Nos Batailles : Romain Duris, un père à mère

Le film de Guillaume Senez met en scène l’histoire d’un père abandonné de sa femme se retrouvant seul du jour au lendemain avec ses deux enfants. Une inversion des rôles rare au cinéma, toute aussi rare que la très belle et touchante prestation de Romain Duris, qui trouve là probablement son plus beau rôle.

Nos Batailles commence comme un film de Stéphane Brizé : dans un entrepôt de vente en ligne, qu’il n’est pas difficile à identifier comme un géant actuel du secteur, qui finit par broyer les vies de ses ouvriers. Olivier (Romain Duris) est chef d’équipe, entre le marteau et l’enclume de ses collègues et la direction toujours prompte à augmenter les cadences, et à virer ceux qu’elle identifie comme les plus faibles. Syndicaliste, Olivier passe beaucoup de temps au travail. À la maison, Laura (Lucie Debay) « gère » l’intendance, et les deux enfants du couple. Vendeuse dans un magasin de vêtements, elle semble au bord de la crise, transparente, comme déjà ailleurs. Un matin dans la cuisine familiale, après avoir fait couler un café à son homme, elle l’embrasse avant qu’il ne parte au travail. C’est la dernière fois qu’ils se verront. Elle ne réapparaîtra jamais. Olivier se retrouve confronté à l’absence, aux pourquoi, à la gestion du quotidien avec ses deux enfants, aux choix des céréales du petit-déjeuner et des pulls à motif panda pour aller à l’école.

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La dernière fois qu’on a vu une femme quitter le domicile conjugal dans un film, si on se souvient bien c’était Meryl Streep dans Kramer contre Kramer, de Robert Benton en 1979 avec Dustin Hoffman. En dehors de cela, on a plutôt de nombreux souvenirs de femmes quittées par leurs hommes, les laissant sur le carreau avec la maison, les enfants, le boulot, le chien, les lessives-courses-ménages et surtout la tristesse et l’incompréhension. Guillaume Senez renverse les rôles, ce qui n’est pas fréquent et lui a même posé quelques soucis avec les financeurs du film. Qu’importe, grâce à un scénario habillement ficelé coécrit avec Raphaëlle Valbrune-Descplechin, Nos Batailles fonctionne très bien, et l’on est rapidement plongé dans la lessiveuse que peut représenter une telle situation.

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C’est surtout à Romain Duris qu’on le doit. Lui, l’adolescent désinvolte du Péril jeune en 1994, puis du triptyque étudiant post-adolescent, adulte en recherche et trentenaire indécis L’Auberge espagnole, Les Poupées russes, puis Casse-tête chinois de Cédric Klapish trouve là probablement son plus beau rôle. Celui où son éternel sourire naturel et charmeur dégainé en deux secondes se retrouve remisé derrière ses mâchoires serrées et un regard sombre qui dit tout de la faille qui vient de s’ouvrir sous ses pieds, et dans laquelle il semble être englouti comme une goutte d’eau dans l’océan. Il faudra quand même plus des deux tiers du film pour qu’il sorte enfin du déni, et verse ses larmes, le front contre le mur de la maison dont il peine désormais à payer le crédit. Sa sœur Betty (Laetitia Dosch) venue à son secours une dizaine de jours apporte aussi quelques scènes non surjouées et d’un naturel semi-improvisé pour autant très cadré dans la mise en scène.

À mi chemin entre chronique sociale et sentimentale, Nos Batailles dézingue les poncifs actuels sur la vie des couples hétérosexuels contemporains, et nous laisse sur le champ – de bataille – avec un joli goût d’avoir vu un bon film. C’est ce qui se dit à la sortie des salles, en tout cas…

F.S.

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