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Billet de blog 5 octobre 2022

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Le Sixième enfant et les Enfants des autres : des enfants nommés désir…

Les films de Léopold Legrand (Le Sixième enfant) et Rebecca Zlotowski (Les Enfants des autres), sortis à une semaine d’intervalle, proposent un sujet proche traité sous deux angles différents : trop d’enfants d’un côté et pas assez de l’autre. Dans les deux cas, les réalisateurs interrogent le désir d’être mère, le désir d’enfant, quoi qu’il en coûte.

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Illustration 1
- Damien Bonnard, Judith Chemla, Sara Giraudeau, Benjamin Lavernhe - © (c) Pyramide distribution

Trop d’enfants d’un côté, pas assez de l’autre. Quand Franck (Damien Bonnard) vient proposer à Julien (Benjamin Lavernhe) de leur vendre le sixième enfant qu’il attend avec Meriem (Judith Chemla), Julien, avocat comme sa femme Anna (Sara Giraudeau), bien que touché évoque le « trafic d’être humain, sévèrement puni par la loi ». Franck n’a guère de choix : vivant en caravane sur un terrain de gens du voyage à Aubervilliers avec Meriem et leurs cinq enfants, il vit de petits boulots plus moins réglos. Mais il vient d’avoir un accident, n’a plus de camion et ne peut plus travailler, l’arrivée de ce sixième enfant n’est pas une bonne nouvelle. Chez eux, l’avortement est hors de propos : « on ne fait pas ça chez nous (…) Vous êtes des gens bien, enfin je veux dire, vous nous plaisez, avec vous le petit sera bien », dit Franck dans le bureau de l’avocat Julien, son commis d’office dans une affaire de trafic de cuivre avec la RATP. Julien et Sara, eux, galèrent pour en avoir ne serait-ce qu’un, d’enfant. Plusieurs FIV n’ont pas marchées, et Sara perd patience, autant que ses nerfs, le couple est en bascule. La tempête sous un crâne commence pour Julien et Anna, qui vont finir par accepter l’impensable arrangement.

Illustration 2
- Virginie Efira, la femme d'â côté - © (c) Les films Velvet - George Lechaptois

Comment fait-on pour ne plus être « la femme d’à côté » dans le duo formé par un père fraîchement séparé (Ali, interprété par Roschdy Zem) et Leila (Callie Ferreira-Goncalves), 4 ans et demi au moment où Rachel (Virginie Efira) succombe à ce bel homme rencontré dans son cours de guitare ? Jeune quadra belle et épanouie dans son boulot de prof de lettres en lycée, Rachel a visiblement longtemps préféré sa liberté au désir d’avoir des enfants (que notre modernité nomme childfree). Elle se retrouve soudainement confrontée à l’horloge biologique, comme disent les gynécologues, et cherche – sans la trouver réellement – sa place entre ce jeune père légèrement plus âgé qu’elle, son ex-femme (Chiara Mastroianni, dont chaque apparition trouble davantage les protagonistes) et ses sentiments bouleversés par cette petite fille qu’elle élève certes à temps partiel, mais dont les sentiments sont eux de plus en plus à temps plein. Les questions se bousculent dans sa tête : comment élever l’enfant d’un autre tout en acceptant son impuissance à en avoir ? Quelle place donner à cet enfant qui n’est pas le sien – mais auquel on s’attache – dans l’histoire d’amour des adultes ?

Avec deux styles et deux trajectoires différents, Léopold Legrand [qui a perdu sa mère très jeune et dont le père s’est remarié à une femme qui l’a juridiquement adopté], et Rebecca Zlotowski [inattendue enceinte pendant le tournage, accouchant au moment du bouclage du film, « j’ai l’impression que ça m’a donné la bonne distance pour que ça ne soit pas un objet thérapeutique », disait-elle sur France Culture dans Et maintenant de Quentin Lafay samedi 1er octobre] bousculent les codes des films où les femmes ne parviennent pas, ou ne veulent pas avoir d’enfants. On est loin, en effet, des quadragénaires stériles ou des militantes qui tournent le dos à la maternité pour se réfugier dans de grandes causes.

Avec subtilité, Le Sixième enfant (adapté du roman d’Alain Jaspard, Pleurer des rivières, 2018), et Les Enfants des autres posent des questions sans écraser de morale le spectateur. Chez Rebecca Zlotowski, comment rendre la frustration acceptable pour Rachel, qui, bien qu’entourée d’enfants qui ne sont pas les siens, de sorties du mercredi en vacances à trois avec la jeune Leila, va progressivement découvrir le vide qui s’ouvre sous ses pieds, tandis qu’Ali va pendant ce temps-là se rapprocher de la mère de leur fille ? Chez Léopold Legrand - dont c’est le premier long-métrage - comment rendre l’inacceptable acceptable pour un couple d’avocats qui sait pertinemment les risques encourus s’ils acceptent le marché de Franck et Meriem ?

À quel prix le désir d’être mère doit-il s’élever ? Jusqu’où le désir d’enfant doit aller ? La fin justifie-t-elle les moyens, quand l’une ne veut plus d’enfant, l’autre est prête à tout pour en avoir ? L’enfant n’est-il alors qu’un placebo dans la vie d’adultes à qui, d’un côté, tout semble sourire, de l’autre, c’est la débrouille quotidienne ? Grossesse par procuration d’un côté (Le Sixième enfant), maternité par procuration pour l’autre (Les Enfants des autres). Une belle coïncidence que la sortie de ces deux films à une semaine d’intervalle, loin des débats de société sur le sujet, souvent trop agités et ne laissant que peu de place aux sentiments, lesquels, on le sait bien et ces deux histoires nous le prouvent si besoin est, sont le point fort des adultes, et aussi parfois ce qui les conduit à leur perte…

F.S.

Le Sixième enfant, de Léopold Legrand. 1h32. Adapté du roman d’Alain Jaspard, Pleurer des rivières (2018). Avec : Damien Bonnard, Judith Chemla, Sara Giraudeau, Benjamin Lavernhe. Sortie le 28 septembre. Valois du Public, du Scénario, de la meilleure musique et des actrices pour Judith Chemla et Sara Giraudeau au 15e Festival du film francophone d'Angoulême en août dernier.

Les Enfants des autres, de Rebecca Zlotowski. 1h44. Avec : Virginie Efira, Roschdy Zem, Callie Ferreira-Goncalves, Chiara Mastroianni. Sortie le 21 septembre.

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