Qui c’est le chef ? (de Nathalie Guibert, ed. Robert Laffont)

Premier Président de la République à ne pas avoir effectué son service militaire, on dit d’Emmanuel Macron qu’il a conquis le pouvoir entouré d’une petite équipe restreinte de « technos » sur le mode « commando ». La comparaison militaire s’arrête là pour le chef des Armées, dont les relations avec la Défense sont pour le moins compliquées depuis le 13 juillet 2017.

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Ce jour-là, dans les jardins de l’Hôtel de Brienne à Paris siège du ministère de la Défense, « le ciel est changeant » note Nathalie Guibert, journaliste au Monde et spécialiste des questions de défense. Nous sommes à la veille du 14 juillet, les militaires – officiers, sous-officiers et hommes du rang – sont invités comme chaque année à une réception sur les pelouses fraîchement tondues. Le Président Emmanuel Macron, élu deux mois plus tôt, est attendu pour prononcer un discours dont on ne sait pas encore qu’il fera date. Le ciel était changeant, et la foudre est tombée : « Il ne m’a pas échappé que ces derniers jours ont été marqués par de nombreux débats sur le sujet du budget de la défense. Je considère pour ma part qu’il n’est pas digne d’étaler certains débats sur la place publique. J’ai pris des engagements. Je suis votre chef. Les engagements que je prends devant nos concitoyens et devant les armées je sais les tenir, je n’ai à cet égard besoin de nulle pression, et nul commentaire. (…) J’aime le sens du devoir, j’aime le sens de la réserve qui a tenu nos armées où elles sont aujourd’hui. Et ce que j’ai parfois du mal à considérer dans certains secteurs, je l’admets encore moins lorsqu’il s’agit des armées ». L’orage a éclaté, « la foudre a frappé » note Nathalie Guibert.

Dans l’assistance, un homme prend les propos du chef de l’État – chef des armées – en plein estomac : le général Pierre de Villiers, Chef d’État major des Armées. C’est lui qui est visé par les propos d’Emmanuel Macron, et toute l'assistance - des officiers aux industriels de l'armement en passant par le ministre J-Y Le Drian - a compris le message. Beaucoup quitteront les lieux avant même d'avoir trempé leurs lèvres dans une flûte à champagne dans les minutes qui suivirent. La cause de cette "engueulade" en public est connue : des fuites issues d’une réunion de la commission parlementaire de la Défense, où le général de Villiers n’avait pas caché son agacement face aux tergiversations de l’exécutif au sujet budgétaire. E. Macron avait annoncé lors de sa campagne qu’il attendrait d'ici 2025 2% du PIB, or des « efforts » sont demandés dès la première année : 850 millions d’euros en moins, une paille... Le malaise des armées est croissant, 20 ans après le début de la professionnalisation, le matériel est usé et hors d’âge, le moral des troupes fluctuant, souvent obligées de prendre sur leurs deniers personnels pour se fournir en petit matériel ; face au coût des « opex » (les opérations extérieures), le général de Villiers ne désarme pas. Il démissionnera pourtant le 19 juillet, après le défilé du 14 où il n'est pas besoin d'être sorti de Saint-Cyr pour le voir passer les troupes en revue mâchoires serrées aux côtés du Président, encore sonné du coup au ventre de la veille, et déjà ailleurs dans son esprit.

Les liens qui unissent, à cœur ou à raison, l’armée et les chefs d’État en France sont aussi variables que les personnalités de Présidents eux-mêmes. Du général De Gaulle à E. Macron en passant par V. Giscard-d’Estaing, G. Pompidou, F. Mitterrand, J. Chirac, N. Sarkozy ou F. Hollande, rien de vraiment commun, des contextes géopolitiques différents et un lien armée-nation qui s’est progressivement étiolé depuis la fin du service national, décidé fin 1996 par Jacques Chirac et entérinée à partir de 1998. Mais pour tous, une distension progressive entre les ambitions et les moyens réels alloués à la défense ; les exécutifs ayant progressivement réduit les troupes tout en multipliant les « opex » (opérations extérieures) (1). Ces dernières, mal financées depuis des décennies, doivent trouver leurs moyens sur le budget général de l’État, des coups de rabots intervenant régulièrement dans l’enveloppe… « Avec elles, les chefs militaires sont revenus au cœur de la décision politique » affirme Nathalie Guibert.

S’appuyant sur des témoignages exclusifs de hauts responsables militaires recueillis par cette spécialiste des questions de défense au Monde bonne connaisseuse du terrain, Qui c’est le chef ? est une passionnante et percutante enquête, qui montre que le malaise grandissant entre le pouvoir exécutif et l’armée n’est pas terminée. Le livre se lit comme un roman où les luttes de pouvoir et d’autorité résultent surtout d’une crise d’autorité sans précédent…

F.S.

(1) François Mitterrand reste à ce jour le Président français qui a lancé le plus grand nombre d’opérations extérieures, 65 entre 1981 et 1995. (p.88).

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