Ceux qui travaillent

Film d’Antoine Russbach. Avec Olivier Gourmet, Adèle Bochatay, Louka Minnella, Michel Voïta, Isaline Prévost. 1h42. Chronique du désœuvrement sur fond de capitalisme effréné aux conséquences mortifères : après une décision inique prise en solitaire dans une compagnie de fret maritime, Franck, cadre supérieur se retrouve mis à terre par ceux qui précédemment chérissaient ses prises de décision.

- Olivier Gourmet (c) Condor Distribution - © (c) Condor Distribution - Olivier Gourmet (c) Condor Distribution - © (c) Condor Distribution
Franck est cadre supérieur dans une compagnie de fret maritime. Tel un moine, il consacre sa vie au travail. Sa prière quotidienne : le travail. Alors qu’il est confronté à une situation de crise – un clandestin soupçonné du virus Ebola à bord d’un des porte-containers de sa compagnie – il doit prendre en urgence une décision. En urgence et seul, surtout. Sa hiérarchie ne l’entend pas de la même oreille, Franck doit démissionner. Brutalement confronté aux conséquences de son acte, Franck est profondément ébranlé. Toute sa vie est alors remise en question.

Olivier Gourmet (1) est un acteur du même tonneau que Vincent Lindon : quand il joue un métier, on a l’impression qu’il l’a toujours exercé. Dans Ceux qui travaillent – par opposition à ceux qui ne travaillent pas, sans doute ? – l’acteur révélé par les frères Dardenne dans La Promesse en 1996 puis Rosetta puis dans Le Fils en 2002 (prix d’interprétation du Jury à Cannes la même année), porte à bout de bras le rôle de Franck Blanchet, cadre sup’ de cette compagnie de fret maritime à laquelle depuis quinze ans il se voue corps et âme.

Ça ne l’a visiblement pas empêché de construire une famille de 5 enfants, et une épouse dévouée à la cause, sans que pour autant on sente une once d’affection dans les quelques scènes où on le voit à la maison. D’une rigidité quasi militaire, il quitte le foyer familiale en éveil le matin sans dire au revoir à personne, sans embrasser qui que ce soit…

Le bloc de glace, taciturne et visiblement fruit d’une éducation à coupe de pieds au cul dans une ferme où il fut manifestement élevé à la dure, va se fissurer quand s’écroule ce qui le tenait : son boulot. Feignant d’abord de toujours bosser, il tente de sauver les apparences et y parvient, trois mois durant. On songe alors à Daniel Auteuil dans L’Adversaire, qui faisait lui aussi semblant de se rendre à l’OMS où il était censé gagner sa vie.

- Adèle Bochatay, Olivier Gourmet - © (c) Condor Distribution - Adèle Bochatay, Olivier Gourmet - © (c) Condor Distribution
On craint une fin du même acabit quand Olivier Gourmet se met à jouer avec un fusil et une cartouche qu’il hésite à introduire dans le chargeur, et puis vint l’éclair qui lui sauvera (peut-être) la vie. Sa propre fille, benjamine d’une fratrie de cinq, lui rappelle qu’il doit l’accompagner dans son propre travail en stage de découverte du milieu professionnel. Papa Franck l’emmène alors voir de quoi il retourne, et la chronique sociale du désœuvrement prend alors une toute autre tournure. Heureusement car on approche de la fin du film, et il eut été étonnant qu’on n’ait pas aperçu la faille.

Par l’entremise de cette toute jeune actrice dont le rôle est pourtant fugace mais diablement efficace (Adèle Bouchatay), Ceux qui travaillent transforme cette chronique du cinéma sociale en lui apportant une touche d’humanité qui semble tant manquer à Franck, sans que pour autant la fin ne soit une happy end. La journée passée entre un père et sa fille aurait pu avoir raison du capitalisme triomphant, mais enfin : faut pas rêver…

 F.S.

(1) Le Mystère de la chambre jaune (2003) ; Les Brigades du Tigre (2006) ; Le Couperet ; L’Exercice de l’Etat (2011) ; Une Intime conviction (2017) ; Edmond (2018).

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