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Sur fond de première guerre mondiale, en 1914, la jeune Nélie Laborde (Lyna Khoudri) se fait éjecter de son travail de bonne suite à des gestes déplacés de son maître, qu’elle refusa. Errant dans la rue et ayant recours à la prostitution pour survivre, elle est sauvée par des missionnaires de la Croix Rouge et se retrouve infirmière au front, dans les Vosges. Le hasard lui fait croiser la route de Rose Juillet (Maud Wyler), semblant surgir du fond des sombres bois vosgiens. Rose est une jeune femme suisse de bonne famille se rendant à Nancy chez une amie de son défunt père, avec une lettre de recommandation, afin d’y devenir sa dame de compagnie. Mais un obus éclate et la voyageuse est laissée pour morte. Sans trop hésiter, Nélie s’empare de ses vêtements et de la précieuse lettre, et débarque chez Mme Éléonore de Lengwil (Sabine Azéma), veuve bourgeoise et protestante vivant seule dans une grande maison, avec son personnel.
Aurélia Georges et Maud Ameline, sa coscénariste, avaient tout pour réussir un film dont l’intrigue dramatique et romanesque attire généralement les spectateurs : l’usurpation d’identité (à une époque où ni Internet ni les traces d’identité laissées ici ou là le permettaient aisément !) et l’art obligé de la dissimulation qui l’accompagne. Hélas, la lenteur et les faiblesses d’écriture des dialogues rendent les 1h52 de La Place d’une autre fastidieuses à tenir, tant on voit arriver les évènements avant même qu’ils ne surgissent, comme tirés par des ficelles mal tissées.
Si, au début, on suit avec intérêt la jeune Nélie dans ses nouveaux habits – au sens propre comme au figuré – de jeune femme de compagnie d’une grande bourgeoise aux airs mutins qu’on peine à cerner (remarquable Sabine Azéma, qu’on aime revoir avec une certaine gourmandise… !), la séquence s’éternise... Nélie se fond bien, dans ce décor soigné, suranné d’une fin de belle époque et début de guerre, tenant la dragée haute à sa patronne, ainsi qu’à son neveu Julien (Laurent Poitreneaux), pasteur à la fibre socialiste.
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Le film semble prendre un tournant au moment où, surgissant de nouveau comme la première fois du fond des bois, Rose Juillet débarque dans la maison de Mme de Lengwil, spectre revenant d’outre-tombe (elle n’était pas morte) et réclamant son dû. Son dû, sous les deux formes : à la fois la place concrète qui lui était promise (dame de compagnie) et sa place dans la société qu’elle n’aurait jamais dû perdre. Qu’est-il en effet promis à une femme sans mari et sans argent ni protecteur ou protectrice au début du XXe siècle ? Rien ou presque, si ce n’est l’errance, ou la rue, ou les deux.... Une petite bonne de la maison bourgeoise, malencontreusement enceinte et forcée par Mme de Lengwil de quitter ses fonctions, le résume d’une phrase terrible : « Pourvu que ce soit un garçon surtout. Nous n’avons aucune place dans cette vie ».
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Qui, de l’usurpatrice ou de l’usurpée prendra l'ascendant sur l’autre ? Comment prouver qu’on est bien celle qu’on prétend être, et comment ne pas se faire démasquer ? Avec un souci du cadre et classicisme 1914 d’un film en costumes, Aurélia Georges séduit, malgré tout, avec des compositions et une photographie qui rendent La Place d’une autre agréable à regarder. N’en demeure pas moins ce sentiment tenace qu’avec un peu plus de rythme, moins de lenteur et des dialogues plus ciselés –peut-être aussi une fin plus « mordante », moins happy end – l’œuvre toucherait à la perfection. On peut malgré tout avoir un avis contraire…
F.S.