Confinement saison 2 : "click !" les pauvres prennent une claque

Dans la France de 2020, il n'est plus possible de s'acheter un bien culturel essentiel comme un livre, ou des slips et des chaussettes, autrement qu'avec une carte bancaire sur Internet. À condition d'en posséder une, ce qui est loin d'être le cas de tous.

La saison 2 du confinement a débuté le 30 octobre dernier, pour une durée indéterminée. Un confinement "light" pour reprendre l'expression consacrée. À titre personnel, j'ai aimé la polémique née de la fermeture des librairies, puis des rayons livres dans les supermarchés. "Open bar pour Jef Bezos" a-t-on dit alors, le richissime patron d'Amazon se frottant probablement les mains en prévision des profits à venir. À titre personnel encore, cette absence de livres dans les librairies et bibliothèques ne me gêne pas et ne me gênera pas : la mienne est bien fournie, et j'ai au moins deux ans de confinement devant moi pour venir à bout des nombreux livres pas encore lus, ou ceux à relire mais dont je ne trouve jamais le temps.

Puis est venu le temps de la liste des "produits de première nécessité", dont la vente serait autorisée dans les supermarchés, en réponse à la fronde des petits commerçants au bord du gouffre, dont beaucoup n'en reviendront pas. J'ai souri en imaginant, dans les bureaux feutrés de Bercy, des gens payés très cher aux têtes bien pleines se gratter le crâne en disant : "Les assiettes ? Non. Les chaussettes pour enfants ? Oui. Les jouets ? Non. Les poêles et les casseroles ? Oui. Les slips pour adultes ? Non. Les jouets pour Noël ? Non" etc. Peut-être même certains y ont ressenti un certain plaisir sadique. Je me suis dit qu'après tout, j'avais déjà tout chez moi et que si j'avais besoin, je sortirais ma carte bancaire et je commanderais sur Internet, en "click & collect" comme on dit dans la novlangue de la Macronie.

Et là, j'ai réalisé combien ce système, valorisé en haut lieu, était profondément inique.

J'ai songé d'un seul coup aux milliers, aux millions de personnes qui n'ont pas de "CB" pour commander sur "Internet" en "click & collect". J'ai vu la centaine de clients/bénéficiaires de l'épicerie solidaire dont j'ai, avec une vingtaine de bénévoles tous plutôt âgés, la charge, et dont la plupart n'a ni chéquier ni carte bleue et pour cause : ils sont pauvres, certains interdits bancaires, sous tutelle, chômeurs de longue durée, retraités avec le minimum vieillesse, j'en passe et des plus vertes. J'ai vu les familles avec des jeunes enfants, leurs difficultés à se procurer des vêtements pour leurs jeunes marmots. J'ai vu la difficulté de ces gens ici, là, en Charente, dans le Ruffecois, sous notre nez, dont le nombre augmente chaque semaine aux portes de l'épicerie.

J'ai eu honte de m'être dit que finalement, toutes ces restrictions n'auraient que peu d'impact sur ma vie et la plupart de mes amis qui sont du même milieu. J'ai eu honte, aussi, à peine quinze jours après les si beaux discours consécutifs à la mort atroce d'un professeur de la République par décapitation, où l'on a entendu les formules incantatoires "pour lutter contre les obscurantismes, fanatismes, radicalismes, rien de mieux que la culture, et l'éducation", on ne trouve plus, dans aucun commerce en France, un livre de Voltaire, Montaigne, Victor Hugo, Marc Lévy, Michel Houellebecq ou Amélie Nothomb, ni même un Astérix...

Sauf à posséder la précieuse carte bancaire pour le commander sur Internet, et venir le retirer sur le pas de porte d'une librairie, en "clique et cueillette" (1).
Les pauvres paient donc deux fois ce confinement et cette crise. Financièrement, et culturellement, ils passent deux fois à la caisse, et paient le prix lourd, en plus de celui de la santé car on sait aussi combien ce virus est inique sur ce sujet-là. Car quand tout est conditionné aux "click", ceux qui ne peuvent pas prennent une claque.

F.S.
Coordinateur d'une épicerie solidaire itinérante dans le Ruffecois (Charente).

(1) Certaines bibliothèque en France ont trouvé cette association de mots pour éviter un anglicisme de plus.

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