fredericsabourin (avatar)

fredericsabourin

Journaliste free lance - Enquêteur - Ecrivain - Photographe - Educateur aux médias pour la jeunesse (et même les + vieux)

Abonné·e de Mediapart

150 Billets

0 Édition

Billet de blog 23 décembre 2025

fredericsabourin (avatar)

fredericsabourin

Journaliste free lance - Enquêteur - Ecrivain - Photographe - Educateur aux médias pour la jeunesse (et même les + vieux)

Abonné·e de Mediapart

« Souffler sur les braises » (le conte de Noël de l’épicerie solidaire E.I.D.E.R.)

Depuis quelques jours, tout le monde ne parle que de ça : de la pub Intermarché avec un loup qui essaie de manger autre chose que de la viande, sur fond de Claude François « Je suis le mal aimé ». Depuis quelques jours, je suis à l’affût de ce que bénévoles et bénéficiaires de l’épicerie solidaire itinérante E.I.D.E.R. peuvent dire, ou faire, à l’approche de Noël.

fredericsabourin (avatar)

fredericsabourin

Journaliste free lance - Enquêteur - Ecrivain - Photographe - Educateur aux médias pour la jeunesse (et même les + vieux)

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1
- Le Souffleur à la pipe (1646) ; G. de La Tour -

C’est si particulier, Noël, quand on manque de beaucoup de choses… « Plaisir d’offrir, joie de recevoir », lisait-on autrefois sur les tirettes surprises dans les fêtes foraines. « Plaisir d’offrir, joie de recevoir », ben oui mais quand on manque déjà de l’essentiel, comment offrir du superflu ? Alors j’ai regardé les gens, ces braves gens du Ruffecois, dont on ne parle pas souvent ou alors à la rubrique des faits divers. Et j’ai retenu quelques visages, figure de l’altérité chère au philosophe Emmanuel Lévinas. « Le fondement de l’éthique, c’est la rencontre du visage d’autrui », disait-il. À E.I.D.E.R., on doit avoir un sacré doctorat de philo, parce que des visages, on en voit beaucoup. Et on les prend comme ils sont.

Il y a celui de Valentine*, et ses grands yeux bleus, si tristes récemment d’avoir perdu, comme elle l’a écrit sur Facebook, « sa sœur », en réalité une amie, de 29 ans, morte d’un cancer. Franchement, à l’annonce de cette nouvelle, on ne savait pas quoi dire. Vous auriez trouvé quelque chose, vous ? Elle retrouvé un peu le sourire, lors de la dernière distribution alimentaire avant Noël, où l’on proposait aussi des décorations fabriquées maison. Elle a trois jeunes enfants.

Il y a le visage buriné de Jean-Paul, qui vient faire les courses à Verteuil pour Hélène, qui travaille, pourtant. Ancien garçon de café quartier Saint-Michel à Paris, il a connu l’attentat de 1995 dans le métro. Lundi dernier, il nous a dit qu’il était né « un 24 décembre, dans les Aurès, en Algérie, pendant la guerre. Quelques jours après, ma mère se prenait accidentellement une balle dans le ventre : je suis sorti à temps ! ».

Il y a le visage de Nicolaï, réfugié russe, qui progresse en français si bien qu’on arrive presque à se comprendre : « Je vais passer Noël avec mon amie », a-t-il dit fièrement. J’ignore ce qui a amené ce Russe par chez nous – le maudit vent de l’Oural, probablement - lui qui me salut avec malice d’un « bonjour mon colonel ! », et au fond, cela ne nous regarde pas. Il est là, nous l’aidons, point.

Il y a le visage de Philippe, qui vient de se voir interdire l’autorisation de gérer une entreprise, quelle qu’elle soit, et doit plusieurs milliers d’euros, lui qui compte à l’euro près ses courses chaque mercredi de distribution. Il était drôlement mal, le jour où il nous a dit ça, on était content de le voir la fois d’après, tant on a eu peur qu’il fasse une connerie…

Il y a tant de visages dont on ne peut faire ici la liste, des bénéficiaires, de leurs enfants, des retraités dans la mouise ; les bénévoles aussi, femmes valeureuses qui mènent une activité de logistique alimentaire à faire pâlir un préparateur de commande.

La semaine dernière, à l’occasion d’un bref passage à Paris, je suis allé voir l’exposition Georges de La Tour au musée Jacquemart-André ; j’ai de la chance... Un des tableaux m’a arrêté : le Souffleur à la pipe, un jeune page qui souffle sur une braise, laquelle illumine son visage, rien qu’à regarder le tableau on a chaud à la face. J’ai pensé, en voyant ce tableau, aux centaines de visages des bénéficiaires de l’épicerie solidaire du Ruffecois que nous avons reçu cette année. Je les ai vus à travers ce petit page, et son visage éclairé. J’ai eu envie de les réchauffer avec cette braise, cette lumière, cette indéfectible espérance. Joyeux Noël.

*Tous les prénoms ont été changés, pour respecter la confidentialité.

F.S. (directeur de l’épicerie solidaire E.I.D.E.R.)

17/12/2025

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.