Dans le port de Rhodes

Instantané d'une escale improvisée lors d'un voyage dans les îles grecques.

Voyager en ferry d’une île grecque à l’autre, c’est un peu comme parcourir un livre
de géographie grandeur nature. Les paysages défilent lentement, une masse rocheuse émerge soudain du bleu, on voit la ligne d’une côte se dessiner progressivement sous
nos yeux. Plus tard, à la nuit tombée, cela prend un tour fantastique : les lumières d’un port surgissent de l’obscurité, on aperçoit quelques maisons, les voyageurs massés
pour embarquer…

Le Rethymnon-Prevelli arrive à Rhodes, son terminus, à deux heures du matin. J’attends parmi le flot de passagers que le bateau accoste. Les visages marquent l’heure tardive, la nuit de sommeil déjà bien entamée. Même si nous avons embarqué il y a presque douze heures, certains passagers ne sont pas plus équipés que s’ils venaient du village d’à-côté. Il y a des vieux à mobylette, une caisse de légumes coincée entre les jambes. Deux jeunes à pied, portant chacun une vieille poutre en guise de bagage. Une jeune femme dodue assise sur un scooter, toute pimpante malgré l’heure, avec des sandales rose nacré dotées de talons de 15cm. Et un camion rempli de chèvres, qui accompagnent en bêlant les manœuvres d’appareillage.

Tout ce petit monde débarque et se dirige vers le centre de la ville. Il fait doux. J’ai décidé de finir ma nuit sur la plage municipale, mais n’ai aucune idée d’où elle se trouve. J’explore un peu les alentours de la zone portuaire : d’un côté, le port industriel ; de l’autre, un squat dans un bâtiment néo-mauresque ; en face, une boîte de striptease d’où émane de la techno. Je me mets en marche au hasard, sac au dos, longeant la baie, quand tout d’un coup j’aperçois en contrebas une petite bande de sable. C’est la plage du port, où des gens semblent déjà endormis. Une famille est installée sur une couverture, les deux enfants blottis entre leurs parents. Je me dirige jusqu’au bout de l’anse et m’installe à mon tour. Le sable est frais et accueillant, les vagues clapotent doucement, l’air embaume. Je suis fatiguée et contente de me poser là.

Si j’étais un homme, je m’endormirais sans doute aussitôt. Mais je suis une femme et je suis soudain assaillie d’images violentes. Et si des hommes débarquent à plusieurs et viennent m’agresser ? Et si je ne les entends pas et réagis trop tard pour pouvoir attraper mon couteau ? Peut-être que je devrais me rapprocher des autres dormeurs de la plage, par sécurité ? Plusieurs fois je rouvre les yeux, alertée par un frottement qui s’avère être celui des feuilles de l’arbre sous lequel je suis couchée. Je m’endors en pensant que ça sert à ça aussi, la culture du viol : à nous faire douter du bien fondé de notre présence dans l’espace public, même le plus paisible, à nous nier notre liberté d’être là, tout simplement. 

Quand j’ouvre les yeux, un peu avant 7h, je vois une boule de feu logée dans le ciel juste à mes pieds. La silhouette imposante du ferry se dessine sur le ciel pâle. Sur la plage, dans ce chien et loup matinal, s’organise un ballet furtif entre les occupants de la nuit et les premiers baigneurs. La famille aperçue auparavant est déjà debout, en train de lever le camp. L’homme s’éloigne en portant le gros baluchon de couvertures, puis la mère passe à ma hauteur tandis que je replie mon sac de couchage. Elle me sourit et me signale par gestes qu’elle aussi a passé la nuit sur la plage, là-bas. Elle semble contente d’avoir trouvé en moi une compagne d’aventure. Déjà des grands-mères grecques sont dans l’eau argentée, un chapeau sur la tête. Sur la route qui mène à l’embarcadère passent des touristes traînant derrière elles leurs valises à roulettes. Elles sont nettes et bien coiffées, leur odeur de propre parvient jusqu’à moi.

Après m’être baignée face au soleil levant et rincée sous la petite douche de la plage, je m’enfoncerai dans la sublime vieille ville transformée désormais en Disneyland, et je serai heureuse d’avoir d’abord rencontré Rhodes de cette manière-là. Le Rethymnon-Prevelli fait retentir sa corne et s’ébranle. Il est 8h.

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