2019. Ces dernières n’étaient certes pas brillantes, mais LFI a retrouvé son socle habituel sur ce genre d’élections21, totalement délaissées par les abstentionnistes devant le peu d’impact qu’elles auront concrètement, sauf en termes de rapport de force politique national. Le raisonnement symétrique est tout aussi faux pour EELV et les média « cuculs », imaginant déjà pour son leader Yannick Jadot, un destin présidentiel suite à un score de 13 % aux européennes. Las, il caracole à 6 % dans les intentions de vote pour les présidentielles. Une population largement dépolitisée ne s’intéresse plus à ces élections secondaires, seuls les journalistes politiques et les militants le font. La grande majorité des électeurs ne se déplacent aux urnes que si le résultat peut revêtir un sens pour eux, dans leur vie concrète, pas dans la bataille des idées. Ainsi, a fleuri un genre éditorial nouveau sur la « chute » de Jean-Luc Mélenchon, bien aidée par les conflits interpersonnels et politiques que ne manquent pas de susciter ce genre d’entreprise22.

Encore une fois, si l’on considère que les 7 points gagnés durant les 6 semaines précédent le premier tour 2017 n’étaient pas un vote d’adhésion profonde, il est assez logique de ne pas les retrouver à un an de la présidentielle 2022, et a fortiori lors d‘élections négligeables comme les européennes. Une chute correspondrait à des intentions de vote à 5 % pour LFI pour les présidentielles, or c’est le contraire que l’on observe, une stabilité invalidant les théories « d’effondrement ». De plus, les médias dominants n’ont pas ménagé LFI, notamment après l’épisode désastreux des perquisitions rediffusés ad nauseam pendant des semaines, ou l’épisode récurrent de l’islamo-gauchisme depuis l’automne 202023. Malgré tout cela, les intentions de vote pour LFI restent constantes quelque soit les candidats de droite ou de gauche « cucul » qui lui soient opposés. C’est un enseignement important pour la suite, son socle de base est un électorat fidèle et solide.

La courbe du Huffington post nous rappelle un deuxième enseignement, qui a été oublié suite à la débâcle de Benoît Hamon. Durant toute la période qui s’étend de fin janvier 2017 à la mi-mars 2017 (et pratiquement pendant toute l’année 2016), le candidat de LFI était systématiquement donné en 5e position, assez largement derrière le candidat de la primaire « citoyenne » (allias gauche « cucul »). La théorie du vote utile, qui veut que les électeurs de « gauche » indécis se portent vers le candidat le mieux placé dans les sondages pour atteindre le second tour, n’est pas suffisante. Sinon, c’est bien Benoît Hamon qui en aurait profité. Il s’est passé autre chose. Bien sûr que la très belle dynamique de campagne de Jean-Luc Mélenchon a joué un rôle primordial, mais plus fondamentalement cet autre chose c’était déjà le refus catégorique du socle électoral de LFI de voter pour le candidat de la gauche « cucul », quoiqu’il arrive. Benoît Hamon ayant un socle électoral beaucoup moins déterminé, c’est assez logiquement que l’électorat indécis s’est polarisé petit à petit sur le candidat de gauche le plus solide, les sondages montrant les uns après les autres qu’il n’y aurait aucun transfert des 12 % de LFI vers le PS-EELV. Peut-être qu’une envie d’autre chose avait également commencé à émerger dans une frange de l’électorat indécis. Cette détermination des électeurs LFI est toujours présente, voire c’est peut-être encore renforcée à l’épreuve du macronisme et de la pandémie. Mais avec une différence majeure par rapport à 2016 : le candidat de la gauche « cucul » est déjà derrière celui de LFI à un an du premier tour, il est donc définitivement hors-jeu. Rappelons qu’en avril 2016 Hollande était estimé à 16 % soit 4 points devant Jean-Luc Mélenchon. D’où l’ambiance un peu fin de siècle dans les médias « cuculs », pour son candidat l’affaire est perdue.

Une tentative de prospective électorale

Tout se passe comme si, hors des périodes électorales, les blocs étaient relativement stables dans le temps correspondants aux tendances de longues périodes. Puis, à quelques semaines du premier tour, les électeurs indécis (majoritaires) viennent se polariser brutalement sur l’un ou l’autre des blocs en présence. Cette analyse amène à penser que le scénario de 2017 devrait se rejouer.

Nous aurions ainsi les quatre mêmes blocs, trois blocs de droite et le bloc de gauche comme défini ci-dessus. A l‘instar de l’électorat de LFI, l’électorat RN est relativement stable dans le temps, cependant des échanges intenses risquent de se produire entre les trois blocs de droite qui vont se partager le même électorat. Pour le moment, les intentions de vote sont flatteuses, comme souvent pour le président en exercice (souvenons-nous de Hollande en avril 2016), mais la campagne risque d’être très dure pour Macron. En effet, il a réussi à se mettre à dos plusieurs composantes clés de son électorat de 2017 : les enseignants (par la réforme du bac et l’abandon des personnels éducatifs durant la crise sanitaire), les personnes âgées (par la réforme de la CSG qui reste en travers de la gorge des retraités modestes) et une bonne partie des journalistes (en particulier ceux habituellement favorable à la gauche « cucul » devant le triste spectacle des répressions policières sur leur propre corporation). La gestion catastrophique de la pandémie sera également à mettre à son actif24. De fait, ayant définitivement perdu l’électorat de la gauche « cucul » dans les répressions policières, il ne pourra franchir le premier tour qu’en se positionnant de plus en plus à droite, dont l’électorat n’est pas extensible à l’infini. Il est donc tout à fait possible de voir LREM s’effondrer en cours de campagne et la partie se jouer de façon extrêmement serrée à droite entre LR et RN, d’autant que pour ce dernier ce sont les thèmes identitaires, qu’il affectionne tant, qui sont sur le devant de la scène médiatique.

La solidité de l’électorat de LFI rend l’équation insoluble pour la gauche « cucul ». Prisonnière de leurs appareils, sans programme et refusant viscéralement de se ranger derrière celui de LFI, la seule option restante serait une primaire pour éliminer Jean-Luc Mélenchon ou encore un accord de désistement pour qu’il se range derrière le candidat de la gauche « cucul ». Bien qu’absolument improbable, ce scénario ne permettrait pas au candidat « commun » de la gauche de retrouver le socle électoral de LFI du fait du rejet très profond du PS-EELV en son sein. C’est cela que font semblant de ne pas voir tous les partisans de « l’union de la gauche ». L’objectif ultime étant de ne surtout pas apparaître médiatiquement comme celui ou celle qui a fait capoter « l’alliance ».

Cela signifie que la gauche « cucul » a absolument besoin des électeurs LFI pour exister, mais l’inverse n’est pas vraie. En suivant l’analyse développée dans cet article, nous avançons même ici que c’est en partant seule, comme en 2016, que LFI a une chance d’être au second tour, pas en s’alliant à des partis moribonds et détestés qui la couperait de surcroît d’un éventuel soutien populaire, car il y en aura bien besoin. En effet, il ne faut pas oublier qu’Emmanuel Macron est directement issu de la technostructure du PS et que des membres du PS et d’EELV font parties de tous les gouvernements sans discontinuer depuis 2012 (en incluant Nicolas Hulot). Il serait impossible de convaincre un large électorat pour une coalition incluant des partis rejetés à ce point.

De plus, LFI s’est positionnée ces derniers mois sur des thématiques plus sociétales, en phase avec les préoccupations des jeunes et des classes urbaines éduquées, clientèle électorale habituelle du PS-EELV25. Les vœux à la presse 2021 de Jean-Luc Mélenchon témoignait également d’un changement d’attitude vis à vis des médias, tendant à prouver que la stratégie de LFI pour 2022 était bien de s’adresser à une partie de cet électorat orphelin d’un PS-EELV puissant, anticipant la déliquescence à venir de la gauche « cucul »26. Souvent rebutés par la personnalité de Jean-Luc Mélenchon passée par le filtre médiatique, réticents au conflit mais pouvant partager certains objectifs programmatiques, ces électeurs pourraient permettre à LFI d’atteindre cette fois le second tour dans la dernière ligne droite, à condition que cette stratégie ne perde pas en route une partie des classes populaires qui était revenue en 2017.

*

La perte des repères politiques habituels (notamment le clivage droite/gauche), dans un contexte de dépolitisation et d’atomisation croissante du corps électoral, associée à l’extrême variabilité des choix politiques entraînent dorénavant une polarisation très tardive des indécis sur l’un des grands blocs électoraux en présence. Nous avons vu que ces blocs sont quant à eux relativement stables hors période électorale. C’est avec cette réalité qu’il faut composer, il n’y aura pas de contre-hégémonie toute prête en 2022, mais cette élection peut contribuer à la faire avancer. A gauche, la stabilité des électeurs LFI et de sa base militante tranche avec l’inconsistance du PS et d’EELV, en cela parfaitement représentés par leurs candidats respectifs. Malheureusement, c’est à travers le prisme des sondages que beaucoup d’électeurs se décident au dernier moment. Comme nous l’avons vu, les sondages ont été longtemps défavorables à LFI au profit du candidat PS, jusque dans les dernières semaines de la campagne 2017. En 2020, pour la première fois, la logique est inversée dès le départ de la campagne. Sans programme, sans candidat, sans alternative du fait la droitisation explicite d’Emmanuel Macron, la gauche « cucul » se trouve de surcroît privée de son dernier argument électoral: le vote utile. Dans ces conditions, nous comprenons que l’ambiance ne soit pas au beau fixe aux sommets des appareils PS-EELV et dans leur presse attitrée. Son avenir est exécrable, quelques soient les configurations. L’émergence du mouvement des gilets jaunes et la pandémie de COVID-19, sont également des évènements de portée historique dont nous ne percevons pas encore toutes les implications mais pourraient venir grossir les rang de ceux qui veulent essayer autre chose et vite. Ainsi et à rebours des analyses électorales dominantes, la situation objective de LFI semble en réalité meilleure qu’en 2016. Dans ce contexte, nous pourrions assister à la création d’un barrage néolibéral anti-LFI (déjà bien présent médiatiquement à l’état embryonnaire), allant du RN au PS-EELV en cas d’accession au second tour27. Cela constituerait la dernière étape logique d’une classe politico-médiatique entièrement décrédibilisée, qui constaterait la menace pesant sur l’ordre néolibéral qu’elle a trop longtemps forgé et protégé.

1 Rémy Dodet et Maël Thierry, Présidentielle 2022 : Mélenchon la joue solo, Hidalgo patine et Jadot tente l’échappée, L’Obs, 17 avril 2021

2 David Revault d’Allonnes, Présidentielle 2022 : Macron et Le Pen largement en tête, Bertrand en embuscade, la gauche lâchée, Le Journal Du Dimanche, 10 avril 2021

3 Mathias Reymond, Quand la presse portait Macron au pinacle – et au pouvoir, Acrimed, 24 juin 2019

4 Texte collectif, Appel Pour une primaire à gauche, Libération, 10 janvier 2016

5 Texte collectif, 2022 (vraiment) en commun - Appel des 1000 pour une candidature commune écologique sociale et démocratique en 2022, site en ligne, https://www.2022encommun.fr/

6 Texte collectif, Pour une candidature unique du camp écologique et social à la présidentielle de 2022, Libération, 12 avril 2021

7 Texte collectif, Rassemblement à gauche. Quelle candidature pour l’élection de 2017 ?, L’Humanité, 14 septembre 2016

8 Mathias Reymond, Un exercice de dépolitisation : Nicolas Demorand contre Adrien Quatennens, Acrimed, 19 avril 2021

9 Bruno Jeudy, Sondage: Juppé incontournable, Hollande hors-jeu, Paris Match, 19 avril 2016

10 David Revault d’Allonnes, art.cit

11 Christine Ollivier, Présidentielle de 2022 : Bertrand, Hidalgo, Jadot... découvrez les 11 scénarios de notre sondage, Le Journal Du Dimanche, 3 octobre 2020

12 Bruno Amable et Stéfano Palombarini, L’illusion du bloc bourgeois, Raison d’Agir, 2018

13 Rné Rémond, Les droites en France, Aubier, 2014 (4e edition)

14 Nancy Fraser, « Tout mouvement d’émancipation doit acquérir une dimension populiste” entretien avec Vincent Dain, Le Vent Se Lève, 13 octobre 2017

15 Frédéric Lordon, Figures du communisme, La Fabrique 2021

16 Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde, La découverte, 2010 et François Denord et Antoine Schwartz, L’europe sociale n’aura pas lieu, Raison d’Agir, 2009

17 David Goodhart, Les deux clans : la nouvelle fracture mondiale, Éd. Les Arènes, 2019

18 https://www.lemediatv.fr/

19 Voir par exemple, Emmanuel Todd, La lutte des classes en France au XXIe siècle, Seuil, 2020

20 https://elections.huffingtonpost.com/pollster/france-presidential-election-round-1

21 6,31 % en 2019 contre 6,61 % en 2014

22 Voir par exemple : Thomas Guénolé, La Chute de la Maison Mélenchon, Albin Michel, novembre 2019 ; ou encore Hadrien Mathoux, Mélenchon : la chute: Comment La France insoumise s'est effondrée, éditions du Rocher, octobre 2020.

23 Pauline Graulle, Après l’attentat de Conflans, à gauche, une atmosphère de «chasse aux sorcières», Médiapart, 22 octobre 2020

24 Frédérick Stambach, Frédéric Pierru et Julien Vernaudon, Politique de vaccination : l’inversion des priorités ?, Le Vent Se Lève, 4 février 2021

25 Julien Talpin, La gauche sans les minorités. Réflexions à partir de S. Beaud et G. Noiriel, Billet de Blog, Lecub de Médiapart, 8 janvier 2021

26 Pierre Lepelletier, Avant la présidentielle, Mélenchon veut se réconcilier avec les journalistes, Le Figaro, 14 janvier 2021

27 Frédéric Lordon, « Le capitalisme nous détruit, détruisons le capitalisme » - entretien avec Daniel Mermet en 2 épisodes, Là-bas si j’y suis, avril 2021 et Stéfano Palombarini, « S'il existe encore un barrage pseudo-républicain en France, c'est désormais contre la gauche antilibérale » - entretien avec la rédaction, Revue Positions, 5 mars 2021

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