Qui a tué Maurice Audin ?

Le Président de la République Emmanuel Macron a reconnu, le 13 septembre, la responsabilité de l'État dans la mort de Maurice Audin, torturé et tué en Algérie en 1957. Il a souligné que sa mort avait été rendue possible par un "système légalement institué d'arrestation-détention" confié par voie "légale" à l'armée française.

Je republie ici un article publié en avril 2014 lors de la sortie du livre de Jean-Charles Deniau : La Vérité sur la mort de Maurice Audin.

Le livre de Jean-Charles Deniau, La Vérité sur la mort de Maurice Audin (éd. des Équateurs) clos un des plus grands secret de l’État et de l’Armée française, 57 ans après les faits. Sans refermer complètement l’affaire.

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Il aurait 82 ans aujourd’hui, s’il était encore vivant. Le 11 juin 1957, en pleine Bataille d’Alger, Maurice Audin, jeune mathématicien assistant à l’université algéroise, militant communiste et père de trois enfants, est arrêté à son domicile devant sa femme par les parachutistes du général Massu. Ni elle, ni personne ne le reverront jamais. On ne retrouvera jamais son corps. Que s’est-il donc passé, dix jours plus tard, dans la nuit du 21 juin, pendant le transfert entre un immeuble désaffecté du quartier d’El-Biar à Alger, et le lieu supposé où "il se serait évadé", selon la version officielle ? Le livre passionnant de Jean-Charles Deniau, La Vérité sur la mort de Maurice Audin (éd. des Équateurs) tente de répondre à ces questions restées en suspend depuis. Un homme, décédé le 4 décembre dernier, connaissait la vérité. Le général Paul Aussarèsses, au grade de commandant à l’époque des faits, officier de renseignement du général Jacques Massu (commandant la 10e Division parachutiste, chargée de "la sale besogne" comme on disait), savait tout ce qui s’était passé. Et n’a rien dit pendant presque 56 ans. Jusqu’à ce que le journaliste, enquêteur et documentariste Jean-Charles Deniau le presse, le somme, jusqu’au harcèlement, de dire enfin la vérité sur cette mystérieuse disparition. Pour lui. Pour l’honneur de ce jeune militant communiste, jeune père, et époux de Josette Audin. Pour sa dignité aussi, peut-être.

 "Sans remords ni regrets"

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Juin 1957, Alger. Le FLN sème la terreur depuis le début de l'année avec des attentats meurtriers. Le 3 juin, trois lampadaires explosent dans le centre d’Alger : 8 morts et 90 blessés. Le 9 juin, jour de Pentecôte, au casino de la Corniche : une bombe explose sous la piste de danse. 8 morts, 80 blessés. Le FLN agit-il seul, et d’ailleurs, est-ce seulement lui qui fabrique et pose les bombes ? Les méthodes employées semblent bien trop professionnelles pour ces guerriers révolutionnaires dont les réseaux sont mis à mal depuis début janvier 1957 et le lancement du "nettoyage de la Casbah" par les paras de Massu. Ils en ont l’intime conviction : les communistes sont aussi dans le coup. Relativement autonome depuis 1936, la branche action du PCA semble pourtant à l’agonie, en juin 57. Ce n’est pas ce que pense Robert Lacoste, gouverneur général de l’Algérie, pour qui le PCA est "l’élément machiavélique de la subversion". En janvier 1957, il avait lancé à Massu : "Débarrassez-nous de la vérole". Dans le livre de Jean-Charles Deniau, Paul Aussaresses revient sur un autre élément explicatif de cette haine des communistes par les paras français : "À Suez, les Russes et les Américains nous ont traînés plus bas que terre. On s’était fait avoir en Indochine comme des bleus par les cocos. En Algérie nom de Dieu, ça n’allait pas recommencer. Maintenant, nous savions comment faire", confie le général dans sa demeure alsacienne. Les militaires français, et principalement les parachutistes, s’étaient en effet frottés en Indochine aux méthodes de la guerre subversive, plus l’expédition aéroportée de Suez en 1956. Ils en ramèneront des méthodes pour obtenir des renseignements pour le moins particulières. Des "interrogatoires poussés". En clair : la torture. Gégène, supplice de la baignoire, et, pour les plus résistants, le Penthotal, ou sérum de vérité.

Après les attentats sanglants de début juin 57 sont arrêtés : le docteur Georges Hadjadj, le journaliste et rédacteur en chef du journal Alger Républicain Henri Alleg, et Maurice Audin. Celui que cherchent en réalité les paras de Massu est André Moine, le chef des communistes algérois. Ils ne le trouveront pas, mais emploieront toutes les méthodes possibles pour faire parler ceux supposés le savoir.

En 2000, Paul Aussaresses, dans un entretien à Florence Beaugé du journal Le Monde, avait défrayé la chronique au parfum de scandale : il y reconnaissait l’usage de la torture à grande échelle, "Sans remords ni regrets" et avoir "liquidé" personnellement 24 personnes pendant sa période algérienne. Deux livres suivront (1), du même tonneau. Quelques noms commençaient aussi à filtrer comme ayant participé au mouvement : des officiers, mais aussi des sous-officiers, dont un certain Babaye, son aide de camp, homme de main et des basses d’œuvres, fussent-elles au couteau… Le scandale sera à la hauteur des risques encourus par ceux qui savaient, mais n’ont rien dit. Jacques Chirac, président de la République, lui fera même retirer la Légion d’honneur dont il était commandeur. Jacques Massu, décédé en 2002, ira aussi de son rappel à l'ordre : il engueulera littéralement Aussaresses de trop soulager sa conscience, lui, le catholique pratiquant qui exprima du bout des lèvres quelques regrets. "On aurait pu faire autrement," avait-il déclaré deux ans avant sa mort.

Exécution des ordres

Paul Aussarresses Paul Aussarresses
Paul Aussaresses. Homme paradoxal. Manipulateur autant que loyal envers ses chefs. Obéissant jusqu’au-boutiste. Agissant sur ordre sans (trop) se poser de question. Et, pendant toutes ces années, comme beaucoup de ses condisciples, muré dans le silence protecteur pour ne pas faire tomber Massu, qui lui-même agissait sur ordre d’un pouvoir politique bien content de faire exécuter le boulot de flics par les parachutistes.
On pourrait reprocher au livre de Jean-Charles Deniau, La Vérité sur la mort de Maurice Audin, d’avoir d'abord trouvé une réponse et d’instruire ensuite pour prouver sa thèse, ses convictions. On pourrait lui reprocher d’avoir abusé de la vieillesse du général Aussaresses, à quelques mois de sa mort. On lui saura gré d’avoir fait œuvre d’historien, de documentariste, de journaliste à un moment clé de la vie de cet homme qui avait jusqu’ici congédié tous ceux (et toutes celles) qui enquêtaient sur la disparition de Maurice Audin (2). On gardera ces mots d’Hannah Arendt que Deniau cite plusieurs fois : "Il s’est consacré à son devoir sans penser à la fin de son action : il n’aurait eu mauvaise conscience que s’il n’avait pas exécuté les ordres".

Si on sait désormais qui a donné l’ordre de tuer Maurice Audin, on est en revanche toujours dans le doute de la raison réelle. Alors, mort "pour l'exemple" ? On n'en sait pas plus de l’endroit où repose son corps, que Josette, sa veuve, recherche toujours. La vérité n'est pas toujours la fin de l'histoire...

F.S.

(1) Services spéciaux (2001). Je n’ai pas tout dit (2007).
(2) « Oui j’ai fait tuer Maurice Audin, sur ordre, avec l’assentiment du pouvoir politique. Ça n’était pas une bavure. »

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